XXXVIe congrès - Tunis, 6 au 11 septembre 1998 |
Par Roger MAYER
La Société internationale d’histoire de la médecine (SIHM) organise tous les deux ans un important congrès. En 1996, c’était en Grèce — dans l’île de Cos — qu’elle avait tenu ses assises, sous les auspices de la Fondation internationale hippocratique de Cos1. Cette année, c’est à Tunis — plus précisément à Gammarth-Carthage que se sont réunis près de 350 participants, appartenant à une soixantaine de nations. Le siège du congrès était le tout nouveau Palace Hôtel de Gammarth, établissement de prestige, battant neuf, et doté de salles de conférences équipées des infrastructures les plus modernes.
Disons d’abord quelques mots du pays. La Tunisie d’aujourd’hui conserve d’innombrables traces de son fascinant passé, qui remonte à l’Antiquité, au temps des Phéniciens et des Romains. Carrefour de plusieurs civilisations, cette terre aride, que le moindre filet d’eau transforme en paradis végétal luxuriant, est devenue au cours des siècles le berceau de développements multi-culturels où se sont croisés et où ont cohabité Arabes, Musulmans, Chrétiens et Juifs. Depuis les premiers Phéniciens qui fondèrent Carthage2 jusqu’aux Romains qui lancèrent par-delà le détroit de Sicile leurs légions contre l’ennemi punique, il se constitua progressivement cette florissante province romaine de l’Africa3, où pendant six siècles on vit se développer l’agriculture, se construire des routes et s’épanouir un art dont subsistent encore aujourd’hui d’admirables mosaïques4, glorifiant les dieux, les moissons, les vendanges, la faune et la chasse.
Mais l’histoire allait suivre son cours. La Tunisie subit ensuite les passages successifs des Vandales et des Byzantins, des Arabes, des Normands5 et des Turcs qui, tous, allaient se heurter aux Berbères, ce peuple autochtone, fier et indépendant. Cette longue épopée amena enfin la Tunisie — à l’aube de l’époque contemporaine sous le Protectorat de la France, dernière puissance "occupante", dont la présence durant soixante-quinze ans et l’influence culturelle restent encore bien perceptibles dans de nombreux aspects de la vie quotidienne. La Tunisie d’aujourd’hui, devenue une nation moderne, jeune et dynamique, s’est réalisée grâce à Habib Bourguiba6 dont l’oeuvre se poursuit maintenant avec son successeur, le Président Zine El Abidine Ben Ali.
Après l’accueil du dimanche, la cérémonie d’ouverture du Congrès débuta le lundi par le discours inaugural de M. Hamed El Karoui, premier ministre de la République tunisienne. Il fut suivi de quatre allocutions, successivement prononcées par le Prof. Sleïm Ammar7, président du Comité national d’organisation, par le Prof. Mohammed Saiah Jabri, directeur du Département de la culture et de la communication, par le Prof. Ridha Mabrouk, président de la Société tunisienne d’histoire de la médecine et par Madame le Professeur Ynez Violé O’Neihl, de Los Angeles, présidente de la Société internationale d’histoire de la médecine.
Dès le milieu de la matinée, la séance inaugurale se poursuivit par six conférences, dont nous citerons ici La médecine arabe, hier, aujourd’hui et demain (H.A. El Jazaïri, Arabie Saoudite), Contribution of medical botanics in the development of Arab lslamic pharmacopeïa (M.S. Hakim, Pakistan), La chirurgie européenne, du bas Moyen Age à la Renaissance (S. Mestiri, Tunisie) et Histoire et évolution sanitaires du Nord et du Sud (J. Ch. Sournia, France).
La journée du lundi s’acheva par une réception donnée à l’institut Nejma Ezzahra des musiques arabe et méditerranéenne de Sidi Bou Saïd, sous les auspices du ministre de la culture, qui fut animée par la Troupe nationale des arts populaires et se termina par un dîner carthaginois, offert par le ministre du tourisme et de l’artisanat.
Les grands thèmes retenus pour ce congrès étaient:
- La médecine arabo-islamique.
- La santé publique.
- L’enseignement en médecine.
- La déontologie et l’éthique
- médicale.
- La médecine gréco-latine.
