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Histoire de la psychologie française au XIXe siècle | Histoire de la psychologie allemande au XIXe siècle

Histoire de la psychologie française au XIXe siècle

Par Serge NICOLAS
Professeur de psychologie expérimentale
et histoire de la psychologie
Université de Paris 5 – René Descartes
nicolas@psycho.parisdescartes.fr

La première histoire de la psychologie française vient d’être écrite récemment dans un ouvrage publié aux éditions In Press à Paris (cf. S. Nicolas, 2002). Le lecteur intéressé pourra d’une part se reporter à ce livre pour avoir de plus amples informations sur l’histoire de cette discipline dans ce pays, et d’autre part, consulter la réédition commentée des plus fameux écrits psychologiques du XIXe siècle qui commencent à être réimprimés aux éditions L’Harmattan à Paris (support papier) dans la collection Encyclopédie psychologique. Nous proposons ici seulement un résumé de l’histoire de la psychologie française au XIXe siècle en négligeant volontairement les aspects philosophique et scientifique des siècles précédents de manière à entrer directement dans le sujet.

I. Renouveau de la philosophie et des sciences après la Révolution
 
1. L'école idéologique de Cabanis à Maine de Biran
Une histoire de la psychologie française au XIXe siècle ne peut être écrite sans référence à Condillac (1714-1780), certainement le plus grand philosophe français du siècle des lumières qui a compté comme représentants les noms illustres, entre autres, de d'Alembert, Diderot, d'Holbach, Helvétius, La Mettrie, Montesquieu, Rousseau, Vauvenargues, Voltaire, etc. L'oeuvre de Condillac, qui se situe en continuité directe avec celles de Descartes et de Locke, est la plus complète d'entre toutes. C'est ainsi qu'elle va constituer la base de la philosophie de l'école idéologique issue de la Révolution de 1789. Avec Condillac la psychologie, même s'il se refuse à employer le mot, est placée à la base de la théorie de la connaissance ; ainsi, seule la genèse de l'esprit humain peut apporter une solution satisfaisante au problème de sa nature. Condillac va s'y employer pleinement dans son fameux livre intitulé Traité des Sensations (1754).

A la fin du XVIIIe siècle en France, au moment de la Révolution, la philosophie dominante est représentée par l'idéologie ou science des idées, qui désigne un mouvement philosophique issu du sensualisme de Condillac et qui reposait lui-même sur la méthode de l'analyse des idées. Grands admirateurs de la philosophie (dite sensualiste) de Condillac et de Charles Bonnet, les idéologues français n'accepteront cependant pas le mot 'psychologie' parce qu'il était pour eux associé à la métaphysique de l'ancien régime. Antoine Louis Claude Destutt, comte de Tracy (1754-1836), note lors d'une séance à l'Académie des Sciences Morales en 1796 que "la science de la pensée n'a point encore de nom. On pourrait lui donner celui de psychologie. Condillac y parroissoit disposé (cf., chap. XII du dernier livre de son Histoire universelle). Mais ce mot, qui veut dire science de l'âme, paroît supposer une connoissance de cet être que sûrement vous ne vous flattez pas de posséder; et il auroit encore l'inconvénient de faire croire que vous vous occupez de la recherche vague des causes premières, tandis que le but de tous vos travaux est la connoissance des effets et de leurs conséquences pratiques. Je préférerois donc de beaucoup que l'on adoptât le nom d'idéologie, ou science des idées" (1798, p. 324). Le nouveau nom dont Tracy proposait l'emploi pour désigner l'embarrassante science de "l'analyse des idées et sensations" était celui d'idéologie".

La méthode idéologique consistait à décomposer nos connaissances, à les réduire par des abstractions successives à leurs parties intégrantes les plus simples et aux relations de ces parties, et à résoudre ainsi toutes nos idées en des combinaisons, opérées au moyen d'équations successives, de quelques éléments. Les "idéologistes", comme ils se nommaient eux-mêmes, ont souvent critiqué les analyses de Condillac mais ils s'accordent généralement avec lui sur la méthode à employer et sur trois articles fondamentaux : 1° toutes nos idées viennent des sensations ; 2° une sensation pure et simple n'est qu'une modification de notre être, qui ne renferme aucune perception de rapport, aucun jugement ; 3° la sensation de résistance est la seule qui nous apprenne à la rapporter à quelque chose hors de nous. Mais si l'on a souvent, et d'ailleurs peut-être trop, tendance à rattacher directement l'idéologie à la figure de Condillac, il serait plus exact de dire que cette nouvelle mouvance philosophique était le produit des idées développées tout au long du XVIIIe siècle par les philosophes des lumières et non pas seulement par Condillac et ses disciples. L'ambition de l'école était grande : ses représentants les plus marquants ont voulu dépasser le sensualisme de Condillac en recréant, en même temps que l'entendement humain, les sciences morales, à l'image des sciences mathématiques et physiques ; constituer la philosophie des sciences et même esquisser une métaphysique nouvelle qui aurait pour solide appui la connaissance des phénomènes et de leurs lois. En recommandant l'observation et l'expérience, ils ont rapproché la philosophie des sciences. Les véritables maîtres, par l'étendue et l'importance de leur travaux, étaient sans nul doute le triumvirat : Cabanis, Destutt de Tracy et Laromiguière. Cabanis apparaissait comme le philosophe le plus marquant de la section ; Destutt de Tracy comme le plus pénétrant et le plus apte à discuter les questions idéologiques ; Laromiguière, comme le plus clair et le plus capable de rendre les doctrines accessibles à tous.

Les médecins associés au cercle des idéologues, et notamment Pierre-Jean-Georges Cabanis (1757-1808), cherchaient à positionner la médecine en la définissant comme l'élément le plus saillant d'une science générale de l'homme ou "anthropologie". Pour Cabanis, la médecine devait être informée par la philosophie de façon à mettre en avant les préoccupations psychologiques issues de l'étude de la folie dans le programme anthropologique. La médecine devenait la science qui embrassait les deux domaines du physique et du moral et qui avait notamment pour tâche de déterminer les relations entre les deux. C'est en 1802 que paraissent sous forme d'ouvrage les deux volumes des "Rapports du physique et du moral de l'homme" écrits par Cabanis et composé de douze mémoires dont les six premiers furent lus à l'Institut entre 1795 et 1797. A la base de ses écrits se trouvent l'idée sensualiste selon laquelle nos idées sont le fruit de la sensibilité externe et l'idée matérialiste selon laquelle la pensée est sécrétée par le cerveau. On connaît la fameuse formule matérialiste : "Le cerveau digère en quelque sorte les impressions; il fait organiquement la sécrétion de la pensée" (1802, p. 138). Il va cependant prendre ses distances vis-à-vis de la psychologie de Condillac en soulignant l'existence d'une sensibilité interne, liée aux organes et véhiculée par les nerfs. Il note aussi que la mémoire et l'imagination se passent des sens pour s'imposer à nous : il existe donc une entité indépendante qui nous gouverne et se dérobe à notre volonté, c'est la sensibilité interne de l'organe cérébral. Il sépare ainsi la sensibilité de la pensée en rattachant la première au corps et la seconde à l'âme. Le moyen, outre celui de la physiologie nerveuse, que Cabanis va utiliser pour cerner cette sensibilité interne est la pathologie mentale. Il soulèvera ainsi le problème de l'organogenèse ou de la psychogenèse des maladies mentales. L'observation fréquente de l'absence de corrélation anatomo-clinique (lésion cérébrale et aliénation) va conduire Cabanis à rejeter l'organogenèse cérébrale comme seule source de la folie et à prétendre que la folie n'est que la traduction apparente des désordres occasionnés par la sensibilité interne. Si l'on n'observe pas d'anomalie patente dans le cerveau, c'est qu'il faut invoquer l'interférence avec la pensée, de la sensibilité d'autres organes (organogenèse extra cérébrale). Cabanis exclura la pensée elle-même, en tant que production cérébrale, de toute responsabilité dans l'origine de l'aliénation et considérera la folie comme la conséquence du chaos des impressions internes comme externes. Une des causes de la folie se situe donc à un niveau antérieur à celui de l'activité cérébrale au niveau des organes de la génération. Cependant, Cabanis ne va pas rejeter l'hypothèse psychogénétique puisqu'il concevra d'appliquer aux fous le traitement moral. Il soulignera l'importance des travaux de Pinel (1800) sur la folie pour le mouvement idéologiste.

De son côté, Destutt de Tracy a fort bien vu que l'idéologie pour devenir une science indépendante et complète devait s'appuyer sur la physiologie et la pathologie, sur l'étude des enfants, sur celle des fous et sur celle des animaux. On ne sera jamais idéologiste sans être auparavant physiologiste, et par conséquent physicien et chimiste. Mais "l'idéologie physiologique", projet entrepris par Cabanis et d'autres médecins, exigeait la collecte de nombreuses données empiriques qui en retardaient l'achèvement. Destutt de Tracy se consacra alors essentiellement à "l'idéologie rationnelle" qui était un projet philosophico-déductif beaucoup moins contraignant. Associé à la section de l'analyse des sensations, sur la proposition de Cabanis, Destutt de Tracy présenta le 21 avril (02 floréal) 1796 un mémoire sur la manière dont nous acquérons la connaissance des corps extérieurs et du nôtre. Nous n'existons, disait-il, que par nos sensations et nos idées ; tous les êtres n'existent pour nous que par les idées que nous en avons. Ainsi la connaissance de la manière dont nous formons nos idées est la base de toutes les sciences. Pas plus que Cabanis et que la plupart des idéologues, il ne sépare la philosophie des sciences. Il veut que les philosophes consultent les physiologistes et les médecins. Il admire ainsi les travaux de Cabanis et de Pinel dont il recommande la lecture dans son manuel destiné aux étudiants intitulé "Éléments d'Idéologie" parus de 1801 à 1805. Le nom d'idéologie décrivait exactement ce dont on s'occupait dans cette section de l'Institut. L'idéologie était la véritable science de la pensée, opposée à la métaphysique comme la science astronomique est opposée à l'astrologie. Tracy n'a jamais considéré l'idéologie comme se limitant à l'analyse psychologique ou comme une philosophie séparée de ses applications. Elle était à la base de la grammaire, ou science de la communication des idées, de la logique, ou science de leur combinaison et de la découverte de nouvelles idées, etc.

On peut rattacher le nom de Marie François Pierre Gontier de Biran, dit Maine de Biran (1766-1824), du moins dans la première partie de son oeuvre, à cette école philosophique qu'est l'idéologie. C'est à Auteuil, au salon de Mme Helvétius, qu'il discutait avec Cabanis, Destutt de Tracy et les principaux idéologues de l'époque. Son premier travail d'importance est un mémoire sur L'Habitude, qui fut couronné par l'Institut le 6 juillet 1802 et imprimé la même année sans nom d'auteur sous le titre Influence de l'Habitude sur la Faculté de Penser. C'est une analyse très ingénieuse et très délicate, qui atteste déjà un grand fond d'observations sur la nature humaine, et une intelligence très vive et très nette du jeu de nos facultés entre elles. Il pensait alors, comme tout idéologue, que tous les phénomènes de conscience avaient leur origine dans la sensation. Tant qu'il demeure à cette école, Biran parle couramment d'idéologie et de science idéologique pour désigner ses travaux philosophiques et psychologiques. Un second mémoire, qui traite de la Décomposition de la Pensée, et qui obtint aussi le prix de l'Institut en 1805, est au contraire une protestation directe contre le sensualisme. Depuis son traité De l'Habitude, son esprit s'était mûri, et les doctrines sensualistes ne lui suffisaient plus. L'activité personnelle n'y est plus une sensation transformée, mais un principe distinct et spécial qui produit des phénomènes d'une autre nature, qui réagit sur les sensations et qui s'oppose comme énergie spontanée à l'action de forces externes qui s'exercent sur lui et tendent à le modifier par les sensations qu'elles lui impriment. Le but de Biran, dans ce mémoire, est de montrer qu'il y a tout un ordre d'idées qui demeurent inexplicables, si l'on n'admet pas le fait primitif de l'aperception immédiate du moi par lui-même, à titre de cause. Dès qu'il eut entrevu la véritable importance de la notion de cause, il concentra toutes ses observations sur ce seul point. La volonté reprend dans la psychologie la place usurpée par des phénomènes passifs. Dans un troisième mémoire, intitulé De l'Aperception Immédiate Interne, couronné en 1807 par l'Académie de Berlin, on voit se développer toute cette admirable théorie de la volonté, qui devait être le dernier terme et le but des travaux de Biran, en même temps que le point de départ de la philosophie éclectique dont nous aurons à reparler dans la suite. Le terme psychologie apparaît vers 1807 dans une oeuvre encore inédite à l'époque (Mémoire sur les Perceptions Obscures, T. V, p. 2), et désigne l'une des deux sciences qui embrasse l'homme, en regard de la physiologie. Il commence la rédaction de son manuscrit Essai sur les Fondements de la Psychologie en 1811 sans jamais aboutir à une version publiable. Vers cette époque, le mot est tout à fait courant sous sa plume et donne lieu à des définitions précises et à d'amples développements. C'est la science intérieure des êtres intelligents et actifs, moraux et libres ; sa méthode est l'analyse intérieure ou "réflexion". La psychologie est pour Biran la science des faits de conscience et la science fondatrice de tous les savoirs. La question des rapports entre la psychologie et la physiologie sera au centre du concours ouvert en 1810 par l'Académie de Copenhague (cf. Moniteur français du 14 mai) auquel Maine de Biran va participer victorieusement avec son dernier mémoire Rapports du Physique et du Moral de l'Homme couronné par l'Académie en 1811 sans nom d'auteur et édité pour la première fois en 1834 par V. Cousin. Pour Biran, les deux types de connaissances constituent deux langues intraduisibles l'une dans l'autre. Le fait de conscience est le point où la psychologie commence et où la physiologie finit. Cette réflexion sera continuée à partir de 1813 dans son manuscrit Rapports des Sciences Naturelles avec la Psychologie où il sort des bornes de ce qui est donné par la conscience pour se poser des questions de nature métaphysique. Mais l'oeuvre fondamentale de Biran sur la psychologie restera toujours inachevée et inconnue du public avant que V. Cousin en 1834 puis en 1841, Ernest Naville en 1859 et Alexis Bertrand en 1887 commencent à faire connaître les nombreux écrits du philosophe français qui sont aujourd'hui enfin complètement réunis dans ses Oeuvres Complètes éditées depuis 1984 chez Vrin.

A la façon des sensualistes et des idéologues, Pierre Laromiguière (1756-1837) a attribué une importance capitale à la méthode en recommandant l'emploi de l'analyse. Laromiguière s'est surtout occupé de deux questions importantes : celle des facultés de l'âme et celle de l'origine des idées. C'est sur ces questions qu'il va faire à la philosophie de Condillac une très profonde modification ; il prend en effet pour point de départ de la genèse, outre la sensation, faculté passive, l'attention, faculté active ; de l'attention il fait naître la comparaison, qui, découvrant tous les rapports des choses, est le point de départ du jugement et du raisonnement. Pour Laromiguière, l'ensemble des facultés intellectuelles et volontaires dérive de l'attention, comme pour Condillac toute la vie mentale dérivait d'une source unique, la sensation. Le titre de Laromiguière en philosophie est d'avoir restitué à l'activité son véritable rôle dans l'âme humaine. Ces pouvoirs actifs de l'âme s'appliquent aux sensations pour en tirer les idées : ce sont les facultés de l'entendement (désir, préférence et liberté) ; ils recherchent ce qui leur agrée et fuient ce qui leur répugne : ce sont les facultés de la volonté. Le double système des facultés de l'entendement et des facultés de la volonté embrasse tout le système des facultés de l'âme. Les trois facultés de l'entendement sont l'attention, la comparaison et le raisonnement. Ces trois différentes puissances qui transforment les sensations en idées, qui élèvent l'homme d'un être purement sensitif au rang d'un Descartes ou d'un Newton, créent par leur action pour ainsi dire l'intelligence. Après avoir étudié les facultés en elles-mêmes, il faut les connaître dans leurs actes, dans leurs effets. Les actes, les effets des facultés de l'entendement sont les idées. Mais le germe de toutes nos idées est dans nos sentiments ; c'est la force active et propre de l'esprit qui les fait éclore. Il n'y a pas d'idées innées, car tous nos sentiments ont leur cause dans l'expérience ; mais l'âme n'est pas une table rase ; elle est originairement et essentiellement une force, une activité : ainsi se trouvent conciliées les rationalistes et les sensualistes. Cette théorie des facultés de l'âme de Laromiguière, exposée dans le premier volume des Leçons de Philosophie (1815-1818), sera reprise et développée à satiété dans l'école éclectique. Cette revendication d'une activité spirituelle, originelle et irréductible, si elle laisse intacte la méthode génétique de Condillac, introduit dans la doctrine une tendance tout à fait nouvelle. Laromiguière abandonna le système de Condillac et recourut volontiers, comme le feront à sa suite les philosophes éclectiques, à l'analyse psychologique. Et, comme ceux-ci encore, il se plut à proclamer que "tout était à refaire" en se fondant sur cette analyse. C'est véritablement dans l'oeuvre de Laromiguière, qui enseigna à la Faculté des Lettres de Paris de 1811 à 1813, que l'on peut étudier le plus clairement la transition de la psychologie sensualiste à la psychologie éclectique de Cousin et de Jouffroy qui sera traitée dans le prochain chapitre.
2. La médecine mentale : Mesmer & Pinel
Le traitement moral commença à se développer avec les pratiques magnétiques et hypnotiques. On s'accorde en général à considérer que le véritable précurseur de l'hypnose fut Franz-Anton Mesmer (1734-1815), le créateur du magnétisme animal. Il commença à Vienne, en Autriche, l'application des aimants pour provoquer des modifications psychiques, d'où le nom de magnétisme. Remplaçant par la suite l'application des métaux par l'imposition des mains sur le corps des patients, il en vint à considérer la notion de fluide passant du thérapeute au malade. Mesmer centrera la cure magnétique sur la crise convulsive. S'installant à Paris en 1778, il eut un succès si considérable dans la pratique des passes magnétiques (c'est là qu'il instaura l'usage du "baquet magnétique"), que le roi Louis XVI ordonna une enquête. Le magnétisme animal fut condamné en France par deux fois en 1784, d'abord par une commission composée de membres de l'Académie royale des sciences et de la Faculté de Médecine puis une autre commission composée de membres de la Société Royale de Médecine. Les conclusions furent à chaque fois défavorables à Mesmer, estimant que l'imagination pouvait produire des phénomènes analogues. C'est à un élève de Mesmer, Armand Marie-Jacques de Chastenet, Marquis de Puységur (1751-1825), qu'il faut attribuer en 1786 la "découverte" du somnambulisme provoqué et du "merveilleux" qui va désormais l'accompagner. Puységur va, d'une part, souligner l'influence de la volonté du thérapeute sur le malade et, d'autre part, qualifier l'état spécial de sommeil de somnambulisme provoqué par les passes inductives et un léger frottement sur les yeux. On voit dans l'oeuvre de Puységur et par la suite celle de Deleuze la préfiguration de l'hypnose. A partir de 1825, de nombreux débats à ce sujet eurent lieu à l'Académie de Médecine avec comme point d'orgue le rapport favorable lu par Husson le 21 et le 28 juin 1831 et auquel avaient aussi participé Leroux, Double, Bourdois, Magendie, Guersent, Thillage, Marc, Itard, Fouquier, et Guéneau de Mussy. Le rapport négatif de Dubois (d'Amiens) fut donné en 1837. A partir du 1er octobre 1840, l'Académie décida qu'elle ne répondrait plus aux communications concernant le magnétisme animal. La doctrine du fluide magnétique, considéré comme un fluide universel, soit comme une émanation de l'organisme humain, chaleur ou électricité animale, n'avait pu résister à l'observation scientifique.

Si la doctrine de la suggestion a été définitivement établie et démontrée par Braid à Manchester, il eut des précurseurs français tels l'abbé J.C. de Faria (1819) et Alexandre Bertrand (1823, 1826). Braid, dont l'ouvrage de 1843 fut traduit en français par J. Simon sous le titre Neurypnologie, Traité du Sommeil Nerveux ou Hypnotisme (1883), montra qu'il n'existe aucun fluide magnétique, aucune force mystérieuse émanant de l'hypnotiseur ; l'état hypnotique et les phénomènes qu'il comporte ont leur source purement subjective qui est dans le système nerveux du sujet lui-même. Longtemps mis en doute, repoussé et ridiculisé par les corps savants, le magnétisme animal finit par s'imposer sous le nom d'hypnotisme. On admit alors qu'il était possible de produire chez certains sujets prédisposés, un état nerveux spécial caractérisé par des contractures, des paralysies, des troubles divers de l'intelligence. Cet état nerveux, décrit avec soin par Braid, fut timidement étudié ensuite par divers médecins français qui introduisirent le braidisme en France dans les années 1850-1860 tel Durand de Gros, Demarquay et Giraud-Teulon ; le monde scientifique restait sur sa réserve. En 1859, Velpeau, au nom d'Azam, Broca et Follin, prononce à l'Académie des Sciences une communication sur l'anesthésie par hypnotisation, présentée comme un procédé nouveau, qui sera rapidement assimilée à l'ancien magnétisme et ne sera pas examinée plus avant. En 1866, Ambroise Auguste Liébeault (1823-1904), qui depuis de nombreuses années s'occupait de la question, publia un livre intitulé "Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue de l'action du moral sur le physique"; c'est le plus important qui ait paru en France sur le braidisme. Sa doctrine se rapproche de celle de Durand de Gros : la concentration de la pensée sur une idée unique, celle de dormir, facilitée par la fixation du regard, amène l'immobilisation du corps, l'amortissement des sens, leur isolement du monde extérieur, finalement l'arrêt de la pensée et l'invariabilité des états de conscience. Mais l'oeuvre du médecin de Nancy passa inaperçue: l'hypnotisme resta comme une simple curiosité scientifique ; on se contenta de savoir que la fixation d'un objet brillant produit chez certains sujets le sommeil avec anesthésie, chez quelques-uns de la catalepsie, et l'on ne poussa pas plus loin les recherches.

En 1783, Philippe Pinel (1745-1826) alors jeune médecin attiré par Paris la même année que Mesmer (1778) est très affecté par la mort de l'un de ses amis atteint de mélancolie nerveuse dégénérée en manie. Dans ses premiers articles sur ce thème, il va présenter ce cas comme un échec personnel et un échec de la médecine de l'époque. Si le traitement moral aurait peut-être pu sauver son ami, sa mise au point demandait encore à être réalisée. L'année même de la fameuse controverse avec la médecine académique (1784), il cherche une première piste dans la technique du magnétisme animal. C'est certainement à cause de cette mort qu'il va chercher à être instruit par Mesmer et Deslon en 1784 comme l'atteste sa lettre à Desfontaines du 27 novembre 1784, il écrit en plaisantant : Moi-même j'ai voulu être instruit du secret, pour savoir à quoi m'en tenir et j'ai fréquenté le baquet et même magnétisé chez M. Deslon pendant environ deux mois. Cela a abouti à quelque petite aventure galante, et, quand la raison s'endort, j'ai un peu de penchant à prescrire aux dames la charmante manoeuvre du magnétisme. Pinel va par la suite inventer en France le traitement moral même s'il eut un précurseur en la matière, Joseph Daquin (1732-1815) qui publia en 1791 une Philosophie de la Folie. A partir de 1786, Pinel traite moralement quelques malades mentaux dans la maison de santé du docteur Belhomme. Nommé médecin à Bicêtre en 1793, il rédige un mémoire intitulé Observations sur la Manie pour Servir l'Histoire Naturelle de l'Homme (1794) où il prend la manie comme modèle nosologique de la folie et centre son propos sur le traitement moral qu'il est en train d'élaborer et de théoriser. C'est à cette époque qu'il va devenir l'observateur attentif du travail actif et déterminant de son infirmier Jean-Baptiste Pussin. Les réussites qu'il va observer le conforteront dans l'idée que le véritable traitement psychique s'en tient à cette conception que la folie n'est pas une perte de la raison, ni du côté de l'intelligence, ni du côté de la volonté, mais un simple dérangement d'esprit. En 1895, il est nommé à la Salpêtrière. Sa formation jointe à l'expérience acquise au cours de ses fonctions dans les hospices de Bicêtre et de la Salpêtrière, l'incite à appliquer aux troubles mentaux la méthode analytique qu'il estimait fondamentale dans tous les domaines de la médecine. C'est en 1798 que paraît sa Nosographie Philosophique ou Méthode de l'Analyse Appliquée à la Médecine où l'on voit nettement apparaître l'influence de Condillac. Pinel refusera toujours les discussions sur le siège de la folie (cerveau ou viscères) et cherchera des caractères distinctifs, manifestés par des signes extérieurs, à l'aide desquels on puisse classer les aliénés. En tant qu'instrument de travail, la méthode analytique de Condillac, déjà utilisée par Hippocrate, exige l'observation comme élément constitutif. Grâce à cette méthode, on peut arriver, selon Pinel, à une classification des formes différentes de l'aliénation mentale établie suivant les lésions fondamentales de l'entendement et de la volonté.

Pinel partagea toujours la vision de Cabanis de la médecine ; il donnera d'ailleurs à son livre le plus fameux le titre de Traité médico-philosophique de l'aliénation mentale (an IX, 1800). Suivant la méthode de Condillac, il va classer l'aliénation mentale en cinq espèces : la mélancolie, la manie sans délire, la manie complète avec agitation et délire général plus ou moins marqué, la démence, l'idiotisme avec affaiblissement mental. "Avec une attention suivie et une étude approfondie des symptômes qui leur sont propres, on peut les classer d'une manière générale, et les distinguer entre eux par des lésions fondamentales de l'entendement et de la volonté, en écartant d'ailleurs la considération de leurs variétés sans nombre. Un délire plus ou moins marqué sur presque tous les objets s'allie, dans plusieurs aliénés, à un état d'agitation et de fureur : ce qui constitue proprement la manie. Le délire peut être exclusif et borné à une série particulière d'objets, avec une sorte de stupeur et des affections vives et profondes : c'est ce qu'on nomme mélancolie. Certaines fois une débilité générale frappe les fonctions intellectuelles et affectives, comme dans la vieillesse, et forme ce qu'on appelle démence. Enfin, une oblitération de la raison avec des instants rapides et automatiques d'emportement, est désignée par la dénomination d'idiotisme. ce sont là les quatre espèces d'égarement qu'indique d'une manière générale le titre d'aliénation mentale" (Pinel, 1800, p. 5). L'ouvrage est par la suite divisé en six sections qui visent à présenter progressivement les bases et les règles du traitement moral.

Les successeurs de Pinel continueront le programme tracé par Cabanis et seront les premiers acteurs de la psychiatrie française naissante. Cette classification sera reprise par son fameux élève Étienne Esquirol (1772-1840), l'inspirateur de la fameuse loi française sur l'internement (30 juin 1838), qui développera sa conception des monomanies dans le cadre de la mélancolie (voir Des maladies Mentales, 1838) et à travers lui par Étienne Georget (1795-1828) qui individualisa la confusion mentale dans le cadre de la démence aiguë. L'application d'un traitement moral dans l'esprit médico-philosophique de Pinel a certainement été le mieux rédigé par Jean-Marc Gaspard Itard (1774-1838) qui se chargea de l'éducation de l'enfant sauvage de l'Aveyron. La fondation en 1843 des "Annales Médico-Psychologiques", destinées à s'occuper de l'étude des maladies mentales et nerveuses, par Jules Baillarger (1809-1890), Laurent Cerise (1807-1869) et F.A. Longet (1811-1871) portant le sous-titre "Journal de l'anatomie, de la physiologie, et de la pathologie du système nerveux, destiné particulièrement à recueillir tous les documents relatifs à la science des rapports du physique et du moral, à la pathologie mentale, à la médecine légale des aliénés, et à la clinique des névroses" puis la fondation de la Société médico-psychologique en 1852 feront partie de l'héritage de Cabanis et de Pinel. Quelques philosophes (A. Garnier en 1862 ; Paul Janet en 1867) et plusieurs psychologues (E. Toulouse en 1922 ; P. Sollier en 1926 ; P. Janet en 1929 ; G. Dumas en 1933 ; Th. Simon en 1935 ; H. Wallon en 1951) seront amenés à présider la destinée de cette Société. Ainsi, les aliénistes, mais aussi les physiologistes et les médecins comme Bichat et Broussais continuèrent les recherches que Cabanis avait recommandées plus que personne et préparèrent des lecteurs à leurs modernes successeurs.

Mais de jeunes aliénistes, pourtant formés dans le cercle d'Esquirol rechercheront, dans un esprit matérialiste, les causes physiques de l'aliénation mentale. Ils formeront le mouvement organogénétique animé par Antoine-Laurent Bayle (1799-1858), Jean-Pierre Falret (1794-1870) et Jacques-Joseph Moreau, dit Moreau de Tours (1804-1884) connu par ses deux ouvrages Du Hachisch et de l'Aliénation Mentale (1845) et De la Psychologie Morbide dans ses Rapports avec la Philosophie de l'Histoire (1859). Ils chercheront la cause des maladies mentales dans les lésions cérébrales qui resteront introuvables. A la fin du siècle, l'échec de Jean-Martin Charcot (1825-1893) dans ses travaux sur l'hystérie sonnera la glas de cette ambition neuropsychiatrique.

3. La phrénologie de Gall : Une psycho-physiologie des facultés
Les phrénologistes, qui comptaient dans leurs rangs de nombreux psychiatres parisiens, furent des grands défenseurs de l'organogenèse, de la causalité cérébrale des maladies mentales. Existerait-il donc un rapport étroit entre le cerveau et l'âme ? Les études précises sur la conformation du crâne abritant le cerveau datent de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Petrus Camper (1722-1789), professeur d'anatomie à Amsterdam, conçut la théorie de l'angle facial en 1768 et présenta ses résultats à l'Académie des Sciences de Paris vers 1777. Pour Camper, la principale différence morphologique entre les races humaines réside dans la position de la mâchoire supérieure par rapport au crâne. Il proposa l'utilisation de la mesure de l'angle facial construit par les lignes reliant la base du nez avec la cavité auriculaire et le sommet des incisives avec l'os frontal (la perfection correspond à l'ouverture maximale de l'angle - 100°- représentée par l'Apollon du Belvédère). Son mémoire présentant ses conceptions intitulé "Dissertation physique sur les différences réelles que présentent les traits du visage chez les hommes de différents pays et de différents âges" sera achevé en 1786 et reçut une traduction française en 1791. Si les préoccupations de Camper sont surtout esthétiques, Georges Cuvier (1769-1832) et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) poursuivront des travaux accréditant l'idée d'une liaison entre les proportions de la tête et les qualités morales et intellectuelles de l'esprit en établissant une rectification à la formule proposée par Camper pour la mesure de l'angle facial. Le pasteur suisse Johann-Kaspar Lavater (1741-1801) pensait aussi que l'homme intérieur coïncidait avec l'homme extérieur, que les lignes et les contours du visage permettaient de révéler le caractère de l'homme. L'oeuvre la plus importante de Lavater, les Physiognomische Fragmente, parus en allemand de 1775 à 1778 connut plusieurs éditions en langue française, celle de La Haye (1781-1803) et de Paris (1806-1809). C'est par l'étude du crâne que l'on doit commencer si l'on veut que la physiognomonie soit une science sérieuse. Plus l'angle facial est ouvert, plus le crâne et le cerveau sont développés, et donc plus l'intelligence est saillante. Le fondateur de la phrénologie, Franz Joseph Gall (1758-1828) sera en désaccord profond avec la physiognomonie de Lavater et de ses adeptes : "Il n'y a, ni dans le nez, ni dans les dents, ni dans les lèvres, ni dans les mâchoires (...) aucune cause matérielle qui puisse déterminer l'existence d'une qualité ou d'une faculté ; ces parties ne peuvent donc fournir aucune indication relative au caractère moral ou intellectuel (...) J'ai prouvé que le cerveau est exclusivement l'organe de l'âme. Il n'y a donc que la forme du cerveau, et celle de la boîte osseuse (...) qui puissent nous faire juger des qualités et des facultés" (1817).

Le plus connu des localisationnistes du début du XIXe siècle fut sans nul doute Franz Joseph Gall (1758-1828) dont les doctrines deviendront un relais auprès des savants et des médecins voulant poursuivre l'étude des rapports du physique et du moral lancée par Cabanis. Si l'on comprend avec Cabanis que la psychophysiologie est possible, Gall va affirmer qu'il n'y a pas de psychologie possible sans une physiologie du système nerveux. A la psychologie humaine, Gall adjoint une psychologie comparée, dynamique, évolutive. En 1796, il inaugure à Vienne un cours particulier sur la physiologie du cerveau où seront exposés les principes de ce qu'on appellera bientôt d'abord la crânioscopie puis la phrénologie (ces termes furent toujours récusés par Gall). Il soupçonne que si l'on veut obtenir des résultats précis dans les études psychologiques, il faut commencer par établir une physiologie du cerveau. Avec Gall, le cortex devient le niveau le plus intéressant et le plus élevé de l'encéphale. Son souci, affirmé très tôt, est de commencer à fonder une connaissance du comportement des animaux et de l'homme sur une étude des fonctions différentes, attribuées à chacune des parties du cortex cérébral, c'est-à-dire à établir des corrélations entre une liste de fonctions spécifiques du comportement et une liste de territoires corticaux. Il affirma donc l'existence d'un lien étroit entre le cerveau et la pensée : il fit de celle-ci une fonction à formes multiples des centres nerveux. Gall a exposé brièvement les principes fondamentaux de sa doctrine dans sa lettre à Retzer publiée dans le Nouveau Mercure Allemand de 1798. D'après le premier principe, les facultés et les penchants sont innés dans l'homme et les animaux. De quelle manière les facultés et les penchants des hommes et des animaux sont-ils liés à l'organisation ? Sont-ils des expressions d'une force de l'âme purement spirituelle et agissant par elle-même ? Ou bien l'âme est-elle liée à quelque organisation particulière ? et à quelle organisation ? De la solution de ces questions il tirera le second principe selon lequel les facultés et les penchants de l'homme ont leur siège dans le cerveau. Il en donne les preuves suivantes : 1° Les fonctions de l'âme sont dérangées par la lésion du cerveau ; elles ne le sont pas immédiatement par les lésions des autres parties du corps ; 2° Le cerveau n'est pas nécessaire à la vie ; mais, comme la nature n'a rien fait d'inutile, il faut bien que le cerveau ait une autre destination, c'est-à-dire que ; 3° Les qualités de l'esprit et de l'âme, ou les facultés et les penchants des hommes et des animaux se multiplient et s'ennoblissent en raison directe de l'augmentation de la masse du cerveau, proportionnellement à celle du corps, et surtout proportionnellement à la masse nerveuse. Selon les troisième et quatrième principes les facultés sont, non seulement distinctes et indépendantes des penchants, mais aussi les facultés entre elles, et les penchants entre eux, sont essentiellement distincts et indépendants ; ils doivent, par conséquent, avoir leur siège dans les parties du cerveau distinctes et indépendantes entre elles. En voici les preuves selon Gall : 1° On peut alternativement faire agir et faire reposer les qualités de l'âme et de l'esprit, de sorte que l'une, après avoir été fatiguée, se repose et reprend des forces, pendant qu'une autre se trouve dans une très grande activité et se fatigue à son tour ; 2° Les dispositions et les penchants sont entre eux dans des proportions très variables, chez l'homme aussi bien que chez les animaux d'une même espèce ; 3° Des facultés et des penchants différents existent séparément dans différentes espèces d'animaux ; 4° Des facultés et des penchants se développent à des époques différentes : les uns cessent sans que les autres diminuent, et même pendant que ceux-ci se fortifient ; 5° Dans les maladies et dans les lésions de certaines parties du cerveau, certaines qualités sont dérangées, irritées, neutralisées, suspendues ; elles retournent peu à peu à leur état naturel pendant la guérison. Il montre ensuite que l'on peut déterminer l'existence et le rapport de plusieurs facultés et penchants d'après la conformation de l'enveloppe du cerveau. D'après le cinquième principe, de la différente distribution des différents organes et de leurs divers développements résultent des formes différentes du cerveau.. Selon le sixième principe, de l'ensemble et du développement d'organes déterminés résulte une forme déterminée, soit de tout le cerveau, soit de ses parties ou de ses régions partielles. Comment tout ceci peut-il nous amener à connaître, par la conformation du crâne, diverses facultés et divers penchants ? La forme du crâne serait-elle moulée sur celle du cerveau ? Selon le dernier principe, depuis la formation des os de la tête jusque dans l'âge le plus avancé, la conformation de la surface interne du crâne est déterminée par la conformation extérieure du cerveau ; on peut donc être assuré de certaines facultés et de certains penchants, tant que la surface extérieure du crâne s'accorde avec sa surface intérieure, ou bien tant que la forme de celui-ci ne s'éloigne pas des déviations connues. Les organes se développent, jusqu'à leur perfectionnement complet, dans la proportion et dans l'ordre même de la manifestation des facultés et des penchants naturels, depuis la première enfance. Les os de la tête prennent des formes diverses dans la même proportion et dans le même ordre. La diminution graduelle de nos facultés est liée à la diminution des organes correspondants.

Le principe des localisations cérébrales vaut à Gall une renommé grandissante. En France ses conceptions sont présentées en 1802 à la Société de Médecine de Paris mais le nouveau système est rejeté par les médecins, comme l'idéologue Moreau de la Sarthe, qui revendiquent leur attachement au sensualisme, c'est-à-dire à une doctrine qui affirme que les facultés intellectuelles dépendent de l'environnement et ne sont donc pas innées. La même année son enseignement est tout d'abord interdit puis réservé aux étrangers dont ceux de la légation française. Il quitte Vienne le 6 mars 1805 avec son élève Spurzheim pour donner des conférences dans les grandes villes de Prusse, de Saxe, de Suède, de Hollande, de Bavière et de Suisse. En 1806, les discussions sur le système de Gall continuent en France où certains médecins français soutiennent sa doctrine alors que d'autres sont très critiques. Attirés par un médecin nommé Demangeon qui propage la doctrine en France, Gall et Spurzheim se retrouvent à Paris le 30 octobre. Se livrant à des dissections publiques au cours des semaines suivantes, Gall va commencer un cours public le 15 janvier 1808 dans la salle Desmarets de la rue du Bouloi. Dans son cours d'ouverture, le seul publié, il présente son programme d'établissement d'une véritable science de l'homme incluant l'étude psychophysiologique des animaux dont l'organisation est plus simple que celle de l'homme et l'étude des bases physiques de l'homme intellectuel. L'accueil favorable de son enseignement le convainc de s'installer à Paris même s'il a des difficultés à obtenir une légitimité scientifique puisque le dépôt à l'Académie des Sciences du mémoire de Gall et Spurzheim le 14 mars 1808 intitulé Recherches sur le Système Nerveux en Général, et Celui du Cerveau en Particulier sera mal accueilli par les membres de la commission (Cuvier, Pinel, Tenon, Portal, Sabatier) même si ce travail ne présentait pas leur doctrine sur les fonctions et l'influence du volume relatif des diverses parties du cerveau. Malgré cet échec, la phrénologie a les honneurs du public et les parisiens s'enflamment pour la nouvelle doctrine. En 1810, Gall publie le premier volume de son oeuvre principale, qui comptera cinq fort volumes (1810-1819), en compagnie de son élève Spurzheim : Anatomie et Physiologie du Système nerveux en Général et du Cerveau en Particulier. A partir de 1812, il signera seul les derniers volumes de son oeuvre ayant rompu ses relations avec Spurzheim. Il présentera par la suite une version abrégée en six petits volumes de ce travail sous le titre Sur les Fonctions du Cerveau et sur celles de chacune de ses Parties (1822-1825).

L'oeuvre de Gall a suscité de son vivant et dans les vingt années après sa mort, de multiples commentaires et critiques. La discussion touchait au problème des localisations cérébrales, et concernait à la fois le principe des localisations, et la solution particulière que Gall a cru pouvoir y donner. Après le décès de Gall en 1828, la phrénologie poursuivra son expansion en France. Le 14 janvier 1831 sera créée la Société Phrénologique de Paris dont l'objectif sera de propager et de perfectionner la doctrine de Gall. Cette société, qui regroupait une majorité de médecins parmi lesquels de nombreux aliénistes connus recherchant à relier la pathologie mentale à l'expression faciale, publiera la revue Journal de la Société Phrénologique de Paris et restera active jusqu'en 1848. En 1832, une société concurrente, mais d'une durée éphémère, va se former : la Société Anthropologique à laquelle adhérera J.C. Spurzheim qui avait redoublé d'activité en France et à l'étranger après sa brouille avec Gall en 1812. La figure scientifique de Spurzheim était restée très importante tant il est vrai que la seconde génération de phrénologues français utilise dans les faits les conceptions de Spurzheim plutôt que celles de Gall (division du crâne en 35 facultés au lieu des 27 énoncées par Gall). Au cours des années 1840, des auteurs comme Flourens (1794-1867), Louis-Fancisque Lélut (1804-1877), Frédéric Dubois d'Amiens (1799-1873) ne cesseront pas de polémiquer contre Gall et refuseront d'opérer des séparations dans la fonctionnement du cortex cérébral. Jusqu'à une période plus tardive, la doctrine dominante fut celle de Flourens : l'encéphale était réputé fonctionner comme un tout, et n'abriter que les facultés les plus hautes, à l'exclusion de la sensibilité et de la motricité. La phrénologie ne va jamais obtenir la reconnaissance institutionnelle qu'elle attendait malgré l'appui de ténors comme Broussais car à la même époque elle doit faire face au renouveau du spiritualisme qui s'installe dans le champ universitaire et dans certaines revues médicales. Dans les années 1830 la phrénologie est le porte-glaive du matérialisme représenté par Broussais et son école. Mais la philosophie puissante qu'est l'éclectisme va attirer de nombreux médecins qui vont s'élever contre la phrénologie et les tendances matérialistes qu'elle représente. Cependant l'oeuvre de Gall a préparé la voie aux localisateurs de la seconde moitié du XIXe siècle. Jean-Baptiste Bouillaud (1796-1881) sera l'élève et le continuateur de Gall. Dès 1825, il publie des recherches cliniques pour montrer que la perte de la parole correspond à l'atteinte des lobules antérieurs du cerveau et confirmer ainsi, par des arguments anatomo-cliniques, les opinions de Gall. Le 18 avril 1861, Paul Broca (1824-1880) présente à la Société d'Anthropologie de Paris une note dont le titre est "perte de la parole, ramollissement chronique et destruction partielle du lobe antérieur gauche du cerveau" qui résume l'observation qu'il venait de faire à Bicêtre d'un malade connu sous le nom de Tan. Il ne pouvait plus prononcer qu'une seule syllabe, qu'il répétait ordinairement deux fois de suite ; quelle que soit la question qui lui était adressée il répondait toujours Tan Tan, en y joignant des gestes expressifs très variés. Le 12 avril 1861, ce malade avait été transporté dans le service de chirurgie. Ce fut là que Broca le vit pour la première fois. Broca eut la preuve que Tan comprenait tout ce qu'on lui disait. Tan est mort le 17 avril 1861. A l'autopsie, il trouva que le lobe frontal de l'hémisphère gauche était le plus touché et la lésion la plus ancienne. Tout permettait de croire que cette lésion a été la cause de la perte de la parole (aphémie). C'est Armand Trousseau (1801-1867) qui désigna le trouble de la parole articulée du nom 'aphasie' (1865). Mais Broca n'adhéra jamais à cette pseudo-science que fut la phrénologie et inaugura toute une tradition en médecine de localisation des facultés mentales même s'il a admis que Gall "eut l'incontestable mérite de proclamer le grand principe des localisations cérébrales, qui a été, on peut le dire, le point de départ de toutes les découvertes de notre siècle sur la physiologie de l'encéphale" (1861).

II. Jouffroy et la philosophie spiritualiste française sous la Restauration
 
1. La psychologie spiritualiste sous l'influence de Cousin
Victor Cousin (1792-1867) n'eut d'autre éducation philosophique que celle qu'il dut à ses maîtres, à savoir Laromiguière, Royer-Collard et Maine de Biran. A Laromiguière, il dut la distinction de la sensation et de l'attention ; à Royer-Collard, la distinction de la sensation et de la perception et l'affirmation des principes de la raison ; à Maine de Biran, le principe de la volonté. Il faut bien voir qu'à cette époque, ces éminents philosophes n'avaient presque rien publié. Cousin vouera sa vie entière à la poursuite de la réforme philosophique commencée par Royer-Collard lorsqu'il suppléera ce dernier à la chaire de la Sorbonne en 1817-1818. Cette époque a été la renaissance en France de la métaphysique et la naissance officielle de l'éclectisme. Dès la première leçon (décembre 1817), Cousin pose le principe de l'éclectisme qui était une grande nouveauté. "Il vient, dit-il, proposer à toutes les écoles un traité de paix. Puisque l'esprit exclusif nous a si mal réussi jusqu'à présent, essayons l'esprit de conciliation. L'éclectisme n'est pas le syncrétisme, qui rapproche forcément des doctrines contraires: c'est un choix éclairé qui, dans toutes les doctrines, emprunte ce qu'elles ont de commun et de vrai, et néglige ce qu'elles ont d'opposé et de faux". L'originalité de l'approche philosophique de Cousin a été l'application de la méthode éclectique en fondant la psychologie écossaise avec la métaphysique allemande. Il a souvent proclamé son acquiescement aux principes de l'école écossaise qui se prétend l'héritière de Bacon, et réclame le titre tant prodigué et si peu compris d'école expérimentale. Cousin se prononcera toujours pour la "méthode qui place le point de départ de toute saine philosophie dans l'étude de la nature humaine, et par conséquent dans l'observation, et qui s'adresse ensuite à l'induction et au raisonnement pour tirer de l'observation toutes les conséquences qu'elle renferme" (Fragments Philosophiques, 2e édit., 1833). Ainsi, la philosophie doit être réduite à l'observation des phénomènes et à la généralisation de ces phénomènes en lois. "La méthode d'observation est bonne en elle-même. Elle nous est donnée par l'esprit du temps, qui lui-même est l'oeuvre de l'esprit général du monde. Nous n'avons foi qu'à elle, nous ne pouvons rien que par elle; et pourtant en Angleterre et en France, elle n'a pu jusqu'ici que détruire sans rien fonder. Parmi nous, son seul ouvrage en philosophie est le système de la sensation transformée. A qui le tort ? Aux hommes, non à la méthode. La méthode est irréprochable, et elle suffit toujours; mais il faut l'appliquer selon son esprit. Il ne faut qu'observer, mais observer tout" (Fragments Philosophiques, 1e édit., 1826, préface). Cependant, si Cousin adopte la méthode d'observation, il l'applique, quand, avec elle, il prétend observer tout, là où Bacon recommande de ne pas s'en servir ; car Bacon affirme qu'elle n'est pas applicable directement à la vie du moi. Cette réserve de Bacon, Cousin la connaît et la cite ; mais il n'en tient pas compte, il dit que restreindre ainsi l'observation, c'est la corrompre d'abord en lui imposant un système.

"Le champ de l'observation philosophique, c'est la conscience, il n'y en a pas d'autre; mais dans celui-là il n'y a rien à négliger ; tout est important, car tout se tient, et, une partie manquant; l'unité totale est insaisissable. Rentrer dans la conscience et en étudier scrupuleusement tous les phénomènes, leurs différences et leurs rapports, telle est la première étude du philosophe ; son nom scientifique est la psychologie. La psychologie est donc la condition et comme le vestibule de la philosophie. La méthode psychologique consiste à s'isoler de tout autre monde que celui de la conscience pour s'établir et s'orienter dans celui-là où tout est réalité, mais où la réalité est si diverse et si délicate ; et le talent psychologique consiste à se placer à volonté dans ce monde tout intérieur, à s'en donner le spectacle à soi-même, et à en reproduire librement et distinctement tous les faits que les circonstances de la vie n'amènent que furtivement et confusément " (1826). Mais dans une autre préface sur le même sujet, Cousin (Fragments Philosophiques, 2e édit., 1833) ayant probablement braqué son oeil interne avec plus d'attention sur la conscience s'aperçoit "que les phénomènes du monde intérieur paraissent et disparaissent si vite que la conscience les aperçoit et les perd de vue presque en même temps. Il ne suffit donc pas de les observer fugitivement et pendant qu'ils passent sur ce théâtre mobile, il faut les retenir par l'attention le plus longtemps qu'il est possible. On peut davantage encore, on peut évoquer un phénomène du sein de la nuit où il s'est évanoui, le redemander à la mémoire, et le reproduire pour le considérer plus à son aise".

La vraie méthode, pour la philosophie comme pour les sciences, est la méthode d'observation, et c'est le mérite du XVIIIe de l'avoir posée; mais cette observation, qui porte sur la conscience, ne doit pas être exclusive ; elle doit exprimer ce qui est dans la conscience, rien que ce qui y est et tout ce qui y est. Ainsi, le point de départ de la science, c'est bien toujours la méthode du XVIIIe, mais pratiquée dans un esprit nouveau, dans l'esprit éclectique. Or, toutes les écoles du XVIIIe siècle avaient pratiqué la méthode psychologique, mais dans un esprit exclusif, en insistant sur un seul élément de la conscience (la sensation), en niant les autres. Des deux grandes écoles du XVIIIe, d'une part, celle de Locke et de Condillac; de l'autre, celle de Reid et de Kant, la première part de la sensation pour expliquer l'intelligence tout entière et fait de la pensée ou du moi le reflet du monde matériel ; la seconde part du moi pour s'élever à l'absolu. Pour Cousin, les deux écoles précédentes ont été impuissantes pour expliquer trois faits : 1° le moi (pour les sensualistes) et le non-moi (pour les idéalistes) ; 2° l'unité de la conscience ; 3° les vérités absolues. C'est par la doctrine spiritualiste de la raison qu'il donne satisfaction à ces trois difficultés en montrant que les vérités absolues ne nous sont connues que par la conscience, c'est-à-dire par la psychologie rationnelle. Pour posséder la vérité tout entière il faut rentrer dans la conscience et analyser la pensée dans ses éléments, tous ses éléments. De l'étude de nos facultés (psychologie) à celle de l'être en général, il fallait se frayer un passage que Cousin trouvera dans l'impersonnalité de la raison : "La raison est en quelque sorte le pont jeté entre la psychologie et l'ontologie, entre la conscience et l'être ; elle pose à la fois l'une sur l'autre ; elle descend de Dieu et s'incline vers l'homme ; elle apparaît à la conscience comme un hôte qui lui apporte des nouvelles d'un monde inconnu dont il lui donne à la fois et l'idée et le besoin. Si la raison était personnelle, elle serait de nulle valeur et sans aucune autorité hors du sujet et du moi individuel" (Fragments Philosophiques, 1e édit., 1826, préface). On obtient ce passage de la science du moi à la science du non-moi par la logique, par l'absolu. Mais à l'inverse des écossais, Cousin refuse d'admettre aucune restriction à la métaphysique sur la base de la philosophie de Fichte et de Schelling qui le convainquit que par une intuition directe de l'intelligence on pouvait prétendre entrer en possession de l'absolu. Cousin ne sépara jamais le principe de l'éclectisme de la méthode psychologique.

Durant toute sa carrière, Victor Cousin accordera une importance primordiale, dans toute spéculation philosophique, à la psychologie, c'est-à-dire à l'étude de l'acte conscient s'analysant dans l'observation intérieure et se saisissant synthétiquement par l'intuition réflexive. En pénétrant dans la conscience, en nous retournant sur nous-mêmes par un effort de contorsion psychologique, nous avons l'aperception spontanée et en quelque sorte intuitive du vrai, du bien et du beau. Cousin subordonnait donc directement la métaphysique (l'ontologie) à la psychologie, ce que n'a jamais fait Maine de Biran. Même si ce dernier se servait de l'observation psychologique pour établir une vérité métaphysique, il n'a jamais vu là une méthode pour la philosophie. Cette prétendue méthode psychologique sera critiquée par les adversaires de Cousin et de son école. En effet, l'école éclectique, du vivant même de son fondateur, et tout au long de son histoire, rencontra de redoutables adversaires dont Broussais, Comte, Ferrari, Taine, Leroux, etc. Après la Révolution de 1830, Cousin s'attacha à un enseignement laïque de la philosophie entièrement affranchi de toute autorité théologique. L'ancien programme de philosophie avait été rédigé en 1823 par le doyen de la Faculté de la théologie catholique, Burnier Fontanel. Cousin, après avoir aboli l'usage du latin dans l'enseignement philosophique, fit rédiger par le Conseil de l'Université, un nouveau programme qui ne fut promulgué qu'en 1832 et qui voulut substituer à la scolastique une philosophie moderne. La commission de la réforme des études philosophiques du second degré était composée de deux membres (Laromiguière, Jouffroy) et d'un conseiller (Cousin). Ce programme, oeuvre d'une transaction entre l'école condillacienne et l'école éclectique, était divisé, comme le précédent, en trois parties ; mais ces parties n'étaient pas les mêmes. Au lieu de la logique, la métaphysique et la morale ; c'étaient la psychologie, la logique et la morale. En outre, une partie complémentaire y était ajoutée : l'histoire de la philosophie. En comparant ce programme au précédent (1823), on y est frappé tout d'abord par une nouveauté capitale ; à savoir l'apparition de la psychologie présentée comme la base des études philosophiques. L'établissement d'une psychologie séparée, indépendante, servant de base à la science, telle fut la révolution principale opérée dans l'enseignement par Cousin. Ainsi, on y traitait de l'analyse des sens, de la conscience, de l'imagination, des sentiments et des passions, de la volonté, etc. Mais la psychologie éclectique séparait les faits psychologiques des faits physiologiques et en instituant cette séparation elle obéissait à des idées préconçues et à des préoccupations sous-entendues et même affichées de spiritualisme dogmatique. L'importance était de constituer la psychologie subjective, sans laquelle il ne pouvait y avoir de psychologie objective. Si l'on regarde les deux autres parties du programme on s'aperçoit que la logique et la morale sont présentées sous une forme toute psychologique et affranchies de la métaphysique. Pour l'examen du baccalauréat, la partie psychologique ne subit aucun changement notable jusqu'en 1852 malgré les aménagements successifs apportés dans les programmes notamment en 1840 et 1848.

2. Le cours de psychologie de l'abbé Bautain à Strasbourg
Louis Bautain (1796-1867) avait été à l'École normale l'élève du jeune professeur de philosophie Victor Cousin. Nommé le 20 octobre 1816 au Collège Royal de Strasbourg à la chaire de philosophie, on lui offrit en sus le 31 octobre 1817 la chaire de philosophie à la faculté des lettres de Strasbourg. Dès son premier cours, il obtint un succès inconnu jusque-là. L'introduction du cours manuscrit inédit de psychologie expérimentale (archives du Collège de Juilly, cote 5948) donné par Bautain cette année-là est très instructive.

Chapitre I : Objet et méthode de la psychologie expérimentale

I - La psychologie expérimentale est la science de l'âme humaine en tant qu'elle se manifeste dans l'expérience. Elle recueille les phénomènes intérieurs, les unit, les compare et établit leurs caractères communs.

II - Le monde spirituel est réglé par des lois comme le monde matériel. La psychologie recherche les lois du premier, de même que les sciences physiques recherchent les lois du second.

III - La psychologie comme les sciences physiques n'admet point les hypothèses, car elle est aussi une science de fait ou regarde comme hypothèse ce qui n'est pas constaté par l'observation ou ce qui ne peut être déduit des faits observés.

IV - Elle rejette aussi toute explication des phénomènes spirituels basés sur une ressemblance supposée entre l'esprit et la matière (...)

V - L'observation est (...) instrument. L'observation est immédiate ou médiate, elle est immédiate quand on s'observe soi-même (...)

VI - Tout homme a conscience de ce qui se passe en lui. Bien peu sont capables de s'observer car bien peu savent réfléchir, c'est-à-dire replier l'attention sur elle-même et la concentration à l'intérieur.

VII - Plusieurs circonstances rendent l'observation intérieure possible mais mal aisée: 1°. La succession rapide des phénomènes et leurs associations. 2°. L'action continuelle des objets sensibles et de nos besoins. 3°. La tendance même de nos (...) qui poussent toujours l'attention vers leur objet. 4°. La cessation du phénomène aussitôt que l'attention se tourne vers elle. 5°. La réflexion sur un reste d'impression (...) ou un souvenir faible et confus, etc.

VIII - Il ne suffit pas d'observer les faits isolément ; il faut les rapprocher, les comparer, pour abstraire leurs rapports et leurs différences. Il faut ensuite se comparer aux autres hommes.

IX - L'observation médiate est moins sûre (...) que l'observation immédiate. Elle se fait par l'entremise du sens (...)

X - (...) Les signes du langage naturel et artificiel sont le moyen d'une observation médiate. Elle remonte des effets aux causes, des signes aux choses signifiées.

Chapitre II : Des fondements de la psychologie, ou conscience du moi

XI - Si l'âme existe elle doit se manifester, l'acte par lequel elle se manifeste est un fait de conscience.

XII - Il faut bien distinguer l'âme du moi, c'est l'âme ayant conscience d'elle-même.

XIII - tant que nous sommes passifs nous n'avons de notre existence qu'un sentiment vague et indéterminé, mais c'est quand la volonté entre en exercice et agit par sa propre énergie que notre existence se manifeste clairement et s'y détermine.

XIV - Dans la conscience de la volonté active, il y a deux choses ; l'apperception de l'effort libre et celle d'un fait qui en est le produit immédiat. La volonté s'appréhende comme cause et se distingue de son effet alors il y a un moi qui se pose en s'opposant à ce qui n'est pas lui, le non-moi.

XV - Lorsque le moi consiste dans la conscience de la force il doit s'évanouir avec cette conscience, c'est ce qui arrive pour le sommeil, pour l'évanouissement, dans la mort.

XVI - Une fois que l'homme a conscience de sa force, il cherche une cause (de sa causalité il acquiert l'idée de cause) à tout phénomène.

XVII - L'âme se produit comme une force, nous la conservons simplement ; car nous ne pouvons conserver une force matérielle, (...) l'âme c'est l'être, c'est l'absolu que nous (...) comme sujet de la force, comme substance du moi à l'origine de l'idée de substance.

L'influence de la psychologie empirique allemande de l'époque est sans conteste. On la trouve exprimée dans le titre même du cours (psychologie expérimentale) et dans les quelques références bibliographiques visibles dans le chapitre sur l'oubli (§ 122 à 124) où les auteurs allemands cités sont entre autres Carus, Schulze, Plattner et Wolff. Parmi les philosophes français on trouve les noms de Bonnet, Condillac, Cabanis, parmi les philosophes britanniques : Reid, Stewart, Hartley. Durant de nombreuses années, Bautain professa ce cours de psychologie expérimentale à ses étudiants.

En 1839, Bautain fait enfin paraître son ouvrage sur la psychologie expérimentale, fruit de longues réflexions et d'années d'enseignement. Il envoya un exemplaire à Cousin. Ce qui fait la base du système de Bautain, ce qu'on peut regarder comme le point d'appui et le centre, tant de sa métaphysique que de sa psychologie, c'est d'abord ce résultat de la philosophie de Kant, que la raison ne nous apprend rien des choses en elle-même ni, par conséquent, des choses spirituelles, mais qu'elle nous donne seulement des lois suivant lesquelles nous pouvons observer, juger et classer dans notre entendement les phénomènes de la nature. Il se croit donc obligé, à l'exemple de Lamennais et de Leroux (1839), d'insulter la méthode psychologique (t. I, §28). Il l'accuse d'avoir mis au monde ce rationalisme hideux qui se dessèche dans la contemplation de lui-même ; qui conduit l'homme à l'égoïsme par le doute, et la société à l'anarchie par le principe de la souveraineté du peuple (pp. 36-39). Avec la plupart des philosophes allemands, il reconnaît deux sortes de psychologies : la psychologie pure ou transcendante et la psychologie expérimentale. La première étudie l'homme dans son essence et dans son fond le plus caché, ou, après avoir emprunté d'une science plus haute encore l'idée de l'âme, elle en déduit logiquement toute sa constitution et l'ensemble de ses propriétés ; telle est la psychologie pure ou transcendante. La seconde, au contraire, s'attachant d'abord aux phénomènes les plus superficiels de notre être, et le plus directement soumis à l'influence du corps, prend connaissance de nos facultés dans l'ordre même de leur développement ; c'est la psychologie expérimentale. "Nous ne nous élèverons à la psychologie pure qu'après avoir constaté tout ce que l'expérience des sens et le témoignage de la conscience peuvent nous faire connaître de nous-mêmes, qu'après avoir épuisé tout ce que la réflexion et l'induction rationnelle peuvent tirer de ces données" (Bautain, 1839, p. 110). Le contenu de cet ouvrage sera vivement critiqué par l'école éclectique de Cousin.