Il s’agissait donc d’un programme très varié, dont nous allons tenter de donner ici quelques reflets:
Sur le thème La médecine arabo-islamique — à qui une part prépondérante était réservée — plus de 70 communications ont été présentées, parmi lesquelles nous avons particulièrement retenu: Les traductions latines du " Traité des simples" d’ibn al jazzar (I. Ben Mrad, Tunisie), L’homme et l’outil: la fabrication des instruments chirurgicaux arabo-islamiques (A. Dhieb, Tunisie), Shawiya Berber surgical instruments in the Aures mountain (j. Kirkup, Grande Bretagne), Isaac israeli’s Ethical Aphorism : a renewed examination (S. Kottek et H. Friedenwald, lsrael), Ophtalmologie et médecine: perspectives historiques (L. Mokhtar, S.Saada et R. Mabrouk, Tunisie), Contribution à l’étude de la "médecine de l’âme" chez les médecins musulmans. A propos de Rhazès (F. Touzri, Tunisie), Le traité de la mélancolie d’ishaq ibn Omrane et son pertinent éventail thérapeutique (S. Ammar, Tunisie), Quelques réflexions sur l’origine de la "Spongia Somnifera" (A. Ségal et G. Pahlardy, France), Les théories pharmacologiques de Galien et d’Al-Kindi: quelques points de divergence (N. Stéphan, France), ibn Biklârish :théories médicales et tableaux synoptiques des médicaments simples (j. Ricordel, France), Histoire de la séparation de la pharmacie de la médecine chez les Arabes (R. Jazi, Tunisie et A.K. Chehade, Syrie).
Sur le thème La santé publique, on trouvait au programme: Une épidémie de peste pulmonaire à Tunis (M. Huet, France), Histoire de la thérapeutique antibilharzienne (J.J. Rousset et M.-A. lzri, France), Le Prix Nobel de Charles Nicolle (M. Huet, France), Place de la Tunisie dans la vie et l’oeuvre de Charles Nicolle (H. Essaddam, Tunisie), Histoire de l’ophtalmologie tunisienne (R. Mabrouk et S. Saada, Tunisie), Les travaux parasitologiques d’Edouard Chatton en Tunisie (J. Théodoridès, France), La douleur dans la médecine arabo-islamique : éléments de prise en charge (M. Aroua, Algérie), Les médecins face à la douleur: une perspective historique (B. Brochet et V.Dousset, France), Histoire des antalgiques : de quelques déterminants, paradoxes et erreurs providentielles (P. Queneau, France) et L’assistance psychiatrique en Tunisie. Des origines jusque de nos jours (S. Ammar et S. Douki, Tunisie).
Sur le thème L’enseignement en médecine, on retiendra surtout: 150 years of professorship in the history of medicine in Vienna: Glory and crime in medicine8 (K. Holubar, Autriche), L’humanisme à la Faculté de médecine de Paris, de 1795 à1898 (A. Lellouch, France), L’enseignement de l’histoire de la médecine en Tunisie : l’exemple de Monastir (A. Chadly) et Medical History and the medical student (J. Cule, Grande-Bretagne).
Sur le thème La déontologie et l’éthique médicale, il nous faut citer ici: The historical evolution of medical ethics (j.H. Pearns, Australie), Droit médical, déontologie et éthique. Evolution historique (A. Chadly, Tunisie) ainsi que Ethique médicale et déontologie dans les pays arabo-islamiques hier et aujourd’hui (Z. Aïssa et S. Ammar, Tunisie).
Enfin, sur le thème La médecine gréco-latine, on relèvera trois exposés: Greek language teaches medicine (J. Avgoustis, Grèce), The lost "Commentary on the Aphorisms of Hippocrates" written by Palladius is, at last, found in an Arabic translation (F.S. Haddad, USA) et Cos and Cnidos medical school and their methodological assessment (S. Pehin, Turquie) et, dans les Varia, nous avons beaucoup apprécié La vieillesse dans les "Essais" de Montaigne (Ph. Albou et A. Lellouch, France).
La journée du mercredi, traditionnellement réservée à une excursion, donnait aux congressistes le choix entre deux variantes
Tout d’abord un circuit autour de Tunis, permettant de visiter Sidi Bou Saïd et les sites archéologiques de Carthage (thermes d’Antonin, musée archéologique), puis de découvrir la Médina et ses palais, avec un déjeuner typique dans un restaurant du centre, suivi de la visite des souks et de la Grande Mosquée. L’après-midi se terminait avec la visite du célèbre Musée du Bardo, renommé pour sa collection de mosaïques.
Autre choix, une excursion vers le nord-ouest du pays, donnant l’occasion de parcourir les nombreux vestiges romains de Thurburdo et de Majus, ainsi que le fameux site archéologique de Dougga.
A propos des occasions de découvertes du pays qui étaient offertes par ce congrès — scientifique mais aussi culturel et touristique! — notons que plusieurs excursions étaient proposées, dont la plus attractive était sans aucun doute un périple de cinq jours dans le Sud tunisien, débutant par la visite de l’île de Djerba et se poursuivant au Sud jusqu’à Douz, aux portes du désert. Ensuite, en longeant le lac salé de Chott eh Djerid9, arrivée à Tozeur et remontée vers te Nord, en passant par Kairouan10 et Sousse11, deux villes célèbres, dont la première conserve de nombreuses traditions de la médecine arabe.