3. La psychologie : Une nouvelle science selon Jouffroy (1826)
Au sein de l'école éclectique, Théodore Jouffroy (1796-1842) en est à la même époque le psychologue. On trouvera dans mon ouvrage intitulé « La psychologie de Th. Jouffroy » (L’Harmattan, 2003), le résumé de son œuvre psychologique accompagné des principaux écrits de cet éminent philosophe. Lui aussi, élève de Cousin à l'École Normale, il va devenir le spécialiste de la psychologie spiritualiste. Son nom sera respecté par toute une génération de philosophes. L'objet de la philosophie, dit Jouffroy au début de son enseignement au Collège Bourbon à Paris dans les années 1817 à 1820, est la science de l'homme. La science de l'homme moral est la psychologie qui doit aborder l'étude de la productivité du moi, l'étude de sa réceptivité et l'étude du moi en lui-même.

En ce qui concerne l'étude de la productivité du moi, tous les actes qu'il produit sont des actes intellectuels ; ces actes peuvent être spontanés ou volontaires. Ainsi, Jouffroy, à l'exemple de Maine de Biran et de Cousin, plaça d'abord la sensibilité hors du moi ; mais il laissa dans le moi l'intelligence spontanée ou involontaire ; il jugea que la volonté seule ne peut produire une connaissance ; qu'il doit y avoir aussi dans l'âme une faculté intelligente, pouvant recevoir le secours de la volonté, mais pouvant aussi se passer d'elle : car notre volonté s'applique uniquement à nos propres actes, et, par conséquent, à des actes que le moi a d'abord accomplis involontairement. La volonté paraît et disparaît dans l'intelligence ; mais l'intelligence persiste, tantôt à l'état volontaire, tantôt à l'état spontané : l'intelligence fut donc pour Jouffroy la nature de l'action de l'âme ; la volonté fut le mode de cette action. L'intelligence est la seule production permanente de l'âme, et la volonté n'est plus qu'un mode de cette productivité. Ni la sensibilité, ni la vérité morale ne sont le moi ; le moi les connaît l'une et l'autre : la première par l'observation, la seconde par la raison. Jouffroy établit en effet comme Royer-Collard et Cousin deux facultés de connaître, l'observation et la raison : l'observation donne les connaissances relatives et contingentes ; la raison, les connaissances absolues et nécessaires. L'observation s'applique au monde interne et au monde externe, et se divise en conscience, perception et mémoire. L'observation est l'occasion du développement de la raison : telle est la productivité du moi ; elle comprend tous les actes de l'intelligence, soit volontaires, soit involontaires.

Pour ce qui concerne l'étude de la réceptivité du moi, Jouffroy considère que la sensibilité, qui appartient tout entière au corps, est l'une de ces influences, la vérité morale est l'autre. Ni la sensibilité, ni la vérité morale ne sont le moi : le moi les connaît l'une et l'autre : la première par l'observation, la seconde par la raison. Le moi, en tant qu'il en prend connaissance, est productif ou actif ; il ne devient passif ou réceptif qu'au moment où il se détermine sous l'influence de la sensibilité ou de la vérité morale. La sensibilité partage donc avec l'intelligence le privilège de déterminer l'âme à l'action. De tous les phénomènes sensibles, le désir est le seul qui agisse sur le moi, c'est-à-dire qui le détermine. En regard des phénomènes sensibles, qu'il reléguait tous dans le corps, Jouffroy plaçait les phénomènes intellectuels. Ces derniers étaient des connaissances des vérités contingentes et relatives, et des vérités nécessaires et absolues. Les premières de ces connaissances ne peuvent porter l'âme à l'action que si elles ont excité dans le corps un désir, et, dans ce cas, ce n'est pas le phénomènes intellectuel qui agit sur l'âme, c'est le phénomène sensible. Les objets des connaissances absolues sont le vrai, le beau et le bien moral. Le vrai et le beau peuvent être des objets de désir, et il n'agissent sur l'âme que par le désir ; mais le bien moral est marqué d'un caractère d'obligation qui commande l'action. C'est l'intelligence qui découvre ce caractère, et qui, par cette découverte, détermine l'action de l'âme ; c'est donc, en ce cas, un phénomène intellectuel qui agit sur l'âme et non plus un phénomène sensible. Ce phénomène intellectuel, Jouffroy l'a appelé motif d'action, par opposition au désir, qu'il nommait le mobile. L'influence de ces deux principes composait toute la sphère de la réceptivité du moi.

Pour étudier le moi en lui-même, il fallait écarter tout ce qu'il y a dans le moi de variable, c'est-à-dire les actes intellectuels soit volontaires, soit involontaires. Il ne reste alors que l'intelligence et la volonté en puissance, la simplicité et l'identité. Le moi étant une force intelligente, libre, simple et identique, peut-il être la même chose que la matière ? Cette question psychologique se résout par la cosmologie. On ne peut distinguer dans l'homme l'âme d'avec le corps, qu'en distinguant, dans ce monde, la force d'avec la matière. Si la force est la même chose que la matière, chaque partie de la matière est une force libre : or, comment toutes ces forces libres se sont-elles entendues pour composer l'harmonie de ce monde ? Si la force est en dehors de la matière, il est facile de concevoir que la première fasse concourir toutes les parties matérielles à l'exécution du plan qu'elle a conçu. La force est distincte de la matière ; l'âme est donc distincte du corps.

Lorsque les vicissitudes de l'histoire politique entraînèrent la suspension du cours de Victor Cousin (1820) et la fermeture de l'école normale (1822) où il était chargé de conférences, Jouffroy ne put demeurer sans auditoire et ouvrit un cours de philosophie dans son propre appartement entre 1822 et 1828 qu'il débuta par la psychologie. A l'époque où est composé son premier véritable écrit sur la psychologie qui présentait l'objet, la certitude, le point de départ et la circonscription de cette nouvelle science qu'il appelait de ses voeux, Jouffroy continuait en effet à enseigner en dépit des interdits officiels. Cet article dont on trouvera un extrait ci-après fut publié en 1823 dans l'Encyclopédie Moderne puis republié dans son premier ouvrage des "Mélanges Philosophiques" (1833) qui rassemblait ses premiers écrits.

"I - Objet de la Psychologie. - Au dedans de nous et dans les profondeurs de notre être, un principe se développe continuellement, qui va saisir hors de nous les réalités que le monde contient, et en conçoit des notions plus ou moins complètes, plus ou moins distinctes. Ce principe ne s'arrête pas à la superficie des choses, à ces phénomènes, à ces attributs visibles qui nous les manifestent immédiatement; il pénètre plus avant, et s'introduit dans un monde caché que notre oeil ne voit point, que notre main ne saurait toucher. Au delà des phénomènes, il conçoit des causes; entre les faits, des dépendances; sous les attributs, des existences réelles; et par-delà encore, une cause source de toutes les causes, des lois règles de tout rapport, une existence centre commun de toutes les existences, un espace qui contient tout, une durée où tout se produit et s'écoule. Il embrasse ainsi le visible et l'invisible, l'apparent et le caché, et élève dans son sein une image du monde qui est la connaissance humaine.

Or, toutes les fois que ce principe se développe, un phénomène singulier se produit en lui. En atteignant les réalités extérieures, il a conscience de lui-même qui les atteint ; en les trouvant, il se trouve. Saisissant à la fois deux choses, l'une qui connaît, l'autre qui est connue ; se reconnaissant dans la première, et ne se reconnaissant point dans la seconde, le principe intelligent exprime cette différence et cette dualité, en disant moi et non-moi.. Dès lors, il se pose au centre de cet univers qu'il embrasse et qui le contient, et il s'en distingue nettement. Dès lors aussi, au centre de toutes les sciences possibles, apparaît et se distingue une science spéciale, qui est celle du principe intelligent, ou la psychologie.

Cette science est identique à celle du moi; car qui dit moi? le principe intelligent; et ce qu'il appelle moi, c'est nécessairement lui. Elle est également identique à la science de l'homme; car, qu'est-ce que l'homme, sinon ce que chacun de nous appelle moi ?et qui dit moi, sinon le principe intelligent? et qui peut-il appeler moi, sinon lui-même? Le moi, l'homme, le principe intelligent, sont donc des dénominations différentes d'une même chose; la science de l'une de ces choses est donc la science des deux autres; la psychologie, qui est la science du principe intelligent, est donc par cela même la science du moi ou de l'homme.

On aurait tort d'en conclure que la psychologie est la science de ce composé de matière et de forces diverses, que le même nom d'homme sert à distinguer des autres êtres organisés. Il y a dans ce composé deux choses distinctes: l'homme proprement dit, et l'animal. La physiologie étudie l'animal; la psychologie, l'homme, c'est-à-dire le principe dans lequel chacun de nous sent distinctement que sa personnalité est concentrée, et qui est le principe intelligent. C'est là le moi, ou l'homme véritable, et c'est en ce sens seulement que la psychologie est la science de l'homme.

II - De la nature et de la certitude de la science psychologique. - Ce qui est l'objet de la science psychologique, c'est le principe intelligent; ce qui en est l'instrument, c'est ce même principe. Il y a donc cela de spécial dans la psychologie, que son instrument et son objet sont identiques. C'est ce qui n'arrive que dans cette seule science. Dans toutes les autres, l'instrument, qui est le principe intelligent, est distinct de l'objet même auquel il s'applique.

De cette singularité en résulte une autre; c'est que la connaissance ne s'obtient pas en psychologie de la même manière que dans les autres sciences. L'intelligence ne peut s'observer comme elle observe les choses qui ne sont pas elle; elle a le spectacle de celles-ci, elle les voit, elle les contemple; mais elle ne peut avoir le spectacle d'elle-même; elle en a le sentiment ou la conscience. La psychologie est fille de la réflexion, comme les autres sciences le sont de l'attention.

Les notions que la conscience nous donne nous inspirent une parfaite confiance. La certitude de la science du moi est donc appuyée sur les mêmes bases que la certitude de toute science possible.

III - Du point de départ de la psychologie. - Puisque le moi se sent continuellement, il a continuellement une connaissance plus ou moins distincte de lui-même. Puisqu'il se distingue continuellement de ce qui n'est pas lui, il sait à chaque instant plus ou moins distinctement ce qu'il est. Ainsi la science du moi est commencée dans la conscience de chaque homme.

Conscience obscure du moi, voilà le point du départ de la psychologie; connaissance claire du moi, voilà la psychologie elle-même: entre le point du départ et le but, il n'y a qu'une différence de forme. La psychologie n'est autre chose que la conscience de nous-mêmes transformée; c'est le sentiment du moi, commun à tous les hommes, rendu clair d'obscur qu'il était. Le moyen ou l'instrument de transformation, c'est la réflexion, et la réflexion n'est autre chose que l'intelligence humaine librement repliée sur son principe.

IV - Circonscription de la psychologie. - Nous ne pouvons découvrir tout d'un coup toutes les notions particulières contenues obscurément dans la conscience totale que nous avons de notre moi. Dans ce cas, comme dans tous les cas semblables, le phénomène de l'éclaircissement ne s'opère que peu à peu. D'abord, les notions principales renfermées dans la notion complexe apparaissent et se distinguent; ensuite, dans le sein de chacune d'elles nous distinguons des notions moins étendues qui se résolvent elles-mêmes peu à peu dans des notions plus élémentaires, jusqu'à ce qu'enfin, de subdivision en subdivision, la décomposition atteigne les éléments."

C'est durant ces années d'interdit que Jouffroy s'attacha à présenter la philosophie écossaise où il avait puisé nombre d'idées. On lui doit surtout la publication de la traduction (1826) des "Esquisses de philosophie morale" de Dugald Stewart. Dans la longue introduction qu’il donne à la traduction de l'ouvrage de Stewart, Jouffroy exposera la méthode psychologique et s'attachera à justifier la possibilité d'appliquer la méthode expérimentale à l'observation des faits internes. Dans cette préface, il développera en particulier un long parallèle entre la science des faits extérieurs et celle des faits intérieurs, auxquelles s'appliquent les méthodes d'observation et d'expérimentation. Selon Damiron (1826, p. 402), "cette préface mérite attention car c'est, à notre avis, un plaidoyer sans réplique en faveur des sciences morales, qu'elle réhabilite victorieusement". En effet, il y a dans sa préface autre chose qu'un avant-propos de traducteur, il y a la préface d'une nouvelle science : la psychologie. Jouffroy y traite les quatre questions suivantes : 1°. Des phénomènes intérieurs et de la possibilité de constater leurs lois ; 2°. De la transmission et de la démonstration des notions de conscience ; 3°. Du sentiment des physiologistes sur les faits de conscience ; 4°. Du principe des faits de conscience. Parmi ces questions, les deux plus importantes sont sans nul doute la première et la dernière.

Pour Jouffroy, il est des faits qu'aucun sens ne nous atteste : ce sont les passions, les pensées, et les volontés. Que ces faits soient ou non les résultats d'un principe matériel, toujours est-il que nous les percevons tout autrement que les phénomènes du monde extérieur : ceux-ci c'est à l'aide des sens extérieurs que nous les connaissons ; les autres ne nous sont connus par aucun de ces organes et cependant nous en avons l'idée certaine, nous les sentons, et nous sommes sûrs de ne pas nous tromper en les sentant ; il y a même quelquefois dans cette conviction un degré de certitude qui ne se trouve pas toujours dans la croyance aux objets extérieurs. Comment avons-nous la perception et la foi de cette sorte de faits ? C'est par l'intermédiaire d'un sens tout différent des sens extérieurs, qui agit sans organe et s'exerce par lui-même, espèce de sens intime, de vue immédiate, de pure intelligence, qui veille constamment en nous pour nous apprendre ce qui s'y passe. Cette intelligence est la conscience. La conscience est donc à notre état moral, à ce monde intérieur, ce que les sens à appareils organiques sont au monde extérieur : ce qu'ils font sur leur objets, elle le fait sur les siens ; elle est capable des mêmes opérations : elle peut, tout comme eux, purement percevoir, regarder, comparer, généraliser, raisonner, se souvenir, imaginer ; il ne lui manque rien pour la science, elle en a la pleine faculté. "Les phénomènes de conscience sont d'une nature à part, et ne ressemblent nullement aux autres phénomènes de l'humaine organisation. Insaisissables à l'observation sensible et perçus d'une autre manière, ils doivent devenir l'objet d'une science spéciale, qui formera une des divisions de la science de l'homme. Cette science des faits de conscience, distincte de la physiologie par son instrument et son objet, doit porter un nom qui exprime et constate cette différence. Celui d'idéologie est trop étroit ; car il ne désigne que la science d'une partie des faits internes. Celui de psychologie, consacré par l'usage, nous paraît préférable, car il désigne les faits dont la science s'occupe, par leur caractère le plus populaire, qui est d'être attribués à l'âme" (1826, pp. cxxxvi-cxxxvii).

Bien que soutenu par ses amis (Damiron, Garnier), l'annonce de cette création allait heurter les adversaires de l'éclectisme : les catholiques et les physiologistes. Le philosophe catholique, le Baron d'Eckstein (1826, p. 539 et p. 541), réagit vivement à cette annonce en soulignant que "la science, telle que M. Jouffroy l'a conçue, nous paraît être la non-science par excellence (...)Les Écossais et M. Jouffroy, leur habile interprète, veulent remplacer l'antique science de la philosophie par un savoir auquel ils donnent, on ne sait sur quel fondement et en vertu de quel droit, le titre de psychologie. On prend l'esprit humain, comme d'autres s'emparent de la nature. Sans nulle idée préalable du génie de l'homme, on veut l'observer, de même que les physiciens observent la matière ; et l'on donne pour des faits et pour les fruits de l'expérience les résultats de ces prétendues observations". Pour le physiologiste Broussais (1828), le spiritualisme est une opposition à la science et la psychologie doit être condamnée.

III. Émergence d'une philosophie scientifique sous la Monarchie de Juillet
 
1. Critique de Broussais de la psychologie spiritualiste (1828-1838)
A la mort de Gall en 1828, François-Joseph-Victor Broussais (1772-1838) lui rend hommage en prononçant sur la tombe du fondateur de la phrénologie un discours au cours duquel il déclare que le savant autrichien a rendu un immense service à la philosophie en montrant la supériorité de l'approche physiologique sur la psychologie cousinienne. Broussais, récemment rallié à la phrénologie de Gall et qui fut un de ses médecins personnels, venait de publier à la même date son fameux ouvrage sur L'Irritation et la Folie (1828), première véritable critique de la psychologie de son temps. Broussais est à l'origine de l'identité du physiologique et du pathologique, cette affirmation sera reprise par Comte et partiellement par Claude Bernard (Principes de médecine expérimentale) qui critique Broussais pour la place restreinte qu'il réserve à l'expérimentation. Dans son "Traité de physiologie appliquée à la pathologie", Broussais énonce clairement à propos de l'homme sain et de l'homme malade que "les fonctions du premier sont souvent éclairées par celles du second" (1822, p. 1). La vie réside dans l'excitation normale, la maladie dans l'excitation anormale de l'irritabilité.

La doctrine physiologique de Broussais se construisit surtout en opposition à la nouvelle doctrine médicale spiritualiste développée par une nouvelle génération de médecins qui voyaient dans les conceptions philosophiques de Cousin une voie prometteuse. Dans sa "Clinique médicale", le médecin et ami intime de Cousin, Andral (1823-1827), se réclame de l'éclectisme pour s'opposer à la doctrine physiologique de Broussais. Dans les années 1820-1830, cet éclectisme médical d'inspiration cousinienne, qui va s'ériger en corps de doctrine systématique, va prendre de l'ampleur et bénéficier de l'appui de l'Académie de médecine et de la presse médicale. L'idée de ces médecins, dont le plus en vue est Antoine Athanase Royer-Collard (1768-1825), est de restaurer le spiritualisme en médecine. C'est en mai 1828 que Broussais va investir le champ philosophique en publiant contre Cousin et ses disciples un traité "De l'irritation et de la folie". Il s'agit de la première critique du point de vue "physiologique" de la psychologie de son temps. Même si Broussais était médecin, les questions qui agitaient la philosophie d'alors (origine des idées et rapports entre l'âme et le corps) étaient de son ressort. Une grande partie de l'ouvrage est consacrée à une critique des "psychologistes" dont Jouffroy était le chef de file. Les réactions critiques vinrent en particulier des philosophes éclectiques, Broussais y répondra dans son journal les "Annales" et les rassemblera dans un recueil intitulé "Réponses aux critiques de l'ouvrage du docteur Broussais sur l'Irritation et la folie" (1829). L'enjeu des débats fut la question des rapports de la philosophie spiritualiste avec la physiologie. Broussais voit dans le spiritualisme un obstacle à la science et le caractère pseudo-expérimental de la psychologie de Jouffroy le confirme pleinement. Le dialogue entre Jouffroy et Broussais se poursuivra à travers des publications et des articles. L'ouvrage de Broussais est une réponse directe à la préface de Jouffroy (1826) aux "Esquisses de philosophie morale" de Dugald Stewart. Jouffroy répliquera par une série d'articles parus dans le Globe en 1828-1829 traitant du spiritualisme et du matérialisme. Puis c'est à l'Académie des Sciences Morales et Politiques que les discussions vont se poursuivre. Broussais lira un mémoire (1834) sur L'association du physique et du moral à l'Académie des Sciences Morales et Politiques auquel Jouffroy répondra avec un mémoire (1838) sur la Légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie. Le 8 septembre 1838 Jouffroy donne sa première lecture devant l'Académie des Sciences Morales et Politiques de son mémoire sur la "Légitimité de la distinction de la psychologie et de la physiologie" qui constitue une réponse aux critiques de Broussais sur cette question. Il notera en introduction qu'il est généralement admis que l'homme doit être l'objet d'une science spéciale ; mais que cette science puisse légitimement se subdiviser en deux autres, la physiologie et la psychologie, voilà ce qui est contesté par d'éminents scientifiques, dont Broussais.

Dans ce mémoire Jouffroy invoquera le témoignage du genre humain en faveur d'une double nature de l'homme tout en soulignant que quelques-uns soutiennent encore que cette dualité n'est qu'illusion, et que la psychologie n'est qu'un chapitre de la science de l'homme. Un tel dissentiment prouve que les titres de la psychologie à une existence distincte sont encore couverts d'un nuage. Il se propose de le dissiper en démêlant les divers éléments que l'observation découvre dans l'homme et qui servent de fondement à l'opinion vulgaire de notre double nature. Une fois cette diversité reconnue, il restera à juger si elle est assez profonde pour justifier l'existence de deux sciences distinctes. Quels sont les éléments divers qui constituent l'homme ? A considérer l'homme du dehors, on y aperçoit, du premier coup d'oeil, deux éléments qu'il est impossible de confondre, des molécules agrégées en une certaine forme, qui constituent le corps, puis la force cachée qui les anime, en d'autres termes, la matière et la vie. Par une série d'exemples et d'arguments, il prouve que la vie est un principe distinct du corps et des organes, que la vie est la cause, qu'elle est ce qui compose, tandis que le corps est l'effet, ou ce qui est composé, que la vie est l'élément essentiel, et que ce n'est pas dans le corps, mais dans les forces qui y président qu'il faut chercher l'homme. Ce principe de vie en qui l'homme réside, est-il un ou multiple, voilà ce qu'il s'agit de savoir pour pénétrer le secret de la nature de l'homme et le mystère de la dualité entrevue par le sens commun. S'il en était de la cause, ou des causes humaines, comme des autres causes de la nature, que nous ne pouvons connaître que par leurs effets qui tombent sous nos sens, la question, selon Jouffroy, serait insoluble. Mais, parmi toutes les causes, il en est une au moins, celle du "moi" qui se révèle à nous quand nous accomplissons un mouvement volontaire que nous connaissons immédiatement par la conscience qui est le sentiment continu, et jamais suspendu, que le moi a de lui-même. Le moi ayant le sentiment de lui-même, il doit avoir le sentiment de tout ce qu'il fait, de tout ce qui émane de lui. Il est donc impossible que certains effets dérivent de la cause qui est en nous, sans que nous le sachions. Avons-nous conscience de tous les phénomènes de la vie sans exception ? Voilà la question. Si nous avons conscience de tous, tous émanent de la conscience et du moi ; si de quelques-uns seulement, il faut qu'il y ait une autre cause pour les autres. Or, le moi ainsi interrogé, répond qu'il y a des phénomènes, les phénomènes vitaux, à la production desquels il se sent étranger et dont il n'a pas conscience. Il y a donc deux sources distinctes de la vie entre lesquelles la conscience sert de ligne de démarcation.

Dans la seconde partie du mémoire, Jouffroy passe en revue et critique toutes les anciennes preuves de la distinction de la physiologie et de la psychologie. La seule preuve valable et légitime, qu'il prétend avoir donnée le premier, est celle qui se fonde sur la conscience. La conscience allant jusqu'au fond de notre être, tous les actes qu'elle ignore appartiennent nécessairement à un autre principe. Avec ce critérium de la conscience on détermine parfaitement le rôle et les attributions de ces deux principes. D'un côté, c'est-à-dire en dehors de la conscience, on trouve tous les phénomènes relatifs au corps, qui constituent la vie animale, et de l'autre, au-dedans de la conscience, tous ceux qui appartiennent au moi, lesquels constituent une autre vie, la vie intellectuelle et morale. Les premiers ont pour fin le bien du corps, les seconds, le bien de l'âme, deux fins tellement distinctes que quelquefois elles sont en opposition. Mais pour être réellement distincts, l'âme et le corps ne sont pas indépendants. L'âme a besoin des organes pour connaître le monde extérieur et pour agir sur lui ; le corps a besoin de l'âme pour être mis en action : de là leur union dans l'homme, qui n'est pas un pur assemblage de matière organisée, puisqu'il connaît une partie des phénomènes qui se passent en lui, qui n'est pas non plus un pur esprit, puisqu'il ignore l'autre. En étudiant la part de ces deux ordres de phénomènes, on est conduit à reconnaître scientifiquement la dualité de la nature humaine. il s'ensuit que la psychologie et la physiologie sont deux sciences distinctes même si elles doivent se prêter un secours mutuel : elles sont nécessairement liées par leur objet, mais essentiellement distinctes par leur nature.

Il faut rayer de la psychologie cette proposition consacrée selon laquelle l'âme ne nous est connue que par ses actes et ses modifications. L'âme se sent comme cause dans chacun de ses actes, comme sujet dans chacune de ses modifications, et, comme elle ne cesse d'agir et de sentir, elle a d'elle-même une conscience perpétuelle. Broussais y répondit par un mémoire traitant du sentiment d'individualité, du sentiment personnel et du moi en 1838. A cette époque, les conceptions de Broussais vont retrouver un second souffle avec le développement des conceptions phrénologiques de Gall. Comme la médecine mentale est écartelée entre les psychologues spiritualistes et les médecins organicistes, Broussais, déjà en accord avec les conceptions de Gall, développera au début des années 1830 une psychologie scientifique à travers la phrénologie qui donne un fondement scientifique à la localisation des facultés dans le cerveau. Pour lui, la phrénologie avait soustraite à la compétence des métaphysiciens la question des facultés pour installer la psychologie dans la sphère de compétence des physiologistes. Si Broussais collaborait assez régulièrement aux publications des phrénologistes, le "Journal de la Société Phrénologique de Paris" jusqu'en 1835 puis "La Phrénologie" jusqu'à sa mort, il permit son officialisation à travers l'enseignement qu'il donna à partir du 11 avril 1836. Il popularisa la doctrine de Gall et de Spurzheim tout en y apportant certaines modifications de détails. Pour Broussais, Gall a dissipé le doute qui existait en philosophie et en physiologie sur le siège des facultés intellectuelles de l'homme. La phrénologie lui fournissait un nouveau moyen de lutte contre les philosophes spiritualistes en soulignant l'origine matérielle des processus mentaux. "Votre conscience vous trompe, interrogez vos sens appliqués à l'observation des autres hommes, et ils vous instruiront comme ils m'ont instruit ; car moi, parlant au nom des physiologistes, je vous les montre, les pourquoi de ces facultés, et je vous les explique autant qu'il est possible à notre intelligence d'expliquer. Mon explication consiste à vous faire voir les organes qui sont en rapport avec ces différentes facultés ; je ne vous les montre pas seulement dans l'homme, je fais plus : je vous les désigne dans toute la nature animale. Telles que je les fais passer sous vos yeux, ces facultés ne sont pas des êtres imaginaires ; ce sont des actions d'organes matériels dont vous pouvez constater l'activité ou le repos" (Cours de Phrénologie, pp. 76-77).

Jusqu'ici, les philosophes spiritualistes de l'école éclectique ne s'étaient pas ému outre mesure des attaques de l'école phrénologique envers leur philosophie. Mais la popularité de Broussais devait les faire sortir de leur réserve. Dans son ouvrage intitulé "La Psychologie et la Phrénologie Comparées" (1839), Adolphe Garnier (1801-1864), successeur de Jouffroy à la Sorbonne, fut le premier à examiner minutieusement et à juger la phrénologie dans ses principes et ses détails. Son dessein n'est pas de la ruiner, mais de la redresser car il ne la croit pas impossible, et se plaît à reconnaître les services qu'elle a déjà rendue. Ce qu'il veut démontrer, c'est que la phrénologie n'est pas une science faite, qu'elle a des difficultés qui dépendent de la nature du sujet et de l'imperfection de ses méthodes qui la conduisent à une division des facultés pleine de lacunes, d'erreurs et de contradictions. Pour Garnier, chercher à déduire l'homme moral de l'homme physique, c'est étudier une science dans une langue qu'on ignore ; et soumettre la psychologie au contrôle de l'organologie serait s'interdire l'unique moyen de connaître le principe pensant, qui est de l'observer. Ainsi la phrénologie doit venir après la psychologie et se faire par elle. La psychologie, méprisée par les phrénologistes, est pourtant le point de départ de la phrénologie. C'est cette division des facultés, la partie proprement philosophique de la phrénologie, qui arrêtera le plus longuement Garnier. Il considère à part chacune des facultés admises par les phrénologistes, en discute l'existence et les attributions, et fait voir comment Gall et Spurzheim et plus encore leurs successeurs ont en bien des occasions donné deux noms et accordé deux organes à une seule et même fonction du moi, ou confondu en un seul plusieurs pouvoirs distincts en réalité, ou encore comment il leur est arrivé d'imaginer des facultés chimériques, faute de s'être entendus avec eux-mêmes sur les conditions d'une pareille division. En rapprochant les doctrines des plus célèbres phrénologistes (Gall, Spurzheim, Combe, Vimont, Fossati), il montre que sur trente-cinq organes, sièges d'un nombre égal de facultés, il n'y en a pas moins d'une trentaine sur lesquelles on ne s'accorde pas. Ainsi, pour Garnier, il est clair que ce n'est pas là une science faite car il lui manque une méthode (l'analyse psychologique) de division des facultés humaines. Mais en regard de la critique, on trouve l'exposition d'une autre théorie psychologique que Garnier propose pour remplacer celle des phrénologistes en s'appuyant sur l'oeuvre psychologique de Thomas Reid qu'il était en train d'évaluer. Parti du tableau final des six grandes facultés de l'âme établi par Jouffroy dans son cours de 1837 à la faculté des lettres de Paris (penchants primitifs, sensibilité, intelligence, expression, motricité et volonté), il élaborera au cours de son enseignement à la Sorbonne résumé dans son fameux ouvrage sur les "Facultés de L'Ame" (1852), qui sera considéré comme le plus grand traité de psychologie philosophique du XIXe siècle, une nomenclature où le nombre des facultés va considérablement augmenter.

Mais les conceptions phrénologiques de Broussais, considérées comme un drapeau et une arme commode contre la philosophie spiritualiste, seront aussi critiquées par les philosophes catholiques qui voyaient en elles le germe du matérialisme et par certains physiologistes qui défendaient l'unité. C'est ainsi que dans son ouvrage intitulé Examen de la Phrénologie (1842) Pierre Flourens (1794-1867) exposera la doctrine de Gall, de Spurzheim et Broussais avec les objections, de nature expérimentale ou métaphysique, qu'il y oppose. On se rappelle que deux propositions fondamentales constituaient toute la doctrine de Gall : la première est que l'intelligence réside exclusivement dans le cerveau ; la seconde, que chaque faculté particulière de l'intelligence a dans le cerveau son organe propre. Si la première n'est pas nouvelle, la seconde est, selon Flourens, critiquable. Il a recours à des raisonnements tirés les uns de la physiologie, les autres de la métaphysique. En résumant ses propres expériences sur divers animaux, il écrit : "Si on enlève le cervelet à un animal, il ne perd que ses mouvements de locomotion ; si on lui enlève ses tubercules quadrijumeaux, il ne perd que la vue ; si l'on détruit sa moelle allongée, il perd ses mouvements de respiration, et par suite la vie (...) Si on lui enlève le cerveau proprement dit, ou les hémisphères, il perd aussitôt l'intelligence, et ne perd que l'intelligence" (1842, p. 20). De là, Flourens conclut que les phrénologistes se trompent quand ils placent indifféremment les facultés intellectuelles et morales dans le cerveau pris en masse. Il démontre aussi par l'expérience que, dès qu'une sensation est perdue, toutes le sont ; dès qu'une faculté disparaît, toutes disparaissent. Mais si on retranche une partie assez étendue des hémisphères cérébraux, l'intelligence s'affaiblit, et à mesure que ce retranchement s'opère, elle s'éteint graduellement (p. 23). De là, il pense que l'intelligence est une (pp. 24-26) et ajoute : "l'unité de l'intelligence, l'unité du moi est un fait de sens intime" (p. 28) et en conclut son indivisibilité absolue se rapprochant ainsi des thèses de l'école spiritualiste.
2. La négation de la psychologie spiritualiste par Comte (1830)
Si le nom de Broussais est encore connu dans la seconde moitié du XIXe par Claude Bernard et J.M. Charcot, c'est certainement grâce aux écrits d'Auguste Comte et de ses disciples qui ont tenu en haute valeur l'oeuvre du médecin philosophe. Ce que Cousin n'a pas du tout compris dans le mouvement qu'il vit se former autour de lui et contre lui à la fin de sa vie, c'était le besoin scientifique, le besoin d'appliquer à la philosophie le même esprit de désintéressement abstrait que l'on apporte dans toutes les autres sciences, de chercher la vérité pour elle-même, abstraction faite de son utilité morale ou sociale. En donnant au spiritualisme la forme d'une prédication oratoire, il lui donnait la forme anti-scientifique précisément au moment où l'esprit scientifique devenait un besoin plus impérieux ; en cela il tournait le dos à l'esprit du temps. On donnait le droit d'opposer le spiritualisme à la science ; ce qui, dans un temps où la science elle-même allait devenir à son tour une sorte de religion, était préparer au spiritualisme les plus fâcheuses épreuves.

La condamnation de la philosophie spiritualiste, feutrée dans les écrits de Gall, ne sera véhémente qu'aux alentours des années 1830 avec F.J.V. Broussais (1828/1839), Pierre Leroux (1839), Joseph Ferrari (1849) mais surtout Auguste Comte et ses disciples avant de devenir, comme l'a souligné J.F. Braunstein ironique et grinçante avec Hippolyte Taine (1857) et Th. Ribot dans les années 1870. Confronté à la philosophie de l'école éclectique de Cousin et Jouffroy, Broussais (1828) avait dénoncé le vide et la nullité de la psychologie qu'il prétendra cependant possible par la physiologie et la pathologie. En rendant compte aux lecteurs du "Journal de Paris" du traité de Broussais (1828) sur "L'irritation et la folie", Auguste Comte (1798-1857) jugera cependant trop timide les critiques de Broussais sur la prétendue méthode psychologique d'observation intérieure des philosophes et métaphysiciens de son temps. Il reprendra à son profit les critiques du médecin philosophe et les développera avec tant d'habilité que pendant longtemps la psychologie scientifique française sera muselée et ne pourra exister qu'à travers une psychopathologie fondée sur le principe de Broussais selon lequel il existe une identité du normal et du pathologique. Dans le domaine des questions psychologiques, la médecine et plus généralement la physiologie et la pathologie seront donc utilisées par les positivistes pour réformer les prétentions des philosophes appartenant ou issus de l'école éclectique de Cousin.

Auguste Comte entendait mettre en valeur l'esprit "positif", c'est-à-dire celui qui s'attache à la fois à l'exactitude scientifique et à l'utilité sociale de sa propre activité. A la différence de Claude Henry de Rouvroy, Comte de Saint-Simon (1760-1825), dont il fut d'abord le disciple, Auguste Comte subordonne la réforme de la société à une réforme préalable de la pensée. L'esprit humain doit renoncer à connaître l'essence des choses et se borner à l'observation des faits d'expérience et de leurs relations invariables. Instituant une classification des sciences, Comte attribue à cinq d'entre elles une valeur déterminante et croissante en vertu de leur caractère expérimental : l'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie et enfin la physique sociale. Cette dernière, qu'il nommera plus tard la sociologie, ne devait être abordée qu'en dernier ressort lorsque les précédentes seront, l'une après l'autre, parvenues à l'état positif. Lorsqu'il classe les sciences fondamentales, dans sa fameuse série des "Cours de philosophie positive" publiée entre 1830 et 1842, Comte n'accorde donc aucune place à la psychologie. Cependant, en aucun cas il ne dit expressément qu'il faut exclure la psychologie, pas plus qu'il ne le fait pour la métaphysique, mais cette exclusion ressort implicitement de toutes ses leçons. Même si les considérations psychologiques sont omniprésentes dans son oeuvre scientifique et politique, lorsqu'il parle de la "psychologie" en tant que science, Comte ne lui réserve que des critiques sévères. Bien que ses critiques à l'égard d'une certaine forme de psychologie soient très anciennes (cf. lettre à Valat du 24 sept. 1819), Comte va ainsi développer dans son "Cours" (1830-1842) deux objections essentielles à la méthode psychologique. Premièrement, il est impossible de s'observer soi-même. Il déclare même dans la première leçon du "Cours" publié en 1830 que cette prétendue méthode psychologique est nulle et contradictoire dans son principe, stérile dans ses résultats, anarchique dans ses prétentions ; et répète la condamnation qu'il avait déjà portée lors de son examen du traité de Broussais (1828) sur toute observation interne. Deuxièmement, la psychologie ne peut être réduite à l'étude de l'homme adulte sain et doit être étendue à l'animal. En répétant avec insistance de telles déclarations, Comte ne se doutait pas qu'il avançait une opinion scandaleuse qu'il savait avoir déjà été émise par Gall et Broussais mais aussi par les philosophes de l'école catholique traditionaliste (de Bonald, Lamennais) qui regardaient comme chimérique toute tentative pour fonder une philosophie sur la psychologie.

Pour connaître les lois de la pensée, il faut selon Comte étudier structuralement le cerveau en continuant le travail de Gall mais aussi observer le fonctionnement de l'esprit humain en instituant une nouvelle discipline : la sociologie. Dans le premier cas, les fonctions intellectuelles sont étudiées du point de vue statique et dans le second cas du point de vue dynamique. Il s'efforcera d'ailleurs dans la dernière partie de son oeuvre de réunir ces deux approches. C'est d'abord par la biologie, par l'étude des fonctions cérébrales grâce à la "physiologie phrénologique", que Comte propose de faire l'étude des facultés de l'esprit. Si haute que soit l'estime de Comte pour l'oeuvre des idéologues, et en particulier celle de Cabanis, Comte estime néanmoins qu'elle est loin d'avoir l'importance de celle de Gall qu'il se plaît à proclamer "son inévitable précurseur". Cependant, par la biologie on n'a affaire qu'à l'animal. Pour avoir accès aux fonctions les plus complexes, et originalement humaines, il faut une autre science positive, celle que Comte appellera d'abord "physique sociale" et qu'il baptisera ensuite "sociologie". Comte récupère et explore ainsi des questions de psychologie en les traitant dans leur dimension collective. La psychologie apparaît ainsi investir non plus la physiologie mais la sociologie. Cette inspiration sociologique va être développée dans son "Système de Politique positive" (Comte, 1851-1854) où il établit la nature, le nombre et la situation respective des facultés dans un "tableau cérébral" subjectif. L'essentiel de ce tableau est l'affirmation des fonctions affectives sur les fonctions intellectuelles. Il semble bien que Comte ne fut l'ennemi que d'une certaine méthode psychologique, l'introspection, mais pas de la psychologie en tant que telle. En effet, la psychologie est largement représentée à différents niveaux et sous différents termes (physiologie, sociologie, morale-anthropologie) dans le système philosophique de Comte. A l'époque de la parution de son ouvrage principal le moins contesté, le "Cours de Philosophie Positive" (1830-1842), le nom d'Auguste Comte était cependant loin d'être connu. Ce fut surtout au début de l'Empire, dans les années 1850, que la doctrine commença à gagner du terrain et à rassembler des adhérents et des disciples. Le plus fameux d'entre eux, celui-là même qui sortira Comte de l'isolement dogmatique dont il a été l'objet, fut sans nul doute Émile Littré (1801-1881). S'emparant de la philosophie du maître qu'il va populariser, il exercera une influence très importante sur le mouvement philosophique en France en ralliant à la doctrine de Comte de nombreux scientifiques et médecins attirés par les questions philosophiques. Il faut souligner que la création de la Société de Biologie en 1848 par Robin et Segond fut d'inspiration fondamentalement positiviste. A la mort de Broussais, les spiritualistes avaient pensé qu'il s'agissait du dernier des matérialistes. Mais dans les années 1860, le nom de Broussais réapparaît dans les écrits des nouveaux matérialistes.

IV. Combats pour une reconnaissance officielle de la psychologie (1852-1876)
 
1. Le temps des réformes universitaires
L’enseignement de la psychologie (éclectique) fut poursuivi dans les Lycées au cours des différentes réformes. Mais c’est au niveau universitaire qu’un changement allait apparaître. C'est le philologue et écrivain Ernest Renan (1823-1892) qui fit réellement prendre conscience à ses contemporains de l'état d'infériorité de nos Facultés face à la science allemande. Jouissant à l'époque d'un grand prestige, Renan fit paraître en 1864 dans la fameuse "Revue des Deux Mondes" un article critique sur l'enseignement supérieur où il montrait que "l'Allemagne a tiré des Universités, ailleurs aveugles et obstinées, le mouvement intellectuel le plus riche, le plus flexible, le plus varié, dont l'histoire de l'esprit humain a gardé le souvenir" (1864, p. 79). Par opposition, l'exercice oratoire des professeurs français allait à l'encontre du développement d'une science sérieuse. C'était pour lui un malheur et un danger que de laisser ainsi s'abaisser en France le niveau de l'enseignement supérieur philosophique et scientifique en laissant la rhétorique se développer au détriment de la recherche, de l'érudition et de la science. Aussi l'administration de l'instruction publique, sous la tutelle de son ministre Victor Duruy (1811-1894), n'hésita-t-elle pas à mettre à l'étude les graves problèmes soulevés par Renan en 1864. Le ministre demanda rapidement à ce que soit entrepris une grande enquête sur l'état comparé des établissements supérieurs en France, en Angleterre, en Belgique, en Italie, et surtout en Allemagne. La 'Statistique de l'Enseignement supérieur', commencée dès 1865 et publiée en 1868 sous le ministère Duruy, avait constaté l'insuffisance de l'organisation et de tous les moyens de travail. En regard des grandes Universités d'outre-Rhin, si vivantes et si fortement constituées, même la Sorbonne faisait pâle figure. Dès 1868, plusieurs mesures furent adoptées, les unes d'ordre purement matériel et financier, les autres d'ordre administratif et pédagogique. Parmi ces dernières on peut citer la création par décret (31 juillet 1868) de la fameuse École Pratique des Hautes Études (EPHE), avec ses quatre sections (mathématiques, physique-chimie, histoire naturelle et physiologie, histoire et philologie), vouée à la recherche pure et à l'érudition complétant ainsi l'enseignement de la Sorbonne. Cette création, qui fut la pièce maîtresse du développement de la psychologie scientifique comme nous le verrons par la suite, s'inspirait du système allemand dont on louait unanimement les séminaires où se formaient les futurs savants.

Les autres réformes envisagées restèrent cependant à l'état de simple voeu pendant les toutes dernières années du second Empire. Il fallut attendre la grande secousse de 1870 pour ébranler jusque dans ses bases l'enseignement même des Facultés. Au plan politique, le profond choc psychologique et moral de la défaite face à l'Allemagne représenta un contexte très favorable pour hâter les réformes. A partir de 1870 et ce jusqu'au début du siècle, dans cette période si tourmentée de l'histoire politique qui a vu naître et passer tant de ministres et de sous-secrétaires d'état, la direction de l'enseignement supérieur ne subit fort heureusement que peu de changements : Armand Du Mesnil (1819-1903) de 1867 à 1879 ; Albert Dumont (1842-1884) de 1879 à 1884 ; Louis Liard (1846-1917) de 1884 à 1902. Encore ces changements n'affectèrent-ils en rien son orientation première puisque les réformes engagées par Du Mesnil furent poursuivies dans le même esprit par ses successeurs. C'est dans le cadre des réformes déjà engagées par le ministère que plusieurs projets, concernant plus spécifiquement l'enseignement de la philosophie, furent publiés dans la littérature de l'époque. Certains d'entre eux, comme celui de Paul Bert (1833-1886) en 1872 et celui d'Émile Boutroux (1845-1921) en 1882, faisaient explicitement référence à l'introduction d'un enseignement autonome de la psychologie. Même si ces projets n'ont jamais vu le jour, ils montrent l'intérêt des réformateurs à l'époque pour la psychologie et surtout pour la psychologie de nature non métaphysique. Mais la Sorbonne était-elle prête à accepter cette nouvelle venue au sein de son enseignement ?

2. La psychologie au sein des différentes écoles philosophiques
Dans le mouvement philosophique de l'époque, il existait deux grands courants qui s'intéressaient aux questions de type psychologique : 1° le courant spiritualiste représenté par les tenants de l'ancienne psychologie qui s'appuyaient principalement sur des descriptions et hypothèses métaphysiques ; 2° le courant scientifique représenté par les tenants de la nouvelle psychologie qui excluaient toute métaphysique pour s'en tenir aux faits. Parmi les premiers, il y a lieu de distinguer deux tendances : l'une éclectique représentée par les successeurs de Cousin et de Jouffroy et l'autre plus nettement spiritualiste représentée par les dissidents. Parmi les derniers, il y a lieu aussi de distinguer deux tendances : l'une idéologique représentée par les psychologues expérimentalistes et l'autre physiologique représentée par les positivistes issus de l'école de Comte.

Au niveau universitaire, la psychologie, telle que la concevait Jouffroy, sera continuée par ses successeurs à la chaire de philosophie de la Sorbonne. Pour Jean Philibert Damiron (1794-1862) les sciences morales doivent passer de l'hypothèse à l'observation et sont toutes dépendantes de la psychologie. Adolphe Garnier (1801-1864), son successeur en 1845, publiera le fameux "Traité des Facultés de l'âme" (1852), une oeuvre monumentale directement inspirée des travaux de Jouffroy qui, comme lui, ne s'était guère aventuré à traiter les grands problèmes de la métaphysique pure. Mais cette psychologie était elle-même en fait une sorte de métaphysique de l'esprit, appuyée sur quelques faits d'expérience courante. Elle était réputée la base naturelle et nécessaire de toute spéculation philosophique : elle intervient dans la logique, science du vrai ; dans la morale, science du bien ; dans l'esthétique, science du beau ; dans la théodicée, science de Dieu ; dans la politique, science de l'État. On ne disait cependant rien des sciences de la nature et de la vie. Par une contradiction assez singulière, l'école de Cousin, qui se réclamait incessamment de Descartes et de Leibniz, était restée indifférente à la philosophie de la nature et au grand mouvement scientifique du XIXe siècle. La fameuse définition donnée par Jouffroy dans sa préface de Dugald Stewart en 1826: "La psychologie est la science des faits de conscience" était encore défendue par l'un des derniers philosophes éclectiques français, Paul Janet (1823-1899), dans ses leçons de philosophie professées à la Sorbonne à la fin du siècle dernier. Pour Janet (1897, p. 132): "Cette définition, malgré toutes les plaisanteries et toutes les objections auxquelles elle a été en butte (...) est demeurée triomphante, inébranlable et inébranlée". Il essayera de montrer que cette définition 1° ne nie pas l'existence des phénomènes psychologiques inconscients si l'on admet une gradation dans la conscience ; 2° n'exclue pas l'existence d'une psychologie objective. Prenant appui sur les écrits posthumes de Jouffroy (Les Nouveaux Mélanges Philosophiques, 1842), Janet montrera que celui-ci ne niait pas l'importance d'une psychologie physiologique puisqu'il appelait à l'union des deux sciences. Mais la psychologie physiologique n'était pas destinée à remplacer chaque discipline prise isolément. On ne peut étudier les facultés de l'esprit dans leurs organes, avant de les étudier en elles-mêmes, sauf ensuite à les rattacher par voie de concomitance à leurs corrélatifs organiques, laissant d'ailleurs à une science plus haute, la métaphysique, la question de savoir si ces corrélatifs sont, ou non, la véritable substance de l'esprit. Dans les années 1870, les principaux représentants du spiritualisme se trouvent parmi les professeurs des Facultés et parmi les membres de l'Institut (Académie des Sciences Morales et Politiques). Ses membres sont les garants de l'orthodoxie philosophique. Les représentants les plus actifs de l'école sont parmi les Universitaires Elme Marie Caro (1826-1887) et Paul Janet (1823-1899) et parmi les membres de l'Académie Adolphe Franck (1809-1893), Charles Lévêque (1818-1900) et Francisque Bouillier (1813-1899). Bien qu'il n'ait pas écrit d'ouvrage général sur la psychologie, le psychologue de cette époque le plus connu fut sans nul doute Albert Lemoine (1824-1874). Après avoir soutenu une thèse sur Charles Bonnet (1850), il sera délégué dans la chaire de philosophie à la Faculté des Lettres de Nancy en décembre 1854 et y prononcera un discours inaugural publié en 1855 qui annonce le programme qu'il développera dans la suite de son oeuvre : "Dans le vaste champ qui nous est ouvert, nous choisirons un sujet bien vaste encore, mais rempli d'un intérêt incontestable et universel : les rapports du physique et du moral, l'influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre le corps et l'esprit (...) Nous devons étudier spécialement ces facultés de notre esprit qu'on nomme l'imagination et la mémoire, cette forme de notre activité qu'on appelle l'habitude, cet état si commun et cependant si curieux que le sommeil fait à notre âme, et cet autre si terrible, où la folie réduit l'esprit de quelques malheureux" (1855, p. 22). Dans son ouvrage Du Sommeil (1855), il précise qu'une véritable définition du sommeil doit faire figurer l'âme et le corps puisque lorsque le sommeil s'empare des organes, la folle du logis prend ses ébats. Son étude sera ainsi centrée sur l'homme et les rapports existants entre le physique et le moral : l'homme est une intelligence servie par des organes. Il se demandera ensuite dans Stahl et l'Animisme (1858) si c'est l'âme qui préside à tous les mouvements vitaux comme à tous les actes de la vie morale. Il va affirmer l'unité de l'homme dans l'ouvrage L'Ame et le Corps (1862) en proposant une collaboration entre la psychologie et la physiologie qui rendent compte de ses deux natures, comme le pensait Jouffroy. Dans L'Aliéné devant la Philosophie, la Morale et la Société (1862) il conforte la thèse selon laquelle la folie serait une maladie de l'âme sans toutefois rejeter l'effet psychologique d'une cause physiologique. Cette intrication des effets physiques sur les causes morales fait l'objet d'une réflexion dans De la Physionomie et de la Parole (1865). Il laissera une trace durable de son enseignement à l'École Normale Supérieure (ENS) entre 1863 et 1872, à une époque où le fondateur de la psychologie française, Théodule Ribot y fut l'élève. Son ouvrage De L'Habitude et de l'Instinct (1875) est un livre posthume qui contient un mémoire sur l'habitude qui fut lu à l'Académie des Sciences Morales et Politiques en 1869. Mais l'ouverture d'esprit que l'on trouve chez Lemoine n'est pas releyée par les philosophes spiritualistes de l'époque qui sont en bute à l'émergence de nouveaux contradicteurs.

A l'époque où Lemoine publie ses meilleurs écrits, la crise de la philosophie spiritualiste classique, provoquée entre autres choses par le développement en France du positivisme, du matérialisme et de l'évolutionnisme, entraîne l'émergence de nouvelles écoles philosophiques. Vers 1864, de jeunes philosophes avaient commencé à développer une nouvelle philosophie spiritualiste qui s'appuyait sur la pensée de Maine de Biran plutôt que sur celle de Cousin ou Jouffroy. Les principaux représentants de cette école sont avec Félix Ravaisson (1813-1900), qui est son chef, Jules Lachelier et Alfred Fouillée. La doctrine que Ravaisson s'est proposé d'établir, et dont on trouve un exposé dans son rapport à l'Empereur sur La Philosophie en France au XIXe siècle (1868), a été appelée par lui-même un Réalisme Spiritualiste dont la méthode procède synthétiquement en pesant l'essentiel de façon à atteindre la réalité. Pour cela nous devons plonger en nous-mêmes, et là, par réflexion, découvrir dans le fait de conscience, sous l'aspect changeant des phénomènes internes, l'acte qui nous fait ce que nous sommes, c'est-à-dire nous-mêmes. La réflexion ne nous révèle pas seulement notre propre essence mais elle nous révèle aussi "l'Absolu auquel nous participons tous", et par conséquent la raison dernière des choses. Ce spiritualisme s'est élevé si haut qu'il se croit dans une citadelle imprenable, si bien que le développement de l'expérimentation et de la recherche scientifique en psychologie ne pourra jamais l'atteindre. La plupart des disciples de l'école (Fouillée, Lachelier) ne cachent pas qu'à leurs yeux la réflexion apprend plus à la philosophie que toutes les expériences du monde. A la même époque, Charles Renouvier (1815-1903) était en France, de l'avis même de ses adversaires, un des penseurs les plus vigoureux et pénétrants. Il avait mis en avant sa doctrine dans ses Essais de Critique Générale (Renouvier, 1854-1864, 4 vol.). En 1868, il fonda une revue, avec l'aide de quelques compagnons de travail, L'Année Philosophique qui regroupait une collection d'articles destinés à donner chaque année un compte-rendu critique des divers travaux philosophiques. Cette collection, après avoir duré deux ans, fut transformée en une revue hebdomadaire, La Critique Philosophique qui était éditée par Renouvier avec l'assistance de François Pillon (1830-1914). D'un point de vue général, on peut dire que Renouvier s'était fixé à continuer le travail de Kant. Pour lui, la philosophie consistait en une critique générale de la connaissance comme préparation à l'éthique. Pour Renouvier, une science psychologique est possible à constituer comme il l'affirme dans son second essai (1858). Cette psychologie rationnelle devait s'occuper elle-même exclusivement des phénomènes psychiques et de leurs lois. Les phénomènes psychologiques doivent être expliqués en des termes purement phénoménologiques et non en termes physiologiques ; c'est-à-dire que les phénomènes mentaux doivent être expliqués par d'autres phénomènes mentaux. C'est ainsi que les criticistes s'opposeront à toute forme de psychologie scientifique réduisant le mental à des phénomènes neuronaux (ex. l'associationnisme britannique ; le physiologisme allemand ; le positivisme).

De son côté, le positivisme comtien entraîna la création de deux écoles philosophiques en France largement assimilées au matérialisme dans le grand public : une école orthodoxe et une école dissidente. Les principaux représentants des positivistes orthodoxes étaient Pierre Laffite, le chef de l'École, ainsi que les médecins Georges Audiffrent (1823-1909) et Jean-François-Eugène Robinet (1825-1899), médecin personnel et exécuteur testamentaire de Comte, qui se sont efforcés de perpétuer l'oeuvre de Comte dans son ensemble, sans l'amender. Le chef de file de l'autre école, Émile Littré (1801-1881), même s'il s'est toujours proclamé "disciple" de la philosophie positive de Comte, resta peu fidèle à la doctrine sur de nombreux aspects de l'oeuvre de Comte, il sera suivi en cela par Charles Robin (1821-1885) et Grégoire Wyrouboff (1843-1913). En ce qui concerne plus spécialement la psychologie, celle-ci fut largement interprétée en termes physiologiques et amendée dans nombre de ses aspects. Son interprétation de la psychologie de Comte se basera essentiellement sur le Cours de Philosophie Positive (1830) car le reste de l'oeuvre fut largement désavoué par Littré et ses disciples. Dès les premiers numéros de la revue Philosophie Positive fondée par Littré et Wyrouboff en 1867, on trouve plusieurs articles de Littré sur la psychologie envisagée du point de vue positiviste et physiologique. Il utilisera souvent le terme de "physiologie psychique" dans le but de souligner que la description des phénomènes psychiques est de la pure physiologie. S'appuyant en particulier sur les travaux français de Luys (Recherches sur le Système Nerveux cérébro-spinal, sa structure, ses Fonctions et ses Maladies, 1865 ; Le Cerveau et ses Fonctions, 1876) et de Vulpian (Leçons sur la Physiologie Cérébrale, 1866) ainsi que sur les travaux anglais de Bain (Les Sens et L'Intelligence, 1855, trad. par E. Cazelles en 1874 ; Les Émotions et la Volonté, 1859, trad. par P.L. Le Monnier en 1885) et de Maudsley (Physiologie de l'Esprit, 1876, trad. par A. Herzen en 1879 ; Pathologie de l'Esprit, 1879, trad. en 1883), il montrera que la vieille psychologie ne peut pas servir de fondement à la nouvelle psychologie physiologique. Le positivisme a eu le mérite d'être pendant de nombreuses années en France la seule philosophie basée sur la science, la seule doctrine qui s'est adressée aux hommes de science désireux d'avoir des perspectives élargies et des idées générales. Cependant, un nouveau groupe d'hommes désirant ne pas adhérer au positivisme mais soucieux de l'avancée des sciences va surgir aux alentours des années 1870.

Ce qui semble avoir compromis en France l'influence de Littré et de ses partisans, fut un positivisme plus large, appelé expérimentalisme, prenant sa source dans la philosophie anglaise de l'époque. Le Positivisme, qui est une doctrine circonscrite et achevée se réclamant immuable ou quasi-immuable, ne doit pas être confondu avec l'esprit positif cultivé à la même époque par les anglais, qui est seulement une méthode de philosopher. Il y avait en France beaucoup de gens, plus spécialement parmi ceux qui possédaient une culture scientifique, qui, méfiant envers la métaphysique et soutenant que les spéculations devraient toujours être appuyées sur les faits, n'avaient pas désiré s'enfermer à l'intérieur des cadres étroits d'une école immuable telle que le Positivisme. Les philosophes français qui ont adhéré à cette nouvelle école de pensée ont largement été influencés par la philosophie anglaise de l'époque représentée par A. Bain, J.S. Mill, H. Spencer, etc. C'est en effet la psychologie associationniste anglaise qui a attiré certains philosophes français de l'époque. Cette école psychologique ne s'enfermait pas dans le for intérieur de la conscience pour y saisir l'être humain lui-même, le sujet et la cause des phénomènes psychiques. Elle se bornait à observer l'homme dans la succession de ses actes et de ses modifications, qu'elle recueillait et décrivait avec soin, dont elle constatait les rapports de manière à dégager les lois qui régissent le développement de ses facultés. Laissant à ce qu'elle appelle la vieille psychologie la contemplation de l'âme elle-même et la solution des problèmes métaphysiques qui s'y rattachent, elle ne regarde, ne voit l'homme que dans les faits, dans les actes, dans les oeuvres de sa vie intellectuelle et morale, l'étudie par conséquent dans son histoire, sans chercher à sonder les mystères de sa vie intime. Que presque tous les philosophes de l'école expérimentale se soient rencontrés dans la théorie qui explique tout le mécanisme de l'esprit humain par l'association, il n'y a rien à cela que de naturel, la méthode inductive les conduisait nécessairement à ce résultat. Les opposants à l'école éclectique de Cousin tentèrent de faire apprécier en France l'oeuvre de leurs confrères britanniques. Les deux principaux représentants français de ce groupe que nous avons nommé les expérimentalistes furent sans nul doute Hippolyte Taine (1828-1893) et Théodule Ribot (1839-1916). Formés par l'école éclectique, ils rompirent rapidement avec elle. Étudiant tout deux l'anatomie et les sciences naturelles, ils se donnèrent une éducation scientifique. Ils comprirent que la philosophie devait être quelque chose d'autre qu'une amplification oratoire et un exercice littéraire, comme c'était encore le cas en France à cette époque. Plus âgé, Taine avait commencé à rompre avec l'éclectisme ambiant en publiant un livre de critique pure sur "Les Philosophes Français du XIXe siècle" (1857). Mais c'est en 1860 qu'il découvre tout à la fois le positivisme anglais et le positivisme comtien. Taine se ralliera sans réserves aux indications de méthodes pour les sciences morales que contient le sixième livre de la Logique de J.S. Mill. Son traité De l'Intelligence (1870) va être une application de son positivisme plus large et moins sectaire que celui de Comte par l'application de la théorie associationniste anglaise. Trois traits principaux distinguent son ouvrage De l'Intelligence de tous les travaux psychologiques publiés jusqu'alors en France, le rejet absolu de l'hypothèse des facultés, l'utilisation des matériaux physiologiques et de l'analyse idéologique. La même année, en 1870, Théodule Ribot faisait paraître son premier ouvrage intitulé La Psychologie Anglaise Contemporaine (réédité chez L’Harmattan en 2002). Ce livre est généralement considéré comme un des premiers manifestes de la nouvelle psychologie parce que dans l'introduction Ribot établit une critique de la psychologie spiritualiste et essaye de promouvoir une psychologie à caractère scientifique. Dans cette longue introduction, Ribot revendique pour la psychologie le droit d'exister à côté et en dehors de la philosophie et de se constituer comme science autonome. Il souligne, contre Comte et les positivistes, que la psychologie en tant que science autonome est possible. Il s'appuiera plus tard sur les sciences médicales et en particulier sur la pathologie mentale pour asseoir la nouvelle discipline.
3 - Création d'une revue de philosophie et de psychologie (1876)
L'obtention d'un doctorat en philosophie (1873) permit à Ribot la reconnaissance scientifique qu'il attendait, ce qui lui permit de mettre en oeuvre l'idée d'une nouvelle revue de philosophie et de psychologie. Le 17 août 1875, le philosophe spiritualiste Paul Janet annonce officiellement dans le quotidien "Le Temps" la création de la "Revue Philosophique de la France et de l'Étranger" dans un Post Sriptum qui faisait suite à une analyse du mouvement philosophique de l'époque. "Nous recevons, et nous croyons devoir faire connaître à nos lecteurs le programme d'une publication importante, qui doit commencer à paraître le 1er janvier 1876. C'est une revue annoncée par la librairie Germer Baillière, sous ce titre ; "Revue Philosophique de la France et de l'Étranger". Cette revue se présente avec un caractère tout à fait nouveau. Elle doit être, dit le programme, une revue "ouverte"; elle ne sera pas l'oeuvre d'un seul, mais elle sera le rendez-vous de toutes les écoles. (...) Ce qui semble justifier l'opportunité d'une publication de ce genre, c'est que, par une remarquable coïncidence, la même entreprise a lieu en même temps en Angleterre, où s'annonce précisément une revue du même genre, également ouverte à toutes les écoles, sous la direction du professeur Bain, d'Édimbourg.". En janvier 1876 parut effectivement le premier numéro de la "Revue Philosophique de la France et de l'Étranger", le même mois la revue Mind est éditée en Angleterre. Dans l'introduction que Ribot donne, la revue promettait d'être ouverte à toutes les écoles et à toutes les questions philosophiques. La nouveauté c'est que Ribot veut être en phase avec le mouvement philosophique de son époque. Il souligne ainsi l'importance des questions psychologiques qui doivent nécessairement être traitées sur des bases empiriques. La revue devait donc s'ouvrir sur les sciences naturelles (physiologie, théorie de l'évolution, etc.). Cependant, il restera prudent dans ses propos puisqu'il promet au lecteur des articles dans les domaines de l'histoire de la philosophie et de la philosophie classique (morale, logique, esthétique, métaphysique).