Le jeudi et le vendredi amenèrent au terme des séances de conférences et de communications, et le congrès se termina par l’assemblée générale de la société et le banquet de clôture à l’Hôtel Résidence de Gammarth, qui fut très animé et agrémenté de productions folkloriques tunisiennes.
Relevons ici le mérite du Prof. Sleïm Ammar qui, à la tête de toute l’organisation depuis ses débuts, supervisant les moindres détails, se dépensa sans compter — avec son dynamisme et son charisme habituels —
pour faire de ce congrès une parfaite réussite, qui laissera à tous des souvenirs marquants. Et nous terminerons cette évocation en signalant que la prochaine réunion de la SIHM aura lieu au Texas, dans la ville de Galveston sur le golfe du Mexique, en septembre 2000.
Notes
1 Rappelons ici les lieux où se tint le congrès de la SIHM au cours de ces dix dernières années: Bologne (1988), Anvers (1990), Grenade (1992), Glasgow (1994) et Cos (1996).
2 La ville fut fondée vers 814 av. j.C. autour de la citadelle de Byrsa et —selon Virgile — par la reine Didon, à la tête des colons venus de Phénicie. Vers l’an 500 av. J.C., elle établit un empire économique très actif en Méditerranée. Lors de la troisième guerre punique (149-146 av. J.C.) elle fut détruite par Scipion l’Emilien. Reconstruite par César sur un site voisin, elle devint le centre intellectuel et religieux de l’Africa romaine, puis chrétienne.
3 Africa: à l’origine, ce fut le nom d’une province romaine, correspondant à la Tunisie et à la Tripolitaine actuelles, qui donna ultérieurement son nom à tout le continent.
4 Mosaïque. La mosaïque représente l’art par excellence de l’époque romaine. Le Musée du Bardo de Tunis en conserve une exceptionnelle collection.
5 Normands. Nom donné, à l’époque carolingienne, aux pirates scandinaves qui, sous la conduite de chefs, ou Vikings, ont fait — aux ix° et x° s. — de nombreuses incursions sur les côtes de l’Europe, poussant même en Méditerranée, pénétrant en Sicile, à Constantinople et en Afrique du Nord.
6 Bourguiba, Habib Ibn Ah, né en 1903. Homme politique tunisien. Il prit très tôt une part active au mouvement d’indépendance de la Tunisie. Chef du Néo-destour, il devint en 1957 —après avoir fait destituer le Bey — président de la République tunisienne qu’il mena, grâce à une politique avisée, à l’indépendance et à la modernité. Nommé "président à vie" en 1975, l’âge et la maladie le contraignirent à abandonner ses fonctions en 1987. Agé aujourd’hui de 95 ans, il vit désormais retiré, à Monastir, sa ville natale.
7 Ammar, Sleïm, né en 1927. Médecin tunisien, mais aussi écrivain et poète. Il fit ses études de médecine à Paris (1946-1954) et se spécialisa en psychiatrie. Personnalité hors du commun, figure marquante de ha psychiatrie tunisienne depuis quarante ans, discipline qu’il enseigna, avec la psychologie médicale, à l’Université de Tunis, Sleïm Ammar est aussi connu par son oeuvre médico-historique. Vice-président de la SIHM, il est l’auteur de près de 300 publications, dont un grand nombre est consacré à la médecine arabe et islamique.
8 Le Prof. Karl Holubar, directeur de l’institut d’Histoire de la médecine de Vienne, relate dans cette communication l’histoire de la chaire d’histoire de la médecine de Vienne, depuis Seligman (1808-1892) qui en fut nommé le premier professeur, en 1848. Il évoque ensuite la dramatique période qui, dès 1938, sévit à Vienne après l’Anschluss. Ce sujet a fait l’objet d’un remarquable numéro spécial de la Wiener klinische Wochenschrift( 1998), 110° année, n0 4-5.
9 Chott eh Djerid. Le plus grand "lac" salé du Sahara, il couvre près de 6000 km2 et est cerné à l’ouest et au sud par des ergs (dunes de sable).
10 Kairouan. Ville de Tunisie centrale, ancienne capitale de ha dynastie aghlabide, elle émerge au centre d’une plaine désertique et poussiéreuse. Importante ville sainte de l’islam, elle possède de nombreuses et splendides mosquées dont ha Grande Mosquée et la Mosquée des Trois-Portes. Par ailleurs, elle fut et reste un important centre de culture et de médecine arabes.
11 Sousse. Ville et port de Tunisie, sur ha côte Sud du golfe d’Hammamet. Ancienne cité phénicienne, puis romaine, elle fut au Moyen Age un important port de commerce. Capitale du Sahel tunisien, elle est aujourd’hui la troisième ville de Tunisie, après Tunis et Sfax.