L'ensemble des questions que Ribot se proposa d'embrasser était vaste. Sans prétendre en donner une classification qui ait quelque valeur scientifique, nous pouvons les ramener à cinq groupes : La psychologie, la morale, les sciences de la nature, la métaphysique et l'histoire de la philosophie. Tel est l'ensemble des questions auxquelles la Revue consacrera soit des articles originaux, soit des comptes-rendus et des analyses. Ribot déploie d'emblée beaucoup d'efforts pour sa revue qui marche très bien mais il est fort ennuyé par les vieux spiritualistes qui complotent contre lui. Cependant, par la suite Ribot se plaindra autant d'être boudé par les spiritualistes que d'être courtisé ou envahi. Dès le premier numéro de la Revue il associera Paul Janet en publiant son texte sur les "Causes finales", montrant ainsi son ouverture à la métaphysique. Il publiera lui-même un article sur la mesure de la "Durée des actes psychiques" qui constituera un des chapitres d'un livre qu'il consacrera à la Psychologie Allemande Contemporaine (1879) qui inclura l'analyse des oeuvres de Herbart, Fechner et Wundt dont il fera connaître les orientations théoriques. Le premier tome de la 'Revue Philosophique' sera bien le reflet des thèmes abordés dans la revue puisqu'on y trouve des articles sur la métaphysique, l'histoire de la philosophie, la physiologie et la psychologie. Sur ce dernier thème il faut aussi citer l'article de Dumont qui écrivit un excellent mémoire sur L'Habitude dans une perspective évolutionniste. Léon Dumont (1837-1877) fut l'introducteur et le défenseur de nouvelles idées en phase avec son époque, dont celles de Darwin méprisé par les philosophes et savants français (l'Académie des Sciences refusa en 1870 d'accueillir Darwin parmi ses membres correspondants). En 1872, il fut chargé d'analyser et de critiquer dans la Revue Scientifique les grands ouvrages philosophiques publiés en Angleterre et en Allemagne. C'est ainsi qu'il fit le premier connaître en France la Philosophie de l'Inconscient de Hartmann et même celle de son maître Schopenhauer qui était encore presque ignoré parmi nous, puis les livres de Darwin, Hodgson, Georges Lewes, Laycock, Carpenter, Sully, etc. Ses articles sur l'Histoire Naturelle de la Création, de Haeckel, furent réunis en un volume intitulé la Théorie de l'évolution en Allemagne (1873). C'est là également que parurent ses diverses études sur le plaisir et la douleur avant de servir de base à son livre sur la Théorie Scientifique de la Sensibilité (1875) qui devait être la première pierre d'une grande synthèse philosophique que la mort l'a empêché d'élever. Le premier volume inclut aussi des écrits des stars de la psychologie de l'époque comme celui de Taine qui publia son fameux article sur la psychologie de l'enfant "De l'acquisition du langage chez les enfants et les peuples primitifs" auquel Darwin fit écho l'année suivante dans le Mind, mais aussi des articles de Wundt, Spencer, J.S. Mill, Lewes et Delboeuf. Le psychologue et savant belge Joseph Delboeuf (1831-1896) sera d'ailleurs l'un des auteurs les plus influents par la suite puisqu'il publiera nombre d'articles en psychologie, en philosophie et en mathématiques qui seront plus tard repris en volumes. Il faut citer ici dans le domaine de la psychophysique fechnerienne son Examen Critique de la Loi Psychophysique, sa Base et sa Signification (1883), dans le domaine de la psychologie de la mémoire Le Sommeil et les Rêves (1885), dans le domaine de l'hypnotisme Le Magnétisme Animal (1889) et Magnétiseurs et Médecins (1890). Sur la période 1876-1900, un tiers des articles publiés est consacré à la psychologie. La prééminence de la psychologie dans la "Revue" est sensible dans le nombre de comptes-rendus d'ouvrages et d'articles français et étrangers qu'elle consacre à ce thème. La Revue accueillera aussi les écrits des proches collaborateurs français de Ribot, parmi ceux-ci il faut citer les noms d'Alfred Espinas, Bernard Pérez, Frédéric Paulhan, Ludovic Dugas, etc.

Le premier collaborateur de Ribot fut sans nul doute son ami, le philosophe et sociologue Alfred Espinas (1844-1922) avec qui il a entretenu une correspondance suivie. L'ouvrage majeur d'Espinas qui intéresse la psychologie est sa thèse Des Sociétés Animales : Étude de Psychologie Comparée (1877). La plupart de ceux qui avaient étudié les facultés mentales des animaux s'étaient restreints à la psychologie pure : déterminer la nature et l'origine de l'instinct, l'intelligence et les sentiments. La nouveauté du livre d'Espinas, qui eut un grand retentissement, fut d'étudier dans toute la série animale les tendances sociales. Il s'agit d'un essai de sociologie animale que l'on peut considérer comme l'une des premières études française de psychologie sociale envisagée dans une perspective évolutionniste. Cette psychologie sociale sera représentée par la suite pendant des années par Gustave Le Bon (1841-1931) avec des ouvrages tels que La psychologie des Foules (1894) où il montre que les réponses sociales les plus fondamentales dérivent d'idées et de motifs inconscients. Bernard Pérez (1836-1903) est un écrivain et pédagogue qui fit paraître toute une série d'ouvrages sur l'instruction et l'éducation envisagées au double point de vue scientifique et psychologique. Il fut un des premiers psychologues de l'enfance. On lui doit surtout l'ouvrage Les trois Premières Années de l'Enfant (1878) dont le titre deviendra La Psychologie de l'Enfant dans l'édition remaniée de 1882 et L'Éducation dès le Berceau (1880) qui fut une application à la pédagogie de l'ouvrage précédent. Précurseur de l'allemand W. Preyer (1841-1897), il fit connaître à l'éditeur Alcan l'ouvrage de ce dernier Die Seele des Kindes (1882) qui fut traduit par H. de Varigny en 1887 sous le titre "L'Ame de l'Enfant, observations sur le développement psychique des premières années. On lui doit en outre toute une série d'ouvrages sur l'enfance dont Tierri Tiedemann et la science de l'Enfant (1881), Jacotot et sa méthode d'émancipation (1883), L'Enfant de Trois à Sept Ans (1886), L'Art et la Poésie chez l'Enfant (1888), L'Éducation Morale dès le Berceau, Essai de Psychologie Appliquée (1888), Le Caractère de l'Enfant à l'Homme (1892) et L'Éducation Intellectuelle dès la berceau (1896). De son côté, Ludovic Léon Dugas (1857-1943), docteur ès lettres (1894) et agrégé de philosophie est connu pour avoir écrit un ouvrage sur "Le Philosophe Th. Ribot" (1924) dont il a été l'élève. Outre ses ouvrages sur La Psychologie du Rire (1902), L'Absolu, Forme Pathologique et Normale des Sentiments (1904) et La Dépersonnalisation (avec F. Moutier) (1911), il sera surtout connu comme un analyste de la timidité (La Timidité, Étude Psychologique et Morale, 1897 ; Les Grands Timides, 1922 ; Les Timides dans la Littérature et l'Art, 1925) et un éminent spécialiste de l'étude de la mémoire (L'imagination, 1903 ; La Mémoire et l'Oubli, 1917 ; Les Maladies de la Mémoire et de l'Imagination, 1931). Il est en outre celui qui a fait paraître le premier Vocabulaire de Psychologie (1920) chez l'éditeur Hachette. Frédéric Paulhan (1856-1931), bibliothécaire à Nîmes, est un oublié de l'histoire de la psychologie française. Il a pourtant écrit de nombreux ouvrages dont le premier intitulé Physiologie de l'Esprit (1880, cinquième édition en 1910) est inspiré des travaux de Bain, Spencer, Maudsley, Taine, Wundt, etc. Il y expose d'une manière simple les principaux résultats de la psychologie contemporaine en montrant comment la physiologie de l'esprit se rattache à la philosophie. Devançant Ribot dans la critique de l'associationnisme, il montra dès 1889 dans L'Activité Mentale et les Éléments de l'Esprit (seconde édition en 1913) l'importance prééminente des fonctions de synthèse et de finalité. Il reconnut ainsi une loi de systématisation, dont la contrepartie est une loi d'inhibition ou de contradiction d'après laquelle tout fait psychique tend à empêcher de se développer ou à faire disparaître les phénomènes psychiques qui ne peuvent s'unir à lui selon la loi d'association systématique. Dans ses premiers ouvrages il insistera surtout sur la systématisation et dans les derniers sur la contradiction. Sur cette distinction il fonde en psychologie une classification des caractères (Les Caractères, 1894) et des intelligences (Les Types Intellectuels : Esprits Logiques et Esprits Faux, 1896 ; Analystes et Esprits Synthétique, 1903). Il insista sur l'union indissoluble de la sensibilité, de l'intelligence et de la volonté (thème sur lequel il publia un livre en 1903), qui ne sont que des aspects de tous les faits psychologiques, dont le caractère essentiel est d'être des tendances (cf., Les Phénomènes Affectifs et les Lois de leur Apparition ; La Psychologie de l'Invention, 1901 ; La Logique de la Contradiction, 1910 ; La Fonction de la Mémoire et le Souvenir Affectif , 1924, 2e édit.). A partir du début du siècle, il concentra son attention sur les effets de la seconde loi, en vertu de laquelle le monde lui apparut incohérent et mensonger (La Morale et l'Ironie, Les Mensonges du Caractère, 1905 ; Les Transformations Sociales des Sentiments, 1920 ; Le Mensonge du Monde, 1921). Son oeuvre fut assez riche pour mériter le 7 juillet 1928 le prix Jean Reynaud à l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Il fera paraître en 1929 un ouvrage sur La Double Fonction du langage.

Bien d'autres collaborateurs s'impliquèrent dans le développement de la revue, les psychologues de la nouvelle génération parmi les plus connus ne manquèrent pas de s'associer à cette entreprise en faisant leurs premières armes comme auteur ou comme collaborateur critique. La "Revue" fut le lieu d'un dialogue continu entre une psychologie "scientifique" et une psychologie "philosophique" et contribua à faire accepter et à développer la psychologie nouvelle en France. On peut dire qu'elle a été à la fois une institution qui a contribué à structurer la philosophie en France et l'oeuvre personnelle d'un homme déterminé. Elle ouvrira en particulier ses colonnes à la psychologie pathologique française qui était en train de se développer sous la direction de Charcot et plus tard à la psychologie expérimentale représentée par les membres du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne (Beaunis, Binet, Henri, Philippe, etc.).

V. Ribot et la psychologie comme science autonome (1878-1888)
 
1. La psychologie pathologique à la Salpêtrière
Le tableau du peintre André Brouillet (1857-1914), exposé au Salon de 1887, représente Charcot face à sa fameuse malade, Blanche Wittmann, devant le parterre de ses collaborateurs, élèves et amis dont Théodule Ribot. A cette époque, Charcot s'intéresse beaucoup à l'hystérie et à l'hypnose dont il va mettre au goût du jour les études pourtant anciennes en France.

On a vu dans le premier chapitre que le véritable précurseur de l'étude de l'hypnose fut Franz-Anton Mesmer (1734-1815). Il commença à Vienne, en Autriche, l'application des aimants (magnétisme animal) pour provoquer des modifications psychiques. Remplaçant par la suite l'application des métaux par l'imposition des mains sur le corps des patients, il en vint à considérer la notion de fluide passant du thérapeute au malade. Un élève de Mesmer, le Marquis de Puységur (1751-1825), va souligner l'influence de la volonté du thérapeute sur le malade et qualifier l'état spécial de sommeil de "somnambulisme" provoqué par les passes inductives et un léger frottement sur les yeux. On voit dans l'oeuvre de Puységur et par la suite celle de Deleuze la préfiguration de l'hypnose. Si la doctrine de la suggestion a été définitivement établie et démontrée en 1843 par le médecin écossais James Braid (1795-1860) qui employa le terme "neurypnology", il eut des précurseurs français tels l'abbé de Faria (1819) et Alexandre Bertrand (1823). Cet état nerveux fut timidement étudié ensuite par divers médecins français qui introduisirent le braidisme en France (Durand de Gros, Liébeault). Au même moment, au cours des années 1850 et 1860, l'hystérie, connue depuis l'Antiquité, devient un sujet d'intérêt croissant pour les médecins parisiens. Charles Lasègue (1816-1883) et Pierre Briquet (1796-1881) contribuèrent si bien à ce développement que dans les années 1860-1870, un grand nombre de médecins parisiens percevaient l'hystérie comme un objet sérieux de recherches. Charcot, qui fut de ceux-là, reste le principal artisan du renouveau des études sur l'hystérie et, comme nous le verrons, sur l'hypnose. Il fera en 1870 sa première conférence sur le thème de l'hystérie en présentant le cas de Justine Etchevery, un cas exemplaire pour l'étude clinique des multiples manifestations locales somatiques de l'hystérie. A cause de la guerre de 1870 contre la Prusse et des événements politiques tragiques qui s'en suivirent (la Commune), ses leçons sur l'hystérie ne reprirent qu'en 1872. C'est dans ce cadre qu'il traitera de l'hystéro-épilepsie vue comme le stade le plus extrême de l'hystérie. C'est la grande hystérie qui a de nombreux points de ressemblance avec l'épilepsie. Cependant, cette maladie ne semblait pas encore avoir pour lui d'intérêt particulier, si ce n'est pour distinguer les patients hystériques des patients épileptiques.

Le programme de la Salpêtrière sur l'hystérie ne prend de l'ampleur qu'à partir des années 1875-1878, à une époque où les manifestations inconscientes intéressent de plus en plus de médecins. D'abord, avec les premiers travaux en 1875 de Charles Richet (1850-1935) qui étudia le somnambulisme provoqué et montra que par les passes dites magnétiques, par la fixation d'un objet brillant et d'autres procédés empiriques, on obtient une névrose spéciale analogue au somnambulisme naturel. L'essentiel des conceptions de Richet en matière d'hypnotisme sera présenté quelques années plus tard dans L'Homme et l'Intelligence (1884) où il décline le programme d'une psychologie physiologique imprégnée d'évolutionnisme comme il le fera dans un autre de ses ouvrages l'Essai de Psychologie Générale (1887) où il définit la nouvelle discipline comme la science de l'intelligence dont les formes les plus élevées dépendent de l'action réflexe. Ensuite, l'intérêt pour les manifestations inconscientes au plan médical et philosophique va être souligné par Eugène Azam (1822-1899) qui décrit en 1875-1876 dans plusieurs publications le cas de Félida X qui présentait un dédoublement de la personnalité qu'il étudiait depuis plusieurs années en utilisant la technique hypnotique. Il rassembla quelques années plus tard ses observations, les compléta et les publia en 1887 avec une introduction de Charcot sous le titre Hypnotisme, double conscience et altération de la personnalité. D'ailleurs, Charcot fut le premier homme d'autorité scientifique reconnue à donner à voir les manifestations de l'inconscient dans de spectaculaires et troublantes images de la revue "Iconographie Photographique de la Salpêtrière" (1876-1880). Enfin et surtout, avec l'introduction à la Salpêtrière le 18 juillet 1876, sous l'autorité de Charcot, de la métalloscopie (détermination du métal auquel la malade hystérique est sensible) et de la métallothérapie (thérapeutique interne découlant de l'affinité révélée par les applications externes des métaux) par un vieux médecin original, Victor Burq (1822-1884), qui en avait découvert les effets dès 1849. On est en bonne voie pour accueillir ce nouveau moyen d'exploration que représente l'hypnotisme puisque l'action des aimants avait été démontrée un siècle plus tôt par Mesmer dont le nom nous renvoie historiquement à celui de Braid. De l'hystérie on en arrive à l'hypnotisme, c'est à ce raisonnement, marqué par l'histoire, qu'a été conduit Charcot.

Charcot s'attachera d'abord à mettre l'hystérie en conformité avec la pathologie générale, par une série d'investigations menées en collaboration avec Paul Richer (1849-1933) son interne depuis 1878, où vont être minutieusement décrites les différentes phases du déroulement de la crise de la grande attaque hystérique (période épileptoïde, période des contorsions, période des attitudes passionnelles, période terminale avec délire et hallucinations) dont le schéma avait été esquissé dès 1872. C'est à la même époque que Charcot s'engage dans des recherches qui utilisent l'hypnose comme technique expérimentale pour l'étude de l'hystérie. Durant l'été 1878, il commence à hypnotiser ses patientes hystériques. Dans ses présentations cliniques de patientes à la Salpêtrière, il reproduira leurs symptômes sous hypnose (névrose expérimentale). L'hypnotisme représentera la part expérimentalisable de la névrose, dont il devient possible d'étudier les manifestations à loisir. Les faits hypnotiques que Charcot découvrait en 1878 furent présentés le 13 février 1882 sous forme synthétique dans une communication intitulée Sur les divers états nerveux déterminés par l'hypnotisation chez les hystériques à l'appui de sa candidature à l'Académie des Sciences. Il montre que l'hypnotisme, considéré dans son type de parfait développement, tel qu'il se présente fréquemment chez les femmes atteintes d'hystéro-épilepsie à crises mixtes, comprend trois états nerveux, à savoir: 1° l'état cataleptique, 2° l'état léthargique, 3° l'état somnambulique. Charcot réhabilitait l'hypnose des anciens magnétiseurs en lui assurant une caution scientifique que l'on pouvait trouver dans l'étude des signes, non pas psychologiques, mais physiques de l'hypnose. L'hypnose comme technique expérimentale, modèle de laboratoire supposé du processus physiologique de l'hystérie, occupera une place centrale dans le programme de recherches de l'école de la Salpêtrière. Si l'année 1878 constitue l'ouverture de Charcot sur l'hypnotisme ; l'année 1885 marque la découverte, avec le traumatisme, de la possible détermination psychique des symptômes organiques. Mais pour d'autres raisons l'année 1885 constitue une date symbole. C'est durant cette année là que : 1° Alfred Binet (1857-1911) et Charles Féré (1852-1907), deux collaborateurs de Charcot, publient de fameuses expériences sur le transfert par les aimants ; 2° Henri Bourru (1840-1914) et Prosper Burot (1849-1888) présentent à la Société de Psychologie Physiologique, nouvellement créée sous l'égide de Charcot, une communication sur "les actions à distance des substances médicamenteuses", thème de recherches qui sera poursuivi ultérieurement par Jules Bernard Luys (1828-1897) ; 3° Pierre Janet expose le résultat de ses premières recherches cliniques ; 4° Sigmund Freud (1856-1939) et Joseph Delboeuf (1831-1896) visitent la Salpêtrière qui devient un haut lieu de la médecine mentale.

On peut résumer la doctrine de Charcot des années 1880 en quatre propositions : 1° Les caractères somatiques observés chez certains sujets dans l'hypnotisme ont une importance fondamentale ; 2° Les phénomènes hypnotiques peuvent affecter un groupement spécial en trois états distincts (c'est la forme la plus parfaite de l'hypnotisme qu'on doit prendre pour type et que l'on appelle le grand hypnotisme) ; 3° Les propriétés somatiques de l'hypnotisme et le grand hypnotisme peuvent se développer indépendamment de toute suggestion ; 4° L'hypnotisme doit être considéré dans ses formes les plus parfaites comme une manifestation névropathique qu'il est possible de rapprocher de l'hystérie. L'hypnotisme est donc considéré à la Salpêtrière comme un véritable état pathologique, comme une névrose artificielle, qu'on peut à beaucoup de points de vue comparer à l'attaque hystérique. De même que diverses formes convulsives ou psychiques, peuvent être rattachées au type de la grande attaque d'hystéro-épilepsie, de même les diverses variétés de l'hypnotisme, peuvent être reliées au grand hypnotisme. De nombreuses critiques s'élèveront, parmi celles-ci il faut citer celle de l'allemand Wilhelm Wundt dont l'ouvrage Hypnotisme et suggestion qui est un exposé critique des conséquences de l'hypnotisme en psychologie et qui sera traduit en français en 1893, l'année même de la mort de Charcot. Mais ce sont les représentants de l'école de Nancy qui vont attaquer les fondements même des positions de Charcot.

Le 10 mai 1882, Dumont, chef des travaux de physique à la faculté de médecine de Nancy, présenta à la société de médecine locale quatre malades traités par un médecin de la ville, le docteur Liébeault (1823-1904), à l'aide de procédés hypnotiques. Le professeur de clinique médicale H. Bernheim (1840-1919), le professeur de droit Jules Liégeois (1833-1908) et le professeur de physiologie Henry Beaunis (1830-1921) entreprirent de constater la réalité des faits avancés en les étudier de plus près. Dans les années qui suivirent les trois universitaires se répartirent pour ainsi dire la tâche. Bernheim s'occupa de l'aspect thérapeutique, Liégeois envisageait les phénomènes au point de vue du droit civil et criminel alors que Beaunis les étudia au point de vue physiologique et psychologique. Les membres de cette école s'accordaient sur deux points. Le premier était celui de l'irréalité des phénomènes observés par Charcot et décrits par l'école de la Salpêtrière. Ces phénomènes n'étaient dus qu'à des suggestions inconscientes. Le second était celui de la puissance de la suggestion et son emploi en thérapeutique. Si Liébeault peut être considéré comme le père spirituel de l'École de Nancy, son plus fameux représentant fut sans nul doute Hippolyte Bernheim (1840-1919). Dans son ouvrage "De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de veille" (1884) Bernheim met en lumière le rôle essentiel de la suggestion dans la production et dans le développement des états mentaux si curieux qui constituent l'hypnotisme à ses divers degrés. Il refuse de prendre pour type de l'hypnotisme le grand hypnotisme qui est, selon lui, une création purement artificielle. Il n'attribue aucune importance à l'existence des phénomènes somatiques qui ne sont, pour lui, que l'oeuvre de la suggestion. Bernheim considère que la suggestion est le clef de toutes les manifestations de l'hypnotisme. Il conteste donc de façon absolue l'exactitude des diverses affirmations de la Salpêtrière. Bernheim permit l'ouverture de l'interprétation psychologique de l'hystérie qui s'opposait à l'interprétation physiologique de Charcot. Premièrement, les trois phases (léthargie, catalepsie, somnambulisme) ne sont jamais observées ; tous les sujets sont susceptibles des phénomènes dits cataleptiques et somnambuliques par simple suggestion. Deuxièmement, chez les grandes hystériques, l'hypnose est ce qu'elle est chez les autres sujets. Les trois phases n'existent pas chez elles, en dehors de la suggestion, pas plus que les autres caractères dits somatiques. Troisièmement, l'hystérie n'est pas un bon terrain pour l'étude de l'hypnotisme. Beaucoup de symptômes nerveux hystériformes, d'origine émotive ou résultant d'auto-suggestions, se mêlent aux phénomènes hypnotiques et en imposent à un observateur inexpérimenté. Quatrièmement, l'état hypnotique n'est pas une névrose ; les phénomènes qui le constituent sont naturels et psychologiques; ils peuvent être obtenus chez beaucoup de sujets dans leur sommeil naturel. Cinquièmement, l'état hypnotique n'est pas particulier aux névropathes, ni même plus facile à obtenir chez les névropathes. Sixièmement, tous les somnambules sont de purs automates mus par la volonté de l'opérateur ; certains ont un pouvoir de résistance assez diminué pour être à la merci du magnétiseur. Septièmement, tous les procédés d'hypnotisation se réduisent à la suggestion ; la suggestion est la clé de tous les phénomènes hypnotiques.

La question de l'hypnotisme et de l'hystérie est à la mode dans les années 1880. Edgar Bérillon (1859-1948) fonde, avec le soutien de Charcot, une "Revue de l'Hypnotisme" dont le premier numéro paraît en 1887. La revue sera ouverte très rapidement aux diverses écoles d'hypnotisme. Élargissant ses horizons la Revue s'intitule bientôt "Revue de Psychothérapie" pour prendre peu de temps après encore son titre définitif de "Revue de Psychologie Appliquée" (la parution cessera définitivement au cours de la seconde guerre mondiale). Mais Bérillon, est aussi connu pour avoir fondé en 1886 un Institut psychophysiologique dont le nom se transformera très vite en celui d'École de Psychologie où sera établi jusqu'en 1937 une clinique des maladies nerveuses et un laboratoire de l'hypnotisme au 49 de la rue Saint-André des Arts, dans l'ancien hôtel du Duc d'Orléans. A partir de 1888, Bérillon fut autorisé par le Conseil Supérieur des Facultés de Médecine de Paris, à faire à l'École Pratique de la Faculté de Médecine, pendant le semestre d'été, un cours libre de "psychologie physiologique et pathologique" sur "les applications thérapeutiques de l'hypnotisme". En 1889, il organise même à l'Hôtel-Dieu le premier Congrès de l'Hypnotisme expérimental et thérapeutique dont la présidence fut confiée à Dumontpallier. Ce Congrès sera établi en parallèle avec celui de Psychologie Physiologique dont nous aurons à reparler.
2. La "Psychologie Expérimentale" à la Sorbonne (1885)
Jusque dans les années 1880, l'enseignement philosophique en Sorbonne est resté assez semblable à ce qu'il était avant la troisième République. En 1885, la Sorbonne, creuset de la production philosophique officielle, reste spiritualiste et imprégnée de cousinisme. A l'époque où Ribot va accéder à l'enseignement en Sorbonne, tous les postes universitaires en philosophie ainsi que les instruments de contrôle et de régulation de la profession (inspection générale, jury d'agrégation) sont aux mains des spiritualistes. Héritiers de Victor Cousin et formés à l'école éclectique, Paul Janet et Elme Caro détiennent les deux chaires de philosophie à la Sorbonne en 1885. Ils sont les maîtres officiels de la discipline. Le développement de l'Université, décidé par la classe politique dirigeante et destiné à mettre en place une élite capable de rivaliser avec celle de l'Allemagne, permettra l'introduction de nouvelles chaires ou charges de cours qui correspondront à une spécialisation et à une professionnalisation de plus en plus marquée de la philosophie. Or, c'est la Faculté des lettres de Paris qui va donner l'impulsion de la réforme qui était engagée depuis 1868. Parmi les membres de cette université, Paul Janet fut l'un des plus actifs. C'est dans ce contexte que la psychologie expérimentale naissante va avoir droit de cité.

C'est au début de l'année 1880 que Ribot pense pour la première fois à enseigner la nouvelle psychologie dans un établissement d'enseignement supérieur. Mais cette première demande échoue lamentablement. La nomination du physiologiste Paul Bert (celui-là même qui avait présenté dix ans auparavant un projet de réforme en faveur de la psychologie) en tant que ministre de l'Instruction publique permit à Ribot d'avoir quelques espoirs mais qui furent vite déçus. Durant son court ministère (14 nov. 1881 - 30 janvier 1882), Bert créa en effet le 30 novembre 1881 une chaire d'Histoire des doctrines psychologiques à l'EPHE. Mais cette chaire fut immédiatement attribuée à Jules Soury (1842-1915) sur décision ministérielle, et non pas à Ribot, comme ce dernier l'espérait. Cette nomination soudaine n'était cependant pas le fruit du hasard, elle trouve son origine dans les relations amicales qu'entretenait Bert avec Soury. La nomination de Soury à ce poste exaspéra Ribot.

Avec l'engagement plus soutenu des réformes universitaires et la mise en place de nouveaux types d'enseignements, Albert Dumont (1842-1884), toujours chargé des questions d'enseignement supérieur, pressera Ribot de présenter sa candidature pour un cours libre de psychologie à la Sorbonne, mais il refusera, vexé d'avoir été mis à l'écart quelques mois auparavant. En 1885, la psychologie 'scientifique' devait entrer à la Sorbonne sous l'initiative et l'autorité du nouveau Directeur de l'Enseignement Supérieur, Louis Liard (1846-1917) qui venait d'être nommé à ce poste. Continuant l'oeuvre de Dumont, Liard tint à hâter les réformes devenues indispensables pour adapter l'Université française aux défis de son temps. Il tenta lors de sa première année de prise de fonctions de promouvoir la nouvelle psychologie dont l'enseignement n'était pas encore officiel en France alors que les Universités allemandes, puissantes et prospères, donnaient à leurs étudiants la possibilité de s'instruire dans ce nouveau domaine. C'est dans le contexte du développement des enseignements, à l'instar de ce qui se faisait en Allemagne, que le ministère de l'instruction publique favorisa le recrutement d'agrégés et de docteurs d'université pour des enseignements spéciaux en appliquant un décret daté du 2 novembre 1875 sur la place de ces diplômés près des Facultés des sciences et des lettres. En effet, d'après ce décret des cours complémentaires pouvaient être dispensés, moyennant un traitement fixé par l'État (ce qui n'était pas le cas des cours libres), par des agrégés libres ou par des docteurs appelés par décision ministérielle. Ribot fut l'une des rares personnes à l'époque à bénéficier de l'application de ce décret puisque c'est sur intervention ministérielle et politique que son cours fut créé par Liard à la Sorbonne. L'intéressé ne sera d'ailleurs mis au courant de ce qui se passait à son propos qu'après les discussions qui eurent lieu à la Faculté des lettres.

C'est au retour de ses vacances en Espagne à la fin du mois de juin 1885 que Ribot apprend qu'on a créé pour lui un cours de psychologie à la Sorbonne. Par arrêté du 31 Juillet 1885, Ribot fut officiellement chargé d'un cours complémentaire de philosophie sur les doctrines de la psychologie expérimentale à la Faculté des Lettres de Paris. Dans sa leçon d'ouverture qui eu lieu le lundi 07 décembre 1885, il présenta la psychologie nouvelle, sa nature et sa méthode, basée sur celle des sciences naturelles et sans aucune préoccupation métaphysique suivant en cela sa conception de la psychologie telle qu'il l'avait formulée dans les introductions à la "psychologie anglaise contemporaine" (1870) et à la "psychologie allemande contemporaine" (1879). Comme un contemporain de Ribot, Lionel Dauriac (1847-1924), professeur de philosophie à la faculté des lettres de Montpellier, l'a souligné en 1885 dans un article de la Critique Philosophique (pp. 283-299), l'entrée de M. Ribot à la Faculté des Lettres de Paris, est un des événements philosophiques les plus considérables de ce temps. Il n'y a pas à s'y tromper (...) Les portes du vieil édifice s'entr'ouvrent pour laisser passer les dissidents et les hérétiques. Quelle révolution n'est-ce pas ? Mais que parlons-nous de dissidents et d'hérétiques, puisqu'il est convenu que la Sorbonne a cessé d'être une église ? - Alors, il n'y aura plus de philosophie officielle, plus de doctrines enseignées au nom de l'État ? Alors toute distinction va s'effacer entre la philosophie saine et la philosophie malsaine ? Alors chacun, à la condition de bien savoir, pourra librement dire ce qu'il sait et enseigner ce qu'il pense ? - Sans doute, et les choses se passeront dans l'Université de Paris comme elles se passent dans les Universités anglaises et allemandes, ni plus ni moins. La Sorbonne est entrée dans une voie nouvelle, absolument nouvelle: cela, il importe de le dire et de l'en féliciter. L'ouverture (...) du cours de M. Ribot est le premier pas dans une direction où il faudra marcher encore et longtemps peut-être pour accomplir toutes les améliorations souhaitables. Jusqu'à aujourd'hui, on pouvait croire ces améliorations renvoyées aux calendes grecques. A partir d'aujourd'hui, il nous est permis de croire que les générations présentes les verront s'accomplir".

Durant les années universitaires 1886/1887 et 1887/1888 Ribot traitera successivement, dans ses cours, des mouvements et leur rôle en psychologie et de la conscience et des états inconscients. Aucune trace ne nous est parvenue du contenu de cet enseignement. Les cours sur le problème de la conscience et des états inconscients ne sera donné qu'au premier semestre de l'année universitaire, car par décret du 18 février 1888, Ribot sera nommé professeur de Psychologie Expérimentale et Comparée au Collège de France. Cette nouvelle nomination va cependant sonner, pour quelques années encore, le glas de la psychologie expérimentale à la Sorbonne. Dans sa séance du 02 juin 1888, le Conseil de la Faculté des Lettres évacuera la nouvelle psychologie hors de son enceinte. Quelques années plus tard cependant, le 23 décembre 1893, Paul Janet demandera à nouveau au Conseil général des Facultés de Paris, la création d'un nouveau cours de psychologie expérimentale à la Sorbonne pour son neveu Pierre Janet. Cet enseignement ne sera officiellement créé que le 26 janvier 1898 non sans quelques réticences et Pierre Janet occupera le poste à partir du 31 octobre 1898. A partir de cette date la psychologie se maintiendra puis se renforcera au sein de l'Université de Paris comme nous serons amenés à le montrer dans le prochain chapitre.
3. La "Psychologie Expérimentale et Comparée" au Collège de France (1888)
Dans le domaine de l'enseignement supérieur, la France possède une spécificité : ce sont les établissements spéciaux, qui prodiguent un enseignement de très haut niveau et qui ne dépendent pas de l'Université, tel est le cas du Collège de France. Que représentait en cette fin de XIXe siècle pour un professeur l'appartenance au Collège de France ? Institution créée par François Ier et vouée à l'enseignement comme la Sorbonne, le Collège de France fut fondé à l'origine pour compléter mais aussi pour concurrencer la vieille Sorbonne. En effet, l'établissement, implanté à côté des locaux de la Sorbonne depuis le règne de Louis XV, cultivera les marges de la culture classique dominante à la Sorbonne, cette marginalité par rapport à la culture officielle constituera sa principale spécificité. L'appel constant à des individualités contestant la tradition favorisera la spécialisation et l'encyclopédisme du Collège. Les créations de chaires au Collège de France à partir des années 1860 iront dans le sens d'une spécialisation de plus en plus érudite qui éloignera les professeurs du contact avec le grand public. L'éclat du Collège dans la deuxième moitié du XIXe siècle viendra de ses spécialistes et de ses savants (Marcellin Berthelot, Claude Bernard, Ernest Renan, etc.). Par conséquent, l'accès au Collège était le gage d'une reconnaissance officielle de la valeur scientifique des travaux de recherche d'un candidat et représentait (il représente d'ailleurs encore) en France l'expression la plus haute de l'enseignement supérieur. Cependant, le nombre de chaires étant limité (40 postes en 1888) pour des raisons budgétaires, l'entrée au Collège de France était et reste encore aujourd'hui extrêmement difficile. Les créations de poste étant rares, il faut généralement attendre le départ d'un titulaire (retraite, décès, démission) pour que le poste soit à nouveau pourvu, mais pas nécessairement dans la même discipline. Ribot profita involontairement du départ à la retraite du philosophe Adolphe Franck (1809-1893).

C'est dans la séance de l'Assemblée du Collège de France tenue le 4 décembre 1887 que va se décider la transformation de la chaire de philosophie en chaire de psychologie. Lors de la séance, Renan essaye de montrer la nécessité des transformations, surtout depuis que le nombre des chaires étant porté à 40, la création de nouveaux enseignements, demeure assez rare. La science qui a marché depuis le commencement du siècle par des créations de chaires nouvelles se trouverait barrée, si on ne suppléait pas des transformations aux créations d'autrefois. Il pense que la meilleure solution serait de transformer la chaire en question en une chaire de Psychologie expérimentale pour Ribot, qui représente par son enseignement à la Sorbonne, par la Revue philosophique qu'il dirige des recherches d'un caractère nouveau et original. Si la transformation de la chaire fut votée par la grande majorité des participants (19 voix sur 28 bulletins exprimés) la discussion s'engagea sur le titre exact qu'il conviendrait de donner à la chaire nouvelle. L'assemblée s'arrêta au titre de Psychologie expérimentale et comparée. Le titre même de la nouvelle chaire avait été longuement discuté, il fut le fruit d'une habile tactique destinée à ne pas écarter la candidature de Joly soutenue par Franck à une chaire au Collège de France. Craignant peut être que le qualificatif 'expérimental' seul l'emporte, le philosophie spiritualiste Charles Lévêque (1818-1900) poussa pour que, s'il y avait transformation de la chaire, le titre de celle-ci soit: "psychologie expérimentale et comparée". La discussion fut houleuse, passionnée, et Lévêque n'accepta finalement la transformation de la chaire qu'à la condition expresse que le titre soit celui qu'il avait proposé. La manoeuvre de Lévêque était extrêmement habile. Il faut bien se rendre compte que la dénomination de 'psychologie expérimentale et comparée' était de nature stratégique car elle n'avait d'autre but que de rendre encore possible la candidature de H. Joly (contre Ribot) malgré le changement du titre (et donc du thème) de la chaire. En effet, Henri Joly (1839-1925) avait enseigné la psychologie comparée à la Sorbonne en suppléant Elme Caro de 1881 à 1883 dans la chaire de philosophie et considéré comme le digne successeur de Lemoine il était connu pour avoir publié une série d'ouvrages en psychologie de tendance spiritualiste : L'Instinct, ses Rapports avec la Vie et l'Intelligence : Un essai de Psychologie Comparative (1869) ; L'imagination (1877) ; Psychologie Comparée : L'Homme et l'Animal (1877) ; Psychologie des Grands Hommes (1883). C'est par décret du 06 décembre 1887 que la chaire de "Droit de la Nature et des Gens" au Collège de France, tenue par Adolphe Franck fut officiellement transformée en chaire de "Psychologie Expérimentale et Comparée". L'émotion fut extrêmement vive dans le monde universitaire. On accusa l'Assemblée du Collège de France de proscrire une science et une doctrine Les votants se rallieront en majorité sur la candidature de Ribot (20 voix sur 30).

Cent-vingt personnes (médecins aliénistes, candidats à l'agrégation, naturalistes) participèrent à la première leçon sur "la psychologie contemporaine" le 9 avril 1888. Dans cette leçon d'ouverture, il présentera la situation de la psychologie en 1888 dans les principaux pays qui ont commencé à développer la nouvelle science (France, Angleterre, Allemagne, Italie, États-Unis d'Amérique). On sait que le contenu substantiel des cours de Ribot au Collège de France a été publié sous forme d'articles et d'ouvrages à partir du début des années 1890. On lui doit toute une série d’ouvrages importants dont la Psychologie de l’attention (1889), la Psychologie des sentiments (1896), etc.
VI. Binet et la psychologie différentielle (1889-1900)
 
1. Le laboratoire de "Psychologie Physiologique" (1889) fondé par Beaunis
Un enseignement officiel de la psychologie au Collège de France ayant enfin été créé en France, la recherche allait pouvoir se développer. Cependant, Ribot était plutôt isolé. De plus, il était un théoricien de la psychologie et un philosophe. Il n'était pas dans son intention de développer lui-même une psychologie de laboratoire permettant la diffusion dans des revues spéciales de travaux scientifiques originaux comme l'avaient fait Wundt en Allemagne et Hall aux États-Unis. Celui qui fut à l'origine de la création du premier laboratoire français de psychologie fut Henry Beaunis (1830-1921). Il est impossible d'écrire une histoire de la psychologie française sans faire référence à ce psycho-physiologiste qui fut à l'origine de la création du laboratoire de la Sorbonne (1889) mais aussi l'initiateur d'une publication fondée en 1893 et qui a précédé "L'Année Psychologique": Le bulletin des "Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique de la Sorbonne".

Lorsque Théodule Ribot et Jean-Martin Charcot créent en 1885 la Société de Psychologie Physiologique, Étienne-Henry Beaunis fit partie des membres fondateurs. Titulaire de la chaire de physiologie à Nancy depuis 1872, Beaunis était à l'époque un des représentants les plus connus en France de la psychologie physiologique. Ribot connaissait déjà Beaunis depuis quelques années puisque dès 1879 il lui avait demandé par écrit de participer à l'instruction physiologique des lecteurs de sa revue par l'intermédiaire d'articles ou de comptes-rendus d'ouvrages. L'invitation était lancée et Beaunis y répondit par la rédaction d'un premier article intitulé "Sur la comparaison du temps de réaction des différentes sensations" (1883). D'autres articles suivirent mais la plupart s'inscrivaient dans le cadre de la Société de Psychologie Physiologique, fondée en 1885, et traitaient de la psychologie des sensations et de la suggestion hypnotique ; ses deux thèmes de prédilection à l'époque. Beaunis avait acquis une réputation justement méritée par ses travaux d'anatomie et de physiologie. Il publia un ouvrage de haute importance à partir de ses notes de cours accumulées depuis ses enseignements à la faculté de Strasbourg, les "Nouveaux éléments de physiologie humaine comprenant les principes de la physiologie comparée et de la physiologie générale", avec une première édition en 1876 (volume de 1140 pages avec 282 figures), bientôt suivie d'une seconde édition entièrement refondue en 1881 en deux gros volumes totalisant plus de 1600 pages. Il introduisit dans cet ouvrage la psychologie physiologique pour les raisons qu'il a exposées dans la préface de la première édition: " L'auteur n'a pas cru non plus que la physiologie dût laisser de côté, pour l'abandonner aux philosophes, la partie psychologique de la physiologie cérébrale; pour lui, en effet, à l'exemple de l'école anglaise, la psychologie trouve dans la physiologie sa base la plus sûre et la plus solide; aussi n'a-t-il pas craint de traiter, en s'appuyant sur les données physiologiques, les questions des sensations, des idées, du langage, de la conscience, de la volonté, etc., et si les limites de ce livre lui ont interdit de s'étendre sur ces sujets, il espère en avoir assez dit pour en préciser nettement les points essentiels". (Beaunis, 1876, p.VII).

Si son oeuvre scientifique en physiologie n'est pas très originale, il faut tout de même souligner qu'il était très estimé dans le monde scientifique. C'est surtout la psychologie qui fit connaître le nom de Beaunis à l'étranger. Lorsque les représentants de l'École de Nancy entreprirent d'étudier l'hypnotisme et la suggestion dans l'hystérie, Beaunis entreprit l'étude de leur aspect physiologique. D'un point de vue psychologique, Beaunis voyait dans l'hypnotisme non seulement un instrument d'étude des phénomènes psychologiques mais surtout un procédé d'expérimentation direct sur les phénomènes de l'intelligence, une véritable méthode de psychologie expérimentale. L'hypnotisme devait être pour le philosophe ce que la vivisection était pour le physiologiste (1885). L'ouvrage de Beaunis sur le "somnambulisme provoqué" (1886) résume sa contribution expérimentale de nature psycho-physiologique. Les résultats qui y sont exposés apportaient des éléments sur le caractère somatique du somnambulisme. Il admettait un état cérébral particulier chez les sujets suggestionnés. Ses travaux au laboratoire de physiologie de Nancy avaient pour objectif avoué, d'une part, d'étudier les effets de l'activité mentale, et pour cela, de déterminer l'équivalent chimique du travail cérébral et, d'autre part, d'essayer de fixer les conditions dans lesquelles se produit cette activité. Si, officiellement la France n'avait pas encore à l'époque un laboratoire de psychologie physiologique elle possédait un homme qui, par ses efforts, s'occupait assidûment de cette question.

Lorsque Ribot accède donc en 1888 à la chaire de "psychologie expérimentale et comparée" au Collège de France, Beaunis avait déjà constaté que la France était très en retard dans le domaine de la psychologie en comparaison de pays comme l'Allemagne ou les États-Unis (Wundt avait créé le premier des laboratoires allemands de psychologie en 1879 à Leipzig ; Hall avait fait de même à l''Université John Hopkins dès 1883). Le décret annonçant la création effective du laboratoire de Psychologie Physiologique et qui nommait Henry Beaunis Directeur fut signé le 23 Janvier 1889. Cette direction n'était pas usurpée dans la mesure où il était un des principaux représentants de la psychologie physiologique française et le promoteur de l'idée de la création d'un tel type de laboratoire qui fut rattaché à l'École Pratique des Hautes Études dans la section des Sciences Naturelles.

Dans les années qui suivirent Beaunis recruta des chercheurs pour son laboratoire. Alfred Binet (1857-1911) fut, avec Jean Philippe (1862-1931) et Jules Courtier (1860-1938), un des premiers à intégrer bénévolement cette structure en 1891. En 1883, Joseph Babinski (1857-1932), un ami de lycée, présenta Binet à Charles Féré (1852-1907), médecin à l'hôpital Bicêtre de Paris, qui lui permit de faire la connaissance de Charcot. Entraîné par Féré, il fréquente la Salpêtrière et s'intéresse à la pathologie mentale et à l'hypnotisme. C'est l'étude des phénomènes de transfert occasionnés par l'aimant qui va faire connaître le nom de Binet dès 1885. Leurs études seront reprises dans un ouvrage, écrit dans l'atmosphère de la Salpêtrière et dédicacé à Charcot, sous le titre le "Magnétisme Animal" (1887). Binet publiera aussi en 1892, les "Altérations de la Personnalité", ouvrage également inspiré par les leçons de Charcot et qui fut couronné par l'Académie des Sciences. Binet a à cette époque une grande variété d'intérêts qui est remarquablement bien illustrée dans un ouvrage intitulé "Études de Psychologie Expérimentale" (1888) à l'intérieur duquel on trouve, entre autres, des chapitres sur les problèmes de l'hystérie, de l'hypnose et sur la vie psychique des micro-organismes.

Au début des années 1890, Binet n'était donc pas un inconnu puisqu'il avait déjà publié de nombreux articles dans la Revue Philosophique de la France et de l'Étranger dirigée par Ribot ainsi que quelques ouvrages écrits dans l'atmosphère de la Salpêtrière. Il ne tarda pas à prendre dans le laboratoire une place importante et fut nommé d'abord préparateur puis, en 1892, Directeur Adjoint à l'âge de 35 ans. Le personnel du laboratoire comprenait officiellement en 1893 les membres suivants : Beaunis (Directeur), Binet (Directeur-Adjoint, il ne recevra jamais aucun traitement de l'EPHE), Charles Henry (Maître de Conférences, nommé officiellement fonctionnaire de l'EPHE le 30 sept. 1893), Jean Philippe (chef de travaux, nommé officiellement fonctionnaire de l'EPHE le 04 août 1893) et Jules Courtier (chef-adjoint des travaux, nommé officiellement fonctionnaire de l'EPHE le 04 août 1893). Quand Beaunis prit sa retraite comme professeur à Nancy en 1893, il put consacrer tout son temps au Laboratoire de la Sorbonne, résider à Paris, sans avoir à s'occuper ni de cours ni d'examens. A cette époque, quelques élèves, dont le plus en vue fut certainement Victor Henri, quelques curieux et quelques étrangers vinrent y travailler. La majorité des travaux sortis du Laboratoire furent publiés par Henry Beaunis à ses frais dans les bulletins des Travaux du Laboratoire de Psychologie Physiologique (1893 pour les travaux de 1892 ; 1894 pour les travaux de 1893). Dans ces bulletins on trouve surtout de nombreux articles écrits par Binet seul ou en collaboration. Les principaux thèmes de recherche semblent d'abord avoir été centrés d'abord autour de l'étude du phénomène d'audition colorée, puis de l'étude des calculateurs prodiges et des joueurs d'échecs qui jouent sans voir, et enfin de l'étude de la mémoire visuelle. Ces bulletins, qui ne sont que des comptes-rendus de recherche du laboratoire, furent les précurseurs de la nouvelle revue que l'on allait connaître en 1895 sous le nom d'Année Psychologique.

2. "L'Année Psychologique" (1895) : Une revue fondée par A. Binet
La première revue française consacrée exclusivement à la psychologie fut L'Année Psychologique (AP). Créée en 1894 par Alfred Binet (1857-1911), elle fut parmi les toutes premières revues de psychologie fondée dans le monde. Avant elle, on trouve les Philosophische Studien (1881) fondées par Wilhelm Wundt (1832-1920), The American Journal of Psychology (1887) fondé par Granville Stanley Hall (1844-1924), le Zeitschrift für Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane (1890) fondé par Hermann Ebbinghaus (1850-1909) et Arthur König (1856-1901) et The Psychological Review (1894) fondée par James McKeen Cattell (1860-1944) et James Mark Baldwin (1861-1934). Les titres de ces revues ainsi que les noms de leurs fondateurs indiquent sans conteste le rôle prédominant de l'Allemagne et des États-Unis d'Amérique dans la fondation de la psychologie scientifique et la diffusion des connaissances. Cependant, l'importance historique de l'axe germano-américain conduit généralement encore aujourd'hui à une sous-estimation de la place originale de la psychologie française. La parution du premier tome de l'AP en 1895 marque une date importante dans l'histoire de la psychologie puisqu'elle représente le premier support autonome de la recherche expérimentale française de l'époque.

La publication des bulletins du laboratoire (1893-1894) était le signe du désir de ses membres de faire connaître la spécificité de leurs travaux. Ribot lui-même appuyait toujours le laboratoire en publiant dans sa "Revue Philosophique" quelques-uns de ces comptes-rendus. Comme l'orientation des recherches n'était pas de type psychopathologique, le laboratoire rompait avec la tradition française inaugurée par Ribot pour se rapprocher de la tradition allemande et américaine centrée sur l'étude des sujets normaux. Alfred Binet accusait de plus en plus une orientation de type psychopédagogique qui devait intéresser un large public. Il a bien senti que l'orientation nouvelle de ses recherches devait être mieux connue en France de façon à aider au développement d'une discipline qui n'était enseignée qu'au Collège de France. Il pensa alors qu'une publication de nature plus complète pouvait avoir sa place en France afin d'informer les lecteurs de langue française (philosophes, physiologistes, éducateurs, etc.) sur les divers développements de la discipline à travers le monde. C'est sans conteste à Alfred Binet que revient l'idée de fonder L'AP. C'est la lettre du 19 Février 1894 adressée à Beaunis qui l'atteste : "Je veux depuis longtemps vous parler d'un projet qui trotte dans ma tête. Voici ce que c'est. Je suis absolument désolé que nous payons fort cher pour notre Bulletin et qu'il ne se vend pas et n'a pas même été mis en vente. J'ai conçu l'idée d'une publication d'un genre tant soit peu différente; ce serait une Année Psychologique analogue à l'Année Philosophique de Pillon, qui publierait en appendice un en tête de nos travaux et où se trouveraient résumés et critiqués les travaux des autres. Je voudrais une analyse assez bien faite pour dispenser de recourir à l'original, avec dessins d'appareils, et le tout suivi dans le cas où ce serait possible, d'une critique expérimentale, la seule vraie critique en somme. J'ai parlé de ce projet à Alcan qui hésite un peu... Que pensez-vous de mon idée? Approuvez-vous si je puis la faire aboutir ? ".

Si Henry Beaunis donna son approbation à ce projet, il était assez sceptique quant au résultat. Il avait tort car l'idée de Binet fut adoptée par Alcan. La Revue Philosophique dirigée par Ribot (Juillet 1894, p.112) annonce en ces termes la parution de cette nouvelle publication: "Le laboratoire de psychologie des Hautes-Études (Sorbonne) publiera, au commencement de l'année 1895, une Année Psychologique, contenant une série de mémoires originaux et un compte rendu aussi complet que possible des travaux de psychologie expérimentale parus dans tous les pays pendant l'année 1894. Les souscriptions (au prix de 5 francs) doivent être envoyées au Laboratoire de psychologie (Sorbonne), Paris". Il semble que ce soit Alfred Binet et Henry Beaunis qui aient fait l'avance des frais d'édition, l'éditeur Félix Alcan n'ayant pas voulu prendre de risque financier. Grâce à l'appui du ministère et au zèle de nombreux souscripteurs, ils réussirent à couvrir les frais du premier volume qui parut en 1895 chez l'éditeur Félix Alcan et rendait compte des travaux du laboratoire pour l'année 1894. La couverture de la première AP contenait les noms de Beaunis et Binet en tant qu'éditeurs mais aussi ceux de deux principaux collaborateurs, Ribot et Henri, ainsi que les noms de Bourdon, Courtier, Delabarre, Flournoy, Lugaro, Meumann, Passy, Philippe, Weeks. La revue comprenait trois parties : des travaux originaux, des analyses et un index bibliographique. Son contenu s'ouvrait sur les recherches magistrales d'Alfred Binet et de Victor Henri relatives à la mémoire et sur les premiers travaux que Binet consacrait à la psychologie des grands hommes. Elle incluait aussi les travaux de collaborateurs américains ayant séjourné au Laboratoire ainsi que les recherches effectuées à Genève par Théodore Flournoy (1854-1920) qui venait de créer un laboratoire de psychologie expérimentale. La présence des articles de Flournoy atteste l'ouverture de Binet aux recherches expérimentales effectuées par d'autres laboratoires francophones. Si le désir de Binet était de ne pas présenter la revue comme l'organe de diffusion exclusif des travaux du laboratoire (c'était le cas des Philosophische Studien de Wundt), il faut cependant signaler que les recherches de l'équipe de Binet tenaient une place centrale dans l'Année Psychologique. La raison de cette impression de monopolisation de l'Année par Binet et ses collaborateurs est évidente : le laboratoire de la Sorbonne était une des seules structures de recherche assez conséquente en psychologie expérimentale à cette époque en France et dans les pays francophones. Au moment de la publication, Beaunis venait d'abandonner à Binet la responsabilité complète du laboratoire non sans émotion car il considérait le laboratoire comme le couronnement de sa carrière.

Il écrivit cependant dans l'introduction au premier volume les idées directrices de cette publication : une psychologie comprise comme science naturelle et séparée de la métaphysique. Son texte résume de manière succincte l'affranchissement de la psychologie et sa constitution comme science. Il note que les tendances métaphysiques ne disparurent qu'au cours du XIXe siècle avec Taine, Spencer et Bain pour ne citer que les plus célèbres. Mais pour construire une nouvelle science il ne suffisait pas d'en éliminer les éléments de métaphysique, il fallait aussi faire appel aux données physiologiques. Il note en effet que le seul terrain solide pour l'édification d'une psychologie rationnelle c'est la physiologie. Ce sont d'ailleurs les physiologistes germaniques J. Müller, Weber, Donders (sic), Helmholtz et leurs successeurs qui ont été les précurseurs et les véritables initiateurs de la nouvelle psychologie. La physiologie a montré que la conscience à elle seule ne peut rien nous apprendre sur les sensations élémentaires, qu'au contraire elle nous trompe en nous faisant prendre pour simples des états complexes. C'est la physiologie qui a aussi prouvé que les phénomènes psychiques ont toujours un concomitant cérébral. Par les recherches sur le fonctionnement du cerveau, les localisations cérébrales, les sensations, la vitesse de transmission des nerfs, etc. elle a ouvert à la psychologie des voies nouvelles et lui a fourni des méthodes en contribuant à l'élever en véritable science. Il souligne que c'est Weber qui est entré le premier dans cette voie par ses recherches sur les sensations, mais que c'est à Fechner que revient l'honneur d'avoir donné une orientation à la psychologie, d'avoir écrit un travail complet, systématique, basé sur des recherches précises et méthodiques et d'avoir essayé de formuler des lois. Pour Beaunis, les Elemente der Psychophysik de Fechner (1860) marquent une date importante dans l'histoire puisqu'il considère son auteur comme le véritable fondateur de la psychologie expérimentale. Il souligne qu'en France Ribot a eu une grande influence sur le mouvement philosophique en faisant une large part aux travaux de psychologie expérimentale et note qu'aujourd'hui à la suite des travaux de Wundt le mouvement s'accélère: "Mais ce n'est plus, comme au début, la mesure de la durée des processus psychiques et de l'intensité des sensations qui constitue l'objet presque exclusif des recherches; la mémoire, l'attention, le jugement, en un mot, tous les processus psychiques sont étudiés par les procédés expérimentaux usités en physiologie. C'est grâce à cette méthode que la psychologie deviendra une science d'observation et d'expérimentation, c'est-à-dire une véritable science, comme les autres sciences naturelles. C'est pour cette raison qu'elle s'interdit, qu'elle doit s'interdire toute spéculation sur l'essence et la nature de l'âme, sur son origine, sur sa destinée. Il est des questions qu'il est inutile de se poser puisqu'il est impossible de les résoudre scientifiquement (....) Elle étudie l'homme et l'animal dans ses manifestations psychiques, elle recherche les liens qui rattachent ces manifestations au fonctionnement des organes et en particulier du cerveau. Elle recueille des documents nécessaires pour constituer plus tard la science de l'homme sans laquelle les sciences sociales, l'éducation, la criminalité n'auront jamais de fondement solide. La psychologie ne doit pas aller au delà. C'est dans cet esprit que ce livre est conçu. " (1895, pp. VI et VII)

Parmi les élèves de Binet, il faut citer le premier et certainement le plus connu d'entre eux, Victor Henri (1872-1940). C'est en 1892 qu'il s'engage dans des recherches expérimentales en psychologie après avoir suivi les cours de Ribot au Collège de France. Collaborateur de Binet pour ses travaux dans les domaines de la mémoire et de la suggestibilité, il se définit un nouveau sujet de recherche après plusieurs courts séjours en Allemagne : la localisation des sensations tactiles. D'octobre 1894 à mars 1896, il est accueilli à Leipzig au laboratoire de Wundt pour poursuivre ses recherches sur le sens tactile. En avril 1896, il rejoint le laboratoire de Georg Elias Müller à Göttinguen et soutient sous sa direction une thèse sur ce même thème le 05 juin 1897. Durant son long séjour en Allemagne, Henri restera toujours en contact avec Binet et sera même associé à l'important programme de psychologie individuelle entrepris par ce dernier. Dans le second tome de l'Année Psychologique (1896), Binet et Henri dressent le programme d'une psychologie individuelle, commencée quelques années plus tôt (il avait interrogé de nombreux sujets: écrivains, calculateurs prodiges, joueurs d'échecs, enfants et adultes, peintres, auteurs dramatiques, etc.) ayant pour tâche l'étude des fonctions suivantes : mémoire, imagination, attention, compréhension, suggestibilité, sentiment esthétique, sentiments moraux, force musculaire et force de volonté, habileté et coup d'oeil. Même s'il ne fut pas le créateur d'une psychologie différentielle des individus (ce mérite revenant à Galton), il en est l'un des initiateurs. Binet avait bien vu que dans la plupart des cas, sauf les anomalies maladives, les différences individuelles pour les sensations sont très faibles et insignifiantes par rapport aux différences des facultés supérieures. Pour lui, ce ne sont pas les sensations, ce sont les facultés psychiques supérieures qu'il faut étudier ; ce sont celles-ci qui jouent le rôle le plus important et la psychologie individuelle devrait porter bien plus son attention sur ces dernières. Binet avait analysé l'échec des premières tentatives, en particulier celle de Cattell en 1890, en soulignant le caractère incomplet et même impraticable de ces tests. Si Binet considère qu'une épreuve d'intelligence doit inclure des tests destinés à mesurer les facultés supérieures, il cherche d'abord les signes de l'intelligence dans l'organisme physique. Tout un ensemble de travaux, publiés dans les volumes suivants de l'Année Psychologique, destinés à établir l'assise anatomique et physiologique de la psychologie individuelle, portent sur la force et la vitesse musculaires, sur la circulation, sur la respiration ; travaux qu'il réalise avec ses deux collaborateurs: V. Henri, avec qui il écrira un ouvrage sur La fatigue intellectuelle (1898), et Nicolas Vaschide (1874-1907), un étudiant roumain avec qui il publiera toute une série de travaux dans le quatrième volume (1898) de l'Année Psychologique. Le second élève de Binet est en effet le roumain Nicolas Vaschide (1874-1907). C'est après une série de conférences données en 1895 à l'Université de Bucarest sur le thème de la psychologie expérimentale que Binet va attirer ce jeune étudiant au laboratoire de la Sorbonne. Les deux hommes réalisèrent un nombre important de travaux publiés dans le tome IV (1897/1898) de l'Année Psychologique. Cependant en 1898, la collaboration entre les deux hommes cesse brusquement suite à une dispute qui restera gravée dans la mémoire de Binet. Vaschide quitte alors le laboratoire de la Sorbonne et rejoint dans un premier temps celui de Pierre Janet à la Salpêtrière pour ensuite intégrer celui d'Édouard Toulouse à Villejuif où il devient rapidement chef des travaux (1900).

Les publications de "l'Année Psychologique" sont un reflet du changement progressif de l'activité de Binet qui, de plus en plus, se préoccupera de la psychologie de l'enfant. Si son ouvrage sur L'étude expérimentale de l'intelligence (1903) fait état des études sur ses propres filles, les écoles primaires allaient offrir à Binet et à ses collaborateurs un vaste champ pour réaliser le programme d'une nouvelle pédagogie. C'est là qu'il réalisera la plus grande partie de ses expériences, quittant peu à peu le laboratoire qui ne restera ouvert que le jeudi après-midi. Venu d'abord pour faire des enquêtes sur le développement physique, les dimensions de la tête, la mémoire... il y trouve matière abondante et de nombreuses collaborations. En décembre 1904, il est membre de la commission ministérielle pour l'enseignement des enfants anormaux. C'est à la demande de cette commission, présidée par Léon Bourgeois, qu'il composera trois ans plus tard avec Th. Simon (1873-1961) un petit livre sur la question. En octobre 1905, il crée le laboratoire-école de la rue Grange-aux-belles à Paris. C'est dans ce contexte qu'il soumet au congrès international de psychologie (Rome) la fameuse Échelle métrique de l'intelligence élaborée avec le docteur Simon, afin de permettre la sélection des enfants anormaux pour lesquels le ministère de l'instruction publique voulait organiser des classes spéciales et en publie des versions successives améliorées au cours des années suivantes (cf. Binet & Simon, 1905, 1908, 1911). Cette échelle fut l'objet d'une renommée mondiale. Henry Goddard (1866-1957) introduisit aux États-Unis le test de Binet. William Stern (1867-1947) en 1912 appela le rapport âge mental sur âge chronologique : le quotient d'intelligence. En 1916, Lewis Terman (1877-1956) suggéra de multiplier le quotient par 100 de façon à faire disparaître les fraction et abrégea l'expression en "QI", introduisant ainsi un des termes les plus populaires dans le vocabulaire psychologique moderne. Il publia même des versions révisées. En France, René Zazzo donnera en 1966 une version révisée sous le nom de "nouvelle échelle métrique d'intelligence". Mais ces différentes version du test Binet-Simon ont été progressivement supplantées par les échelles d'intelligence de David Wechsler (1896-1981) à partir de 1939.

L'Année Psychologique (AP) tient une place centrale dans le développement de notre discipline en étant un merveilleux instrument de diffusion. Premièrement, la fondation de l'AP est fortement liée à l'institutionnalisation au niveau de l'enseignement supérieur de la psychologie française, voulue au niveau ministériel. Ce ne sont pas les structures universitaires classiques, mais des structures spéciales de recherche directement dépendantes du ministère de l'instruction publique, qui ont favorisé la fondation d'une psychologie de laboratoire où l'AP servira d'organe de diffusion des travaux expérimentaux. Deuxièmement, si la fondation de l'AP est liée à l'établissement d'une politique de l'enseignement supérieur en France axée sur une compétition avec l'Allemagne, elle est essentiellement l'oeuvre d'un seul homme : Alfred Binet (1857-1911). Cependant, si l'initiative de la publication de cette revue est due à Binet, ce dernier a largement profité du travail politique et institutionnel réalisé quelques années plus tôt par Théodule Ribot (1839-1916) et Henry Beaunis (1830-1921). Troisièmement, la spécificité de l'AP est qu'elle est liée à une seule structure de recherche (le laboratoire de psychologie expérimentale de Paris) où les directeurs successifs ont aussi assuré sans partage la direction de la revue. La survie de cette revue est due aux efforts constants de son fondateur (Binet) et de ses successeurs immédiats (Piéron, Fraisse, Segui) qui ont toujours garanti son sérieux et son haut de niveau de scientificité en y publiant une partie importante de leurs propres travaux. La psychologie française et mondiale s'y trouve résumée depuis plus de cent ans.

On pourra se reporter à mon ouvrage « Histoire de la psychologie française » (In Press, 2002) pour avoir des précisions sur la psychologie du XIXe siècle et surtout pour son développement au cours du XXe siècle.

Histoire de la psychologie allemande au 19e siècle

par Serge NICOLAS
Professeur de psychologie expérimentale
et histoire de la psychologie
Université René Descartes Paris 5
nicolas@psycho.parisdescartes.fr


Si l’Allemagne est connue comme le pays fondateur de la psychologie en tant que discipline scientifique autonome (cf. Nicolas, 2001), on ne connaît pas encore en détail l’histoire de cette conquête. Un des meilleurs ouvrages sur ce sujet reste celui du philosophe fondateur de la psychologie scientifique française : Théodule Ribot (1839-1916) (cf. Nicolas, 2002). En 1879, il fait paraître sa « Psychologie allemande contemporaine » qui eut plusieurs rééditions remaniées et de multiples traductions. Cet ouvrage a été réédité récemment chez l’éditeur L’Harmattan à Paris. On y trouve une exposition détaillée de la psychologie des plus grands psychologues allemands : Herbart, Fechner, Lotze, et Wundt. L’histoire donnée ici complète dans une large mesure le travail de Ribot et propose de retracer l’émergence de la science psychologique allemande à travers la présentation diachronique des grands systèmes philosophiques et psychologiques germaniques.
La psychologie allemande au siècle des lumières
Jusqu'au début du XVIIIe siècle, le mot psychologie, sous ses diverses formes (latine, grecque, anglaise, française, etc.) est très peu utilisé dans les textes philosophiques. L'homme qui a définitivement introduit et répandu le terme psychologie pour désigner la science de l'âme est le philosophe allemand Christian Wolff (1679-1754). Si Wolff n'a pas inventé le terme, il peut être considéré comme son promoteur. Non seulement il a assuré l'usage du terme latin psychologia, mais il a en outre été le premier à diviser la psychologie en deux composantes : la psychologie empirique et la psychologie rationnelle (cf. Ecole, 1990). Cette distinction a conduit Wolff à éditer deux traités ; le premier consacré à la Psychologia empirica (Wolff, 1732) et le second consacré à la Psychologia rationalis (Wolff, 1734).

Déjà dans l'introduction à sa Philosophia rationalis (Wolff, 1728), il donnait la division générale de la philosophie en exposant quelques-unes des raisons qui le portaient à faire de la psychologie empirique une science autonome. L'une de ces raisons était la nécessité de construire une doctrine psychologique qui, restant indépendante des discussions philosophiques, pourrait servir à tous de base pour déduire des conséquences en vue de la vie pratique, surtout dans le champ des questions morales. Wolff (1732, traduction de la page 1) définit la psychologie empirique comme "la science qui, au moyen de l'expérience, établit les principes avec lesquels s'explique ce qui survient dans l'âme humaine ". Il s'était donné pour tâche de dresser l'inventaire des facultés de l'âme et des lois auxquelles elles obéissent. Il s'agissait pour lui de présenter une analyse de l'âme et de ses opérations basée sur l'expérience privilégiée que constitue à la fois la conscience de ce qui se passe en nous et l'observation externe. Cependant, il exclut expressément tout ce qui se rapporte à l'anatomie et à la physiologie des sens en disant que "tout ce qui touche au corps doit être traité dans la physique" (p. 680). Wolff entreprendra même la possibilité de créer une branche mathématique de la psychologie : il l'appelle psychométrie, et il dit qu'il s'agit d'une "science qui est encore à construire et qui s'occupe de la connaissance mathématique de l'esprit humain. On y doit enseigner comment mesurer la grandeur de la perfection et de l'imperfection du jugement et sa certitude. Je parle ainsi afin que l'on comprenne qu'il y a une connaissance mathématique de l'esprit humain et que, dès lors, la psychométrie est possible " (Wolf, 1732, p. 403). D'un autre côté, Wolff (1734) définit la psychologie rationnelle comme l'étude, du point de vue philosophique, des questions sur la nature des facultés et des opérations psychiques, sur l'essence de l'âme, de son origine, de son immortalité, de ses relations avec le corps. Il entreprend donc de rendre compte à priori des faits observés. Il se sert ici de la raison pour montrer à partir du concept de l'âme pourquoi celle-ci possède les facultés décrites dans la Psychologia empirica. Cette déduction est essentiellement l'œuvre de la raison pure. La séparation opérée par Wolff entre la psychologie empirique ou a posteriori et la psychologie rationnelle ou a priori n'aboutit pas à une coupure radicale entre les deux. Il a précisé, d'une part, que la psychologie empirique sert de point de départ et d'appui à la psychologie rationnelle et permet de confirmer si besoin est ce qui est établi par celle-ci et, d'autre part, que la psychologie rationnelle éclaire ce que nous apprend la psychologie empirique et contribue à la faire progresser.

Après la mort de Wolff, il semble qu'en psychologie l'approche empirique soit souvent préférée à l'approche spéculative (voir pour un historique sur la psychologie allemande à cette époque : Vidal, 2000). Certains auteurs proposaient même de considérer la psychologie empirique comme une science à part entière (cf. Krüger, 1756). Comme les idées associationnistes anglaises (et notamment celles de Hartley) ainsi que les idées psycho-physiologiques de Bonnet avaient pénétré très tôt dans ce pays (cf., Tennemann, 1812/1839), on cherche même à expliquer les opérations de l'âme par les mécanismes nerveux. Cette psychologie des fibres retint l'attention des psycho-physiologistes de l'époque ainsi que des philosophes tels les disciples de J.G.H. Feder (1740-1821), Schutz (1770-71) et Meiners (1780), mais aussi entre autres Hissmann (1777, 1778), Lossius (1775), Irwing (1777-85), Hennings (1774, 1777) et Tiedemann (1777, 1804) (cf. Erdmann, 1866 ; Speck, 1897). Devant cette dérive psycho-physiologique, Johann Nicolas Tetens (1738-1807) entreprit une critique des "Firbernpsychologen". Au lieu de construire la psychologie sur la physiologie, Tetens adhère à la méthode introspective empirique. "Saisir les modifications de l'âme comme elles se manifestent à la conscience ; les percevoir, les observer attentivement avec les changements de circonstances ; noter leur formation et l'activité des forces qui les produisent ; comparer, analyser ensuite les observations ; de là, rechercher les facultés et leurs manières d'agir les plus simples et leurs rapports entre elles : ce sont les buts essentiels de l'analyse psychologique de l'âme, qui dépend de l'expérience. C'est la méthode des sciences naturelles" (Tetens, 1777, vol. 1, p. iv). On sait que les écrits de Tetens eurent sur Kant une influence considérable.
La critique de la psychologie par Kant

Historiquement, il faut rattacher Immanuel Kant (1724-1804) à Wolff dont la première formation philosophique s'est inspirée des œuvres de ce dernier, bien que le grand philosophe de Koenigsberg ait su s'affranchir presque complètement des lisières du système de Leibniz et donner à ses recherches une direction nouvelle. Ce qui caractérise le système de Kant est 1° d'avoir séparé fortement l'ontologie métaphysique et la psychologie ; 2° d'avoir placé le fondement de toute spéculation philosophique dans l'étude de la cognition et de ses lois. Si l'on commençait la lecture de la fameuse "Critique de la Raison Pure" (Kant, 1781/1987, p. 629) par l'avant-dernier chapitre, intitulé "architecture de la raison pure", on croirait que Kant accepte sans restriction la division de la psychologie établie par Wolff puisque, dans une division sommaire des sciences philosophiques qu'il expose dans ce chapitre, il fait de la psychologie rationnelle une partie de la métaphysique et l'oppose à la psychologie empirique, donnant pour objet à la première l'étude a priori de l'âme en partant du concept de l'être pensant. Ce n'est qu'une apparence. En effet, avant de traiter des paralogismes de la raison pure, Kant (1781/1987, pp. 339-340 et p. 352) s'attache à démontrer que la prétendue science appelée psychologie rationnelle n'est qu'une illusion, pour cette raison très simple qu'on ne peut rien connaître synthétiquement a priori, en partant du concept d'un être pensant. Et de là, par une discussion pressante et subtile de cette affirmation, il déduit cette conséquence (Kant, 1781/1987, p. 688) : "Tout débat sur la nature de notre être pensant et sur son union avec le monde corporel résulte donc uniquement de ce que l'on remplit les lacunes de notre ignorance avec des paralogismes de la raison, en transformant ses pensées en choses et en les hypostasiant, ce qui donne naissance à une science imaginaire, aussi bien du côté de celui qui affirme que de celui qui nie, puisque chacun d'eux s'imagine savoir quelque chose d'objets dont nul homme n'a le moindre concept, ou qu'il transforme ses propres représentations en objets et tourne ainsi dans un cercle éternel d'équivoques et de contradictions." Toute la psychologie rationnelle tombe donc comme science qui dépasse toutes les forces de la raison humaine et il ne nous reste qu'à étudier notre âme suivant le fil de l'expérience. Si, par les voies de la raison pure, nous n'arrivons qu'à l'agnosticisme, puisqu'en procédant a priori nous ne pouvons atteindre la notion de l'âme substantielle et bien moins encore démontrer son unité, sa spiritualité, son immortalité, etc. ; il ne faut pas croire pourtant que Kant regarde ces recherches comme superflues même si elles n'offrent aucune utilité quant à l'extension de la connaissance. Il dit, au contraire, qu'elles servent efficacement à donner du mal aux spiritualistes comme aux matérialistes, puisque, ne pouvant connaître en elle-même la substance de l'âme, il est bien évident qu'il n'existe aucune raison métaphysique pour affirmer qu'elle est matérielle ou spirituelle (Kant, 1781/1987, pp. 351 sq., pp. 681-682). D'accord avec ces principes, il ne cherche pas à prouver par ce moyen la spiritualité de l'âme et, comme on le sait, il recourt dans ce but à des considérations morales.

Relativement à la place que la psychologie empirique doit occuper dans le cadre général des connaissances, Kant (1781/1987) affirme que, de droit, elle doit être expulsée de la métaphysique, bien que, de fait et pour des raisons purement extrinsèques, il convienne de lui garder une place dans cette science même si elle n'a pas la capacité de s'y établir toute seule. Elle sera au même niveau que la physique expérimentale, et, par conséquent, on la mettra en contact avec la philosophie pure, mais sans la confondre avec elle. Notons également une idée ajoutée par Kant dans sa seconde édition de la « Critique de la raison pure » (1787), et fort exploitée par certains de ses disciples, où il affirme que la psychologie est le point de départ de toute recherche métaphysique puisque, dans la construction analytique de la science, il faut nous élever de ce que l'expérience nous fournit immédiatement, c'est-à-dire de la psychologie à la cosmologie, et de cette dernière à la connaissance de Dieu (Kant, 1781/1987, pp. 330-331). Mais la psychologie empirique ne sort pas indemne des mains de ce terrible démolisseur. On peut s'en douter en se rappelant que l'un des principes d'où il part, dans son analyse de l'armature interne des sciences, est précisément cette affirmation que les connaissances empiriques ne peuvent construire aucune science proprement dite, parce que, avec le processus inductif, on ne peut pas arriver à des principes généraux absolument certains. Kant ne se contente pas de ces indications génériques, applicables à toutes les sciences empiriques : il soumet à une analyse directe la psychologie empirique pour vérifier la valeur scientifique de ses raisonnements ; il l'accable de critiques si vives, si acérées, qu'il n'en reste à peu près rien, comme nous allons le voir. Dans son ouvrage intitulé "Premiers principes métaphysiques de la science de la nature" (Kant, 1786/1990), il donne une division des sciences qui s'occupent de la nature en les divisant en deux grands groupes : historiques (qui ont pour objet la description et la systématisation des phénomènes) et scientifiques (qui recherchent leur explication scientifique). Les premières (historiques) se divisent en sciences descriptives, dont l'unique but est de décrire la manière dont se présentent les phénomènes et en sciences systématiques, auxquelles il donne le nom générique d'Histoire naturelle. Elles auraient pour objet de classer les phénomènes en séries dans le temps et dans l'espace. Les secondes (scientifiques), désignées sous le nom général de Science naturelle (Naturwissenschaft), se divisent en sciences naturelles proprement dites, qui procèdent a priori et formulent mathématiquement leurs lois et en sciences naturelles improprement dites, qui démontrent expérimentalement leurs principes, sans qu'on puisse leur appliquer le calcul mathématique. Cette division de la Science naturelle une fois supposée, il s'occupe de chercher dans quel groupe il faut ranger la psychologie empirique. On ne peut, dit-il, la mettre dans les sciences proprement dites, car elle ne procède pas a priori et on ne peut lui appliquer le calcul mathématique. La raison de cette dernière affirmation est que les phénomènes psychiques n'ont pas d'étendue, puisque le temps, seule catégorie qu'on puisse leur appliquer, n'a qu'une dimension. D'autre part, il exclut la psychologie empirique du groupe des sciences improprement dites, parce que, d'après lui, nous ne pouvons faire des expériences avec des phénomènes psychiques. Les raisons, si discutées par la suite, sur lesquelles il appuie cette thèse, sont les suivantes : a) le sujet qui pense ne peut être en même temps objet d'expérimentation ; b) bien que, par abstraction, nous les considérions comme séparés, les phénomènes psychiques forment, en réalité, un tout uni dont les parties ne peuvent se séparer et se combiner ; c) l'expérience en elle-même modifie déjà et altère l'état de l'objet observé. Il est curieux de noter que ces raisons sont précisément les arguments les plus graves que l'on ait, depuis, apportés contre la possibilité de l'introspection expérimentale. Où donc placer la psychologie empirique ? Kant répond qu'il faut en faire une partie de l'Histoire naturelle (Kant, 1786/1990, p. 13) ; et cette conception qui réduit cette science à une simple description et classification des phénomènes, et à les distribuer en série, il la met en pratique dans son "Anthropologie du point de vue pragmatique" (Kant, 1798/1994), où l'on trouve des observations intéressantes et quelques idées nouvelles, dont aucune cependant n'a marqué une époque dans l'histoire de la psychologie empirique.

En résumé, parmi les idées culminantes dans la conception de Kant, les suivantes méritent d'être mentionnées : a) Il distingue la psychologie empirique de la psychologie rationnelle, mais pour dire que la seconde ne peut exister ; - b) Il place la psychologie empirique en dehors de la philosophie et au niveau de la physique expérimentale ; - c) Mais il donne à la psychologie empirique comme objet propre la description et la classification des phénomènes psychiques ; et non la recherche de leurs causes ; enfin - d) Il admet l'expérience externe et l'introspection, comme sources d'information psychologique ; mais il soutient qu'on ne peut recourir à l'expérimentation.
La philosophie idéaliste de Fichte, Schelling et Hegel
Kant semble avoir été l'inspirateur de toute la philosophie (allemande) du XIXe siècle. Cependant, quant au concept de psychologie, les systèmes dérivés du sien ont presque tous abouti à des conclusions en opposition avec les siennes. Parmi les systèmes issus du kantisme, nous trouvons tout d'abord la philosophie idéaliste de Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), de Friedrich Wilhelm von Schelling (1775-1854) et de Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831). De cette affirmation de Kant que nous ne connaissons pas les choses en elles-mêmes, mais seulement nos représentations, c'est-à-dire les phénomènes, les idéalistes ont tiré cette conclusion : si nous ne connaissons que les représentations, il n'y a pas de raison pour dire qu'il existe quelque chose en dehors d'elles ; donc la seule entité réelle, c'est notre pensée - conclusion exprimée dans cette formule : "L'être s'identifie avec la pensée". Engagés dans cette voie, ils arrivent à cette conclusion que toute la science doit être construite a priori, parce que, dans l'organisation systématique des connaissances, l'entendement doit suivre le même ordre qu'il suit pour les produire. Voilà comment, en partant des principes mêmes de Kant, les idéalistes en ont déduit des connaissances diamétralement opposées. Kant avait dit que nous ne connaissons d'autre réalité psychique que le phénomène, ou l'apparence ; la réalité métaphysique, la chose en elle-même nous est inconnue ; donc l'unique psychologie possible est la psychologie empirique, la psychologie rationnelle n'est qu'un fantôme. Les disciples disent au contraire que nous connaissons l'unique réalité psychique existante, l'idée ou la représentation, donc la seule psychologie possible est la psychologie des concepts, la psychologie rationnelle ; l'autre, la psychologie empirique ne mérite pas le nom de science : elle est une utopie. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, l'idéalisme fut l'approche philosophique dominante en Allemagne, y compris au plan institutionnel. Cette prééminence fut à l'origine de l'échec relatif de l'école empirique durant cette période (par exemple Fries et Herbart ne purent accéder à la prestigieuse chaire de philosophie de Berlin, Beneke fut suspendu de cette même Université après l'intervention de Hegel à cause du type d'enseignement, qualifié de non philosophique, qu'il donnait alors).

Les idéalistes pensaient que leur philosophie complétait la science de la nature. Il n'est donc pas surprenant que la Naturphilosophie (philosophie de la nature) soit devenue une partie importante de leur travail, essentiellement chez Schelling et Hegel. Les idéalistes ont accepté la science de la nature comme un point de départ. En développant leur philosophie de la nature, Schelling en 1799 (cf. Erster Entwurf eines Systems etc.) et Hegel en 1830 (cf. Die Naturphilosophie) ont démontré une connaissance surprenante de la science de leur temps. Mais, contrairement à Hegel, ni Schelling ni Fichte n'ont écrit directement sur des thèmes de psychologie même s'ils défendaient implicitement certaines doctrines psychologiques. Il n'y avait pas en fait une seule psychologie idéaliste mais plusieurs psychologies représentées par ces trois grands maîtres qui eurent leurs propres disciples. Les positions, parfois strictes, qu'ils ont défendues expliquent l'antagonisme moderne entre la science et la philosophie qui remonte à cette période.

Fichte développa les concepts de "représentation" et de "conscience", termes qu'il emprunta à Karl Leonhard Reinhold (1789, 1791). La conscience contient à la fois le sujet et l'objet, et sans elle ni le sujet ni l'objet n'est concevable. Fichte a tracé la voie des idéalistes ultérieurs en acceptant la conscience comme principe fondamental et en affirmant, avec Reinhold, que la tâche de la philosophie est de donner une description systématique, ou "phénoménologie", de la conscience. L'élaboration du principe de conscience a conduit Fichte à concevoir une seconde notion importante, celle du moi actif, et de là l'idée que la manifestation ultime de l'activité incessante du moi est la volonté. Il influença la pensée de nombreux psychologues tels Mehmel (1803) et plus tard surtout Fortlage (1855, 1869, 1874, 1875) qui, bien qu'appréciant l'apport de la physiologie et des données empiriques, développa une psychologie systématique en s'appuyant sur les idées de Fichte concernant la centralité de la conscience, la primauté de l'activité et le volontarisme dont on redécouvrait à l'époque l'importance à travers la relecture des premiers écrits de Schopenhauer.

La philosophie de Schelling inspira de nombreux philosophes (Burdach, 1842 ; Carus, 1831, 1846, 1866 ; Heinroth, 1823-24 ; Fischer, 1830 ; Schubert, 1830 ; Steffens, 1845/46) et diverses orientations en psychologie en mettant l'accent sur le rôle de l'inconscient, sur la nécessité d'une approche historique des phénomènes et sur la relation de l'âme avec le corps (cf., Schelling, 1803). Même la psychologie de Fortlage, le disciple de Fichte, reflétait un aspect de l'influence de Schelling en mettant l'accent sur l'inconscient comme un antécédent nécessaire et un corollaire de la conscience (cf. Carus, 1846). Une autre proposition de Schelling eut un impact important sur les investigations psychologiques ultérieures, c'est celle selon laquelle on ne peut approcher la réalité sans analyser le contexte de sa survenue. Cette proposition a encouragé de nombreux philosophes ultérieurs à s'engager dans une approche génétique et comparative des phénomènes psychologiques (Burdach, 1842 ; Carus, 1831, 1846, 1866 ; Schubert, 1830). Mais on a surtout pu voir l'influence de la philosophie de Schelling sur le développement des investigations psychophysiques. En effet, selon la philosophie de l'identité de Schelling (1803), à la fois le sujet et l'objet (ou l'esprit et la nature) sont deux aspects d'une même réalité absolue. Ainsi, l'esprit interne et la nature externe sont identiques même si leurs apparences semblent montrer le contraire. Ainsi appliqué à la psychologie, ce postulat fut traduit en une proposition selon laquelle la nature de l'esprit se reflète dans la structure du cerveau et le type de personnalité se reflète dans la structure du corps. Cette proposition, d'inspiration spinoziste, stimula plusieurs philosophes dont Burdach (1836), Carus (1846, 1851) et surtout indirectement Fechner (1860) qui trouva son inspiration dans l'œuvre d’Oken (1805, 1809-11) qui prend elle-même ses racines dans la philosophie de Schelling. À travers Fechner, toute la première génération de psychologues expérimentalistes a été influencée par ses écrits.

Hegel fut celui qui a le plus écrit sur des thèmes proprement psychologiques. Il a consacré les premiers chapitres de sa philosophie de l'esprit (Hegel, 1830) à l'anthropologie, la phénoménologie et à la psychologie. Sous le titre d'anthropologie Hegel discute des processus les plus fondamentaux de l'expérience humaine, c'est-à-dire des sensations et des sentiments de base. Dans sa phénoménologie, il discute de la conscience et de la conscience de soi. Dans la partie proprement psychologique, il aborde les processus psychologiques théoriques (intuition, mémoire, pensée) et pratiques (émotion et volonté). Il s'agit d'une psychologie envisagée comme la science de l'esprit subjectif. Les Hégéliens se distingueront des psychologues inspirés par la philosophie de Fichte et Schelling essentiellement par deux aspects. Tout d'abord par une caractérisation plus sociale de leur psychologie (cf. Michelet, 1840) bien qu'elle ne semble pas avoir influencé la "Völkerpsychologie" developpée par Lazarus et Steinthal et par Wundt. Ensuite, la psychologie Hégélienne diffère des autres psychologies idéalistes par sa forte tendance à s'appuyer sur la méthode dialectique ou rationnelle et par sa résistance aux méthodes empiriques. En effet, les disciples de Fichte et de Schelling ont toujours été influencés par les développements de la psychologie empirique ; ils avaient même commencé à inclure les approches empiriques dans leur répertoire méthodologique et abordé une psychologie de nature comparative ou physiologique. Cette attitude fut beaucoup plus rare chez les hégéliens (cf. cependant Mussmann, 1827) qui ont expressément exclu la physiologie de leur champ d'étude en considérant la psychologie comme la réflexion spéculative de l'esprit sur lui-même. Ils se centrèrent ainsi sur l'étude des opérations de l'esprit conscient en excluant même l'inconscient de leurs investigations (cf. Erdmann, 1840, 1882, 6e édit. ; Rosenskranz, 1837) bien que des ouvrages moins orthodoxes aient paru (George, 1854 ; Vorländer, 1841).

Cette école idéaliste, bien qu'hétérogène, fut développée tout au long du XIXe siècle par les disciples de Fichte, Schelling et Hegel (cf. Leary, 1980a). Certains d'entre eux (Fortlage, von Schubert, Burdach, Carus) furent ouverts aux influences anti-idéalistes de leur temps et contribuèrent par là même à rendre acceptable leur philosophie. L'influence positive exercée par la psychologie idéaliste se retrouve dans l'utilisation ultérieure de divers concepts mis en avant par cette école : la conscience, le moi, la personnalité, l'imagination et la volonté. Cependant, le dictat promulgué par les hégéliens sur la psychologie empirique et l'opposition de tous les philosophes idéalistes au développement de la psychologie comme science expérimentale et mathématique, ont freiné le développement en Allemagne de la nouvelle psychologie et accentué l'opposition qui existera entre l'école philosophique idéaliste et les représentants de la nouvelle psychologie.

Le psychologisme de Fries et Beneke

Les idéalistes primitifs (Fichte, Schelling, Hegel) ont été des ennemis déclarés de la psychologie empirique. Pourtant, dès la fin du XVIIIe siècle, la psychologie était déjà traitée comme une science autonome par certains philosophes de profession ; la psychologie empirique elle-même devenait un thème à part entière (cf. Abel, 1786 ; Fleming, 1796 ; Jakob, 1814 ; Schmid, 1791 ; Snell, 1802). C'est dans ce contexte que les premiers journaux de psychologie empirique virent le jour à cette époque comme le "Gnothi Sauton oder Magazin zur Erfahrungsseelenkunde" (Se connaître soi-même ou journal de psychologie empirique) publié entre 1783 et 1793 par Philipp Moritz (1757-1793) et le "Allgemeines Repertorium für empirische Psychologie und verwandte Wissenschaften" (Répertoire général de psychologie empirique et des sciences connexes) publié par Immanuel David Mauchart entre 1792 et 1802.

Le psychologisme (cf. pour un historique, Kusch, 1995) fut un autre courant de doctrine certainement plus fidèle aux enseignements de Kant. Le terme apparaît dans la philosophie de langue allemande du milieu des années 1860 chez Johann Eduard Erdmann (1866) qui l'utilise pour désigner la doctrine de l'une des figures centrales de la psychologie empirique à cette époque, celle de Eduard Beneke (1798-1854). Ce système désigne une philosophie fondée sur la psychologie et qui "évitant les anciens égarements suit entièrement l'exemple des sciences de la nature, recherchant comme elles les lois correspondant aux faits donnés, ce qui les rend intelligibles" (Erdmann, 1866/1870, vol. 2, § 334, 2, p. 636).

Déjà Fries (1773-1843), qui fut un philosophe important à Heidelberg et Iéna de la génération post-kantienne, avait soutenu cette prééminence de la psychologie (cf. Bonnet, 1997 ; Leary, 1982 ; Wittmann, 1999). À une époque où la plupart des philosophes allemands, sous la conduite de Fichte, Schelling et Hegel, se tournaient vers l'idéalisme transcendantal, Fries concentra son activité sur la base méthodologique plutôt que sur les implications spéculatives de la philosophie de Kant. Il arriva après une série d'articles publiés dans le "Psychologisches Magazin" (Magazine psychologique), revue de psychologie dirigée entre 1796 et 1798 par F. G. Heynig et Karl Christian Erhard Schmidt, à la conclusion que la psychologie est la science fondamentale et le fondement même de la philosophie (cf. Leary, 1978). Les positions politiques et philosophiques de Fries lui valurent le mépris hargneux de Hegel et sa suspension de l'enseignement entre 1819 et 1836. Contrairement à Kant, il considérait la psychologie comme une science autonome et niait l'affirmation selon laquelle l'introspection compromet le statut scientifique de la psychologie (Fries, 1807, 1820-21). La psychologie de Fries est exposée de manière complète dans son « Handbuch der psychischen Anthropologie oder der Lehre von der Natur des menschlichen Geistes » (1820-1821). Il faut d’abord souligner que Fries n’utilise pas le terme « psychologie » dans ses écrits et ceci pour deux raisons : 1° pour se libérer des lourds carcans métaphysiques de l’ancienne psychologie rationnelle ; 2° pour exprimer son insatisfaction face à la psychologie empirique de son temps. Il utilise le terme « anthropologie ». L’anthropologie est divisée en trois composantes : l’anthropologie médicale (étude de la nature externe de l’homme, son corps et les fonctions naturelles) ; l’anthropologie mentale (étude de la nature interne de l’homme) et l’anthroplogie comparative (étude des natures interne et externe de l’homme et de leurs connexions). Selon Fries, l’objet de la psychologie ou « anthropologie mentale » est l’esprit humain qui doit être étudié dans une perspective empirique par la collecte et la description des faits. La tâche de la psychologie est l’investigation de l’histoire de la raison comme elle se développe avec l’âge, la maladie, etc. Suivant son maître Tetens, la théorie de la raison de Fries est encore une théorie des facultés mentales (cognition, affectivité, activité). Il ne considère pas que ces trois facultés soient indépendantes les unes des autres. Le développement des capacités mentales passent par plusieurs étapes : d’abord par la présence de stimuli sensoriels nécessaires à la formation des processus mentaux inférieurs dirigés par l’habitude et les associations, puis par la formation des processus mentaux supérieurs dirigés par la puissance de contrôle du moi. Fries suivit avec intérêt et estime les travaux de son ami Beneke qui était comme lui opposé à l’idéalisme allemand de l’époque, considérant tous deux que l’expérience interne et l’empirisme formaient le point de départ de leur travaux.

Les psychologistes ultérieurs, tels Ahrens et Beneke, outre qu'ils interprétaient dans un sens assez réaliste les principes de Kant, ont fait plus ou moins le raisonnement suivant : si toute connaissance scientifique porte exclusivement sur les phénomènes cognitifs, nous devons tout d'abord étudier, comme étant le fondement de toute science, les actes mêmes de la connaissance ; et comme c'est d'eux que nous tenons la connaissance, non pas a priori, mais une connaissance empirique ou intuitive, il en résulte que la psychologie empirique, basée sur le témoignage de la conscience, est le fondement de toutes nos connaissances scientifiques. À cette prépondérance accordée à la psychologie empirique, on a donné le nom de psychologisme. On voit que les psychologistes sont d'accord avec Kant pour ramener toute la psychologie à la psychologie empirique et aboutissent ainsi à des conséquences totalement opposées à celles des idéalistes. Il ne faut pas croire, pour autant, que les psychologistes nient la possibilité de la métaphysique ; loin de là, ils ont fondé ce qu'on appelle la métaphysique inductive, sorte de science générale dans laquelle se synthétisent les principes trouvés par induction dans les autres sciences. Mais la psychologie est pour eux comme le centre de l’ensemble de la philosophie. D'autres disciples de Kant sont arrivés par d'autres voies au psychologisme, par exemple H. Ahrens (1808-1874) qui écrit dans son cours de psychologie : "La science de l'esprit est, pour la philosophie, la science fondamentale, la base intellectuelle sans laquelle toutes les idées, toutes les doctrines flotteraient dans le vague... L'esprit est la source de toute science philosophique, et la science qui s'occupe de lui, de sa nature, de ses facultés, de ses différentes manifestations, est la base et le point de départ de toute recherche ultérieure" (Ahrens, 1836, vol. I, lect. 1, pp. 5 sq.). On sait les innombrables variétés de forme qu'ont prises les idées philosophiques des disciples de Kant. Il n'est donc pas nécessaire de dire que tous les psychologistes, sauf sur la thèse que nous venons d'exposer, ne sont guère d'accords sur les autres doctrines psychologiques (cf. Freuler, 1997). Beneke (1833 ; 1845/1862) qui défend une psychologie génétique n’accepte pas la conception de Fries selon laquelle la séparation de la psychologie et de la philosophie est le pré-requis pour faire avancer les deux disciplines (considérer que l’anthropologie mentale est une propédeutique de la philosophie ne veut pas dire qu’il essaye de résoudre les problèmes philosophiques par des moyens psychologiques). Il s'écarte de Fries en concevant la vie psychique d'une manière analogue à celle des associationnistes ; mais, au lieu d'images, il prend pour unités psychiques les impulsions ou "facultés primitives", sortes d'énergies qui, sous l'action des stimulants externes, se transforment et se groupent, présentant l'apparence d'une unité substantielle, alors qu'on a seulement un faisceau de facultés.

Herbart et le dernier grand système néo-kantien

Le Kantisme reçut une autre transformation. J.F. Herbart (1776-1841), second successeur de Kant à la chaire de philosophie de Koenigsberg entre 1809 et 1833 (il intégrera par la suite l'Université de Göttingen), joignant aux principes de Kant la théorie des monades de Leibniz, les doctrines associationnistes et d'autres idées de diverses provenances, construisit un système psychologique dont les penseurs ont, après lui, subi l'influence et qui a donné une puissante impulsion à la psychologie expérimentale (Leary, 1980b). Les premiers essais de psychologie scientifique sont en effet dus à Herbart (cf. Drobisch, 1876 ; Ribot, 1876 ; Stout, 1888, 1889a ; Zimmermann, 1873, 1876, 1877). Ils forment une transition entre la spéculation idéaliste pure de Fichte et de Hegel et le psychologisme (sans métaphysique) de Fries et de ses continuateurs. S'appuyant sur ce principe qu'on peut arriver à la connaissance de la vérité en partant de principes métaphysiques aussi bien qu'en discourant sur des données empiriques, il établit une psychologie où les deux processus se combinent, bien qu'en réalité la méthode rationnelle prédomine, parce que les éléments d'expérimentation dont elle dispose sont trop peu nombreux. Son œuvre la plus connue et la plus complète dans le champ de la psychologie est intitulée "Psychologie als Wissenschaft neu gegründet auf Erfahrung, Metaphysik und Mathematik" (De la psychologie comme science, appuyée pour la première fois sur l'expérience, la métaphysique et les mathématiques) (Herbart, 1824/ 1890b ; 1825/1892), mais ses positions étaient déjà annoncées dans certains articles antérieurs (par exemple : Herbart, 1806/1887 ; 1811/1888a ; 1812/1888b ; 1822a/1890a ; 1822b/1890a) et dans un autre ouvrage ayant pour titre "Manuel de psychologie" (Herbart, 1816/1891). Le titre de son œuvre principale (Herbart, 1824/1890b ; 1825/1892), importante entre toutes, exprime clairement l'idée du philosophe : joindre les principes métaphysiques aux données et aux calculs mathématiques, pour construire un édifice doctrinal réunissant la psychologie rationnelle et la psychologie empirique ; les vérités acquises étant exprimées en formules mathématiques (cf., Boudewijnse, Murray, & Bandomir, 1999). L'objectif de Herbart a été de fonder la psychologie sur la métaphysique.

Les phénomènes que la psychologie doit étudier sont les représentations. Quelles sont les méthodes à employer ? Il écrit "La physique expérimentale ignore les forces de la nature, et cependant elle a deux moyens de découverte, l'expérimentation et le calcul. La psychologie ne peut pas expérimenter sur l'homme, et elle n'a pas d'instruments pour cela ; elle doit d'autant plus s'attacher à employer le calcul". La psychologie a quelque analogie avec la physiologie puisque "De même que l'une construit le corps avec des fibres, l'autre construit l'esprit avec des séries de représentations". La matière de la psychologie sera de rechercher les lois des représentations. De part les rapports qui s'établissent entre les états de conscience, les représentations deviennent des forces, et la tâche de la psychologie va consister à établir une statique et une mécanique de l'esprit. "Le sujet représentant est une substance simple appelée avec raison âme. Les représentations sont produites par les conditions extérieures et sont déterminées, quant à leur qualité, tant par ces conditions que par la nature de l'âme elle-même. L'âme n'est donc pas originairement une force représentante (consciente) ; mais elle le devient par le fait de certaines circonstances. En outre les représentations prises en elles-mêmes ne sont pas des forces, mais elles le deviennent par suite de leur opposition réciproque (Herbart, 1824/1890b, p. 31). Le caractère essentiel de la psychologie de Herbart est l'emploi des mathématiques (pour une présentation : cf. Boudewijnse et al., 1999). Si une représentation a une qualité déterminée et invariable, elle possède cependant une valeur quantitative qui est variable à savoir son degré d'intensité, de force, ou plus simplement de clarté. Herbart (1822a/1890a, p. 75) montre par un exemple que nos représentations sont en réalité des forces : "Supposez qu'un homme vous parle une langue inconnue ; vous remarquerez que chaque mot, s'il est prononcé très lentement, sort aussitôt de votre mémoire. Les perceptions produites en vous par ces divers sons ont donc la propriété de se chasser les unes les autres. Au temps où nous ne connaissions aucune langue, chaque mot produisait sur nous le même effet. Par un résultat de l'habitude, la liaison des mots nous est devenue facile ; nous ne sentons plus que chacun d'eux fait obstacle à l'autre ; mais cet antagonisme n'en continue pas moins à exister : c'est un fait général". Herbart proposera une statique et une mécanique de l'esprit qui aura une influence considérable sur toute une génération ultérieure de psychologues allemands (Stout, 1889a).

Parmi les disciples de J.F. Herbart, il en est qui ont conservé fidèlement la tendance de leur maître à convertir la psychologie en une science exacte : tels ont été M.G. Drobisch (1802-1896) qui le suivra dans la voie des mathématiques (cf. Drobisch, 1842, 1850) mais aussi C.S. Cornelius (1819-1899), F.A. Lange (1828-1875) ainsi que quelques autres de moindre importance comme les fondateurs et collaborateurs du "Zeitschrift für die exakte Philosophie im Sinne des neueren philosophischen Realismus" (1860), l'organe technique de l'école herbartienne. D'autres au contraire, tout en maintenant certaines idées philosophiques du maître, n'ont pas voulu le suivre dans la voie des mathématiques. Parmi eux (pour une liste : Heinze, 1897, vol. III, part 2, pp. 167-178), nous nommerons F. Exner (1802-1853) et Bonitz qui ont importé la philosophie d’Herbart en Autriche, G.F. Volkmann (1822-1877) qui écrira des ouvrages majeurs de psychologie (Volkmann, 1856, 1875-76 ; cf. Whittaker, 1890), T. Waitz (1821-1864) et L. Strümpell (1812-1899). Si les tentatives faites par Herbart et ses disciples pour fonder une psychologie mathématique n'ont abouti à aucun résultat positif, il n'en a pas moins exercé une influence beaucoup plus efficace et plus durable dans une autre direction, en rangeant parmi les objets d'investigation psychologique l'étude des civilisations primitives, en vue de découvrir les manifestations les plus élémentaires de l'esprit et leur lente évolution au cours de l'histoire. Herbart, que l'on peut avec raison appeler le fondateur de la psychologie des peuples ou de la socio-psychologie (Völkerpsychologie), ne pouvait concevoir qu'on réduisit la science psychologique à l'étude de l'homme adulte et civilisé. Aussi, dans l'introduction de son manuel de psychologie (Herbart, 1816/1891), dit-il : "la matière de la psychologie comprend la perception interne, l'étude des hommes appartenant à tous les degrés de la civilisation, les observations des éducateurs et artistes, les relations des voyageurs, historiens, poètes et moralistes, et les expériences que fournissent les déments, les malades et les animaux". Et plus tard, en publiant la deuxième édition de ce manuel, il revient sur la même idée : "la psychologie sera une science incomplète tant qu'elle se bornera à étudier l'homme isolé" (Herbart, 1834/1891, p. 246). Ses disciples de l'Université de Berlin, H. Steinthal (1823-1899) et M. Lazarus (1824-1903), ont adopté ce programme et l'ont développé en diverses publications, plus particulièrement dans le "Zeitschrift für Völkerpsychologie und Sprachwissenschaft" (1859-1890), une revue parue sous ce titre entre 1859 et 1890 et devenue ensuite le "Zeitschrift für Volkskunde".

La psychophysiologie de Lotze

La psychologie empirique va se propager à une époque où la philosophie subit une crise sans précédent (cf. Freuler, 1997). La seconde moitié du XIXe siècle est non seulement l'époque des sciences de la nature mais aussi celle de la psychologie empirique qui va se développer conjointement et en interaction avec la physiologie naissante. Ni Herbart ni, en général, ses disciples n'ont cherché dans la physiologie un auxiliaire de la psychologie. Seul, Theodor Waitz (1821-1864), l'un des ténors de la psychologie empirique herbartienne des années 1840, a fait quelques essais dans ce sens. Proposant une réforme de la philosophie par la psychologie (Waitz, 1849), il va s'appuyer sur les succès récents de la physiologie pour arguer un renouveau de la psychologie. L'idée de Waitz et des psychologistes fut d'interpréter la psychologie comme une science distincte et supérieure aux autres sciences (cf. aussi Beneke, 1850 ; Brentano, 1874 ; Dilthey, 1875) et non pas comme les physiologistes le préconisent de fonder la psychologie sur la physiologie. En accord avec les doctrines positivistes françaises, le climat de l'époque était en effet largement ouvert à une intégration de la psychologie par la physiologie (Domrich, 1849 ; Hagen, 1847 ; Spiess, 1844), ce réductionnisme deviendra prééminent la décennie suivante (Vogt, 1854 ; Wagner, 1854). Mais Waitz ne va pas réussir à créer une opinion dans le milieu assez métaphysicien de l'école herbartienne. C'est à un autre psychologue, qui ne fait pas partie à proprement parler de l'école herbartienne mais qui se rapproche de Herbart, moins sur le terrain métaphysique que pour la conception générale de la psychologie, qu'était réservé le mérite d'introduire en Allemagne l'union des investigations physiologiques et des recherches psychologiques, en utilisant au profit de la science de l'esprit les découvertes réalisées dans la science des fonctions organiques. Il s'agit de Rodolph Hermann Lotze (1817-1881), le successeur immédiat de Herbart à la chaire de philosophie de Göttingen (1844). Médecin et philosophe de formation, il acquit la conviction que la philosophie idéaliste, telle qu'elle existe, n'a pas le caractère d'une science, mais plutôt celui d'un poème, d'une production poétique, d'un roman écrit en termes abstraits. Il lui parut de plus en plus évident qu'un système philosophique satisfaisant devait intégrer les découvertes de la science. Or, Lotze s'est trouvé absolument d'accord avec Herbart et son école dans cette conviction et dans cette persistance à enseigner que la philosophie doit avoir un caractère scientifique, que la philosophie doit être une science et le devenir toujours davantage (cf. Lotze, 1857). Il chercha à répandre parmi les médecins ses vues sur la question des rapports réciproques entre l'âme et le corps, question débattue sur les limites de la physiologie et de la psychologie. Il faut citer ici "La pathologie et la thérapeutique considérée comme sciences mécaniques" (Lotze, 1842) et sa "Physiologie générale de la vie corporelle" (Lotze, 1851). Mais c'est dans son ouvrage le plus célèbre sur les questions psychologiques, "Psychologie médicale ou physiologie de l'âme" (Lotze, 1852), qu'il exploite les connaissances physiologiques et pathologiques de son époque, les associant aux principes philosophiques pour former de ces deux éléments un seul corps de doctrine psychologique qui serve de base à une métaphysique inductive telle que Fries la concevait. En ce qui concerne la conception générale de la psychologie, Lotze rejette le mécanisme, tout en cherchant à satisfaire aux exigences de l'esprit scientifique. Les lois de l'activité de l'âme ne peuvent être découvertes a priori, mais seulement par l'expérience. La notion d'âme sert cependant comme un principe d'unité ; c'est à la psychologie rationnelle à déterminer sa nature. Comme le remarquera Fortlage (1855, p. vii), la physiologie va constituer un "événement heureux pour la psychologie" dans la seconde moitié du XIXe siècle.

La psychologie expérimentale : De Fechner à Wundt

Certainement plus métaphysicien que psychologue, Lotze reste néanmoins une figure importante dans le domaine de la psychologie car il a tracé la voie à l'avènement de la psychologie scientifique naissante. Il enseigna la psychologie rationnelle (spéculative) et expérimentale durant presque quarante ans (1842-1881) (cf. Lotze, 1881) et eut pour élève des psychologues de renom tels Franz Brentano (1838-1917), Carl Stumpf (1848-1936) et surtout G.E. Müller (1850-1934) qui devint son successeur immédiat à la chaire de philosophie de l'Université de Göttingen. Bien qu'ayant été formé durant les années 1830 au cours de ses études médicales à Leipzig par les fondateurs de la psychophysique (Weber, Fechner), Lotze fut cependant assez opposé au développement de cette dernière discipline.

Le mot de psychophysique a été pris dans plusieurs sens au cours de l'histoire de la psychologie. Dans son sens primitif, il désigne la science nouvelle que Gustav Theodor Fechner (1801-1887) a fondée (pour une analyse de son œuvre : Nicolas, 2002c). C'était dans son esprit un développement de ses conceptions métaphysiques (cf. Fechner, 1851), et conformément à l'étymologie, "une science exacte des rapports de l'âme et du corps" (Fechner, 1860, I, trad. p. 7). En divisant le monde corporel en deux parties, le monde corporel interne ou physiologique et le monde corporel externe ou physique, Fechner distingue deux parties dans la psychophysique : la psychophysique interne et la psychophysique externe. La psychophysique interne a pour objet l'étude des rapports de l'âme avec le corps auquel elle est directement attachée, c'est-à-dire les rapports des phénomènes psychologiques avec les phénomènes physiologiques. La psychophysique externe a pour objet l'étude des rapports de l'âme avec le monde physique, c'est-à-dire les rapports des phénomènes psychologiques avec les phénomènes physiques. Très influencé par les écrits d’Herbart, il était conscient que pour que la psychophysique puisse être une science exacte, c'est-à-dire pour qu'elle puisse établir des relations mathématiques entre les phénomènes mentaux et les phénomènes corporels, il faut d'abord être capable de mesurer les phénomènes mentaux. En effet, tandis que la physique dispose de procédés pour mesurer les phénomènes qu'elle étudie, il n'en est pas de même pour la psychologie. Dès lors la psychophysique doit s'attacher au problème préliminaire de la mesure des phénomènes psychologiques (Fechner, 1860). C'est ainsi que Fechner s'est intéressé à mesurer uniquement les phénomènes psychologiques qui résultent des impressions exercées par le monde physique sur les organes sensoriels et qu'il appelle les sensations. Ainsi, la psychophysique est devenue chez Fechner la science de la mesure des sensations. D'une manière générale, plus une stimulation est intense, plus la sensation qu'elle produit est vive. Par exemple, pour avoir une sensation auditive intense, toutes conditions égales par ailleurs, un orateur doit élever la voix, faire vibrer plus fort l'air expiré, l'atmosphère de la salle et les tympans des auditeurs. Mais, comme Fechner (1860) va le montrer sur la base des travaux du physiologiste Ernst-Heinrich Weber (1795-1878) et d'autres auteurs, il n'y a pas un rapport simple entre la force de la voix et l'intensité des sensations : si on parle deux fois plus fort, on n'entendra pas deux fois aussi bien. Weber (1834, 1846) fut un des premiers à clairement exprimer l'existence d'une relation fonctionnelle entre une différence de sensation et le rapport des excitations correspondantes. De l'équation qui exprime cette relation, Fechner (1860) tirera l'équation logarithmique de cette relation. Ainsi la loi de Weber fut à la base de la mesure des sensations et, par suite, de toute la psychophysique fechnérienne.

Dans son premier ouvrage de psychophysique, Fechner (1860) a fait œuvre de science dans le domaine des sensations élémentaires. Pourtant, il ne faut pas oublier que sa psychophysique a été étendue quelques années plus tard aux éléments supérieurs de l'esprit. Son "Introduction à l'Esthétique" (Fechner, 1876) atteste de ce fait si souvent oublié. Les écrits psychologiques de Fechner ont été soumis, plus que ceux de tout autre auteur en psychologie, à une critique de la part de ses contemporains dont Helmholtz, Plateau, Delboeuf, Hering étaient les représentants les plus illustres (cf. Nicolas et al., 1997). Mais c'est cependant son œuvre de psychophysique sensorielle qui a subi les attaques les plus violentes. Ces critiques ont porté sur tous les aspects de la psychophysique en général et de la psychophysique sensorielle en particulier et ont manqué porter un coup fatal à l'œuvre pionnière de Fechner. C'est Hering, en 1875, qui attaqua la psychophysique de Fechner avec le plus de vigueur et de rigueur dans l'argumentation. Fechner contre-attaqua ses détracteurs à partir de cette époque en publiant deux ouvrages (Fechner, 1877, 1882) et de nombreux articles sur ce sujet afin de préserver les fondements de la loi psychophysique qui aujourd'hui porte son nom. Il reste cependant que les idées de Fechner sur la psychophysique ont fortement influencé les fondateurs de la psychologie. Ces hommes n'étaient pas seulement des expérimentateurs comme Helmholtz, Delboeuf, Wundt, Ebbinghaus, Müller, etc. mais aussi des cliniciens comme Sigmund Freud. Parmi ceux-ci, il revient cependant à Wilhelm Wundt (1832-1920) d'avoir promu la psychologie en tant que discipline scientifique autonome (pour une analyse de son œuvre : Nicolas, 2003).

Le développement de la psychologie en Allemagne est largement tributaire des travaux réalisés par les physiologistes dans les années 1830-1860. Ce sont d'ailleurs les physiologistes germaniques ou d'influence germanique (J. Müller, Weber, Donders, Helmholtz et leurs successeurs) qui ont été les précurseurs et les véritables initiateurs de la nouvelle psychologie. La physiologie a montré que la conscience à elle seule ne peut rien nous apprendre sur les sensations élémentaires, qu'au contraire elle nous trompe. C'est la physiologie qui a aussi prouvé que les phénomènes psychiques ont toujours un concomitant cérébral. Par les recherches sur le fonctionnement du cerveau, les localisations cérébrales, les sensations, la vitesse de transmission des nerfs, etc., elle a ouvert à la psychologie des voies nouvelles et lui a fourni des méthodes en contribuant à l'élever en véritable science.

Dès 1862, dans un ouvrage sur la théorie de la perception sensorielle, Wundt proposa la constitution officielle d'une nouvelle science : la psychologie expérimentale. Mais il annoncera ensuite que la constitution de la psychologie comme discipline autonome (Wundt, 1863, 1874) ne peut se faire en considérant seulement la psychologie expérimentale. En effet, dans ses "Lectures sur l'âme humaine et animale" (Wundt, 1863), il souligne les nombreuses tentatives qui ont été faites pour rattacher la psychologie aux sciences naturelles (Wundt, 1863, I, p. iv) et suggère que la clé du succès réside dans l'utilisation des méthodes expérimentales aidées en cela par l'histoire et l'ethnologie (Wundt, 1863, I, p. v-ix ; II, pp. iii-iv). Pour lui, la psychologie doit être une science basée sur l'expérience c'est-à-dire une science empirique (Ehrfahrungswissenschaft) (Wundt, 1863, I, pp. 19-23). Dans son fameux ouvrage intitulé "Traité de psychologie physiologique" (Wundt, 1874), il assignera à la psychologie une place entre les sciences de la nature et les sciences humaines. Mais par la suite, il sera de plus en plus enclin à rattacher la psychologie aux sciences humaines même s'il se prononça contre la séparation administrative de la psychologie et de la philosophie (cf. Hatfield, 1997). Avec les années son discours ne changera pas, ainsi, dira-t-il plus tard (Wundt, 1904, p. 48), « les deux grandes conquêtes de la psychologie moderne sont, d'une part, la psychologie expérimentale, d'autre part la psychologie collective… L'idée de Herbart d'une psychologie mathématique a préparé l'introduction de l'expérimentation dans l'observation psychologique ; c'est notamment dans son école (notamment par Lazarus et Steinthal) qu'est née la psychologie collective". Mais, Wundt excluait toute séparation de la psychologie expérimentale (et physiologique) envers la psychologie ethnique ou la socio-psychologie (Völkerpsychologie) (Wundt, 1913).

Fondateur des premiers séminaires et du premier laboratoire mondial de psychologie expérimentale à Leipzig en 1879, il formera aux techniques expérimentales toute une génération de psychologues, des Allemands mais aussi des Américains qui fondèrent à leur tour de nouveaux enseignements et laboratoires outre-atlantique. Les travaux de ce laboratoire furent d'abord publiés dans la revue "Philosophische Studien" (Études Philosophiques) entre 1881 et 1902 puis dans la revue "Psychologische Studien" (Études psychologiques) entre 1905 et 1918. Dans le premier fascicule de cette revue qui paraissait à des intervalles irréguliers, Wundt (1881) a écrit un article qui peut passer pour une préface à son œuvre dans le champ de la psychologie expérimentale. Il n'y considère pas la nouvelle psychologie comme une nouvelle philosophie, moins encore comme une négation de la philosophie, mais plutôt comme un progrès, un développement de la pensée philosophique. Pour lui, la psychologie expérimentale doit être aux faits internes ce que la physique est aux faits externes ; seule l'expérimentation nous permet de déterminer la structure d'un phénomène et les lois générales de son fonctionnement. Si l'on prend l'exemple de la physique, cette science décompose les phénomènes complexes en leurs éléments, détermine les propriétés de ces éléments, cherche leurs rapports dans le temps. De même, la psychologie expérimentale décompose le contenu de notre conscience en ses éléments et s'efforce de découvrir d'une manière exacte leurs rapports de coexistence et de succession. Le problème général de la psychologie expérimentale comprend donc trois questions : 1° Quels sont les éléments de la conscience, leurs propriétés qualitatives et quantitatives ; 2° Comment se combinent-ils pour former des faits de conscience d'une nature de plus en plus complexe ? 3° Quels sont les rapports de coexistence et de succession, les lois générales qui dominent les faits intérieurs ? À ces trois problèmes répondent trois méthodes avec dans l'ordre : les méthodes psychophysiques utilisées par Fechner et ses émules, les méthodes de manipulation de facteurs utilisées dans toutes les sciences expérimentales et les méthodes psychométriques empruntées aux astronomes et aux physiologistes (Helmholtz, Hirsch, Donders). Mais l'analyse psychologique basée sur la psychologie expérimentale ne pouvait accéder qu'aux seuls processus psychiques élémentaires. Les recherches portant sur l'évolution des processus de la pensée ou les formes supérieures ne pouvaient pas être effectuées à l'aide de l'expérimentation (cf. Wundt, 1882). Pour accéder aux fonctions intellectuelles supérieures et en faire l'analyse, Wundt s'est appuyé sur une "anthropologie psychologique". Cette psychologie des peuples ou socio-psychologie (Wundt, 1900-1920) a été développée pour étudier les lois de l'évolution de la langue, des mythes et des mœurs afin d'en dégager les caractères universels.

L'institutionnalisation de la psychologie scientifique et expérimentale de langue allemande commença avec la nomination comme professeurs ordinaires de philosophie et de psychologie bien entendu de Wilhelm Wundt à Zurich (1874) puis à Leipzig (1875) mais aussi de Carl Stumpf (1848-1936) à Würzburg (1873), de Georg Elias Müller (1850-1934) à Göttingen (1881), de Hermann Ebbinghaus (1850-1909) à Berlin (1886) et de Franz Brentano (1838-1917) à Vienne. Elle se développa à partir de cette époque surtout sous l'impulsion de deux admirateurs de l'œuvre psychophysique de Fechner : Ebbinghaus qui créera le "Zeitschrift für Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane" en 1890 et qui jouera un rôle important dans les premiers congrès internationaux de psychologie et surtout de G.E. Müller, qui accéda à l'âge de 31 ans à la chaire que Herbart avait occupée de 1833 à 1841 puis Lotze de 1844 à 1880, et dont le rôle à la fois scientifique et institutionnel a été étonnamment sous-estimé jusqu'à présent.

Conclusion

Chaque système philosophique se base sur une certaine théorie de l'esprit qui lui est propre. La psychologie est devenue au cours du XIXe siècle l'arène de cette controverse. Deux écoles psychologiques se sont en effet affrontées à cette période : la psychologie de l'a priori (rationnelle ou spéculative) et la psychologie de l’a posteriori (empirique ou expérimentale).

La majorité des philosophes de l'a priori ont enseigné leur doctrine non comme psychologues, mais comme métaphysiciens. L'école psychologique allemande de l’a posteriori ne s'enfermait pas dans le for intérieur de la conscience pour y saisir l'être humain lui-même, le sujet et la cause des phénomènes psychiques. Elle se bornait à observer l'homme dans la succession de ses actes et de ses modifications, qu'elle recueillait et décrivait avec soin, dont elle constatait les rapports de manière à dégager les lois qui régissent le développement de ses facultés. Les psychologues de l'école de l'a posteriori ont ainsi avancé l'idée selon laquelle les phénomènes les plus complexes de notre esprit sont formés des phénomènes les plus simples et les plus élémentaires régis par la loi de l'association des idées. La psychologie scientifique est née en Allemagne de ce courant de pensée. Nul autre pays ne peut lui enlever cet honneur même si les histoires de la psychologie qui sont publiées dans les pays de langue anglaise tendent à minimiser cette priorité.

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