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L’abbé de l’Épée et la langue des signes

François LEGENT
Oto-rhino-laryngologiste
Université de Nantes
flegent@free.fr

juin 2013

En juillet 1791, un des membres de l’Assemblée nationale faisait un rapport sur l’Institution des sourds-muets, et proposait un décret dont l’article premier déclarait : "le nom de l’abbé de l’Épée, premier fondateur de cet établissement, sera placé au rang de ceux des citoyens qui ont le mieux mérité de l’humanité et de la patrie". Cette proclamation concernant l'abbé de l'Épée (24 novembre 1712 - 23 décembre 1789), créateur de la première école publique et gratuite ouverte à tous les sourds-muets, montrait l’estime qu’il suscitait au sein des représentants du peuple, deux ans après sa disparition. Partant de la constatation que les sourds ont un langage naturel, il avait mis toute son énergie à les instruire avec leurs signes, alors que les rares précepteurs qui jusque là prenaient en charge très peu d’enfants, venant de familles riches, s’attachaient avant tout à essayer de les faire parler en leur montrant la manière d’imiter les mouvements de la parole, au détriment de leur instruction. L’enseignement collectif créé par l'Abbé donnait l’occasion aux élèves de devenir eux-mêmes enseignants, ce que ne permettait pas l’enseignement par des précepteurs dont certains gardaient jalousement le secret de leur méthode. Rassemblés dans l’école de l’abbé de l’Épée, les élèves sourds-muets ont pu harmoniser leurs signes et forger une véritable langue des signes devenant l’idiome de la communauté sourde. L’abbé de l’Épée a ainsi sorti les sourds du ghetto dans lequel les préjugés de l’époque les enfermaient. Les principes de son enseignement ont, hélas, été bafoués pendant plus d’un siècle, avec des conséquences désastreuses pour l’instruction des sourds et leur insertion sociale. Leur univers s’est heureusement amélioré depuis quelques décennies avec le retour des préceptes de l’abbé de l’Épée, s’efforçant d’adapter la méthode d’enseignement aux besoins de chaque enfant sourd, et grâce aux innovations technologiques.

La biographie de l’abbé de l’Épée de 1712 à 1759

Un ecclésiastique hors du commun

Né le 24 novembre 1712, à Versailles, il y fut baptisé sous le nom de Charles-Michel Lespée. La ville de Versailles le compte parmi ses personnalités. Elle a donné son nom à la rue qui l’a vu naître après avoir contribué à la souscription lancée par les sourds-muets au XIXe siècle pour ériger une statue lors du cinquantenaire de sa disparition. Cette statue de bronze de deux mètres de haut, se situe à l’ombre de la cathédrale Saint-Louis, à quelques pas du château. Voulue très symbolique, elle montre l’abbé de l’Épée tenant de la main gauche un tableau avec le nom de Dieu transcrit en dactylologie, signifiant de la main droite le concept de Dieu, et gravée sur son socle l’inscription "premier instituteur des sourds-muets", véritable provocation contre Pereire que ses laudateurs qualifiaient du même titre.

Des quatre enfants nés en quatre ans, Charles-Michel était le dernier, après une sœur et deux frères dont le deuxième disparaîtra bientôt. Ses parents n’étaient pas seuls Versailles. Les grands parents paternels et maternels avaient des habitations à Versailles et à Paris. Son père, greffier des bâtiments du roi, vérifiait le toisé, puis devint architecte du roi. Ses ascendants paternels comportaient trois générations au service des bâtiments du roi. Son grand-père paternel, François, a inscrit son nom sous différentes formes : L’Espée, L’Épée, Lespée. Parmi ses ascendants, on notait des Delespée, des Espée.

À la mort de Louis XIV en 1715, le dauphin avait 5 ans. Le Régent Philippe d’Orléans ramena la Cour à Paris à Paris. La famille déménagea alors à Paris, rue de Richelieu, pour permettre d’accéder à l’Académie d’architecture que visait le père où il sera nommé architecte du roi en 1728.

En 1720, pour l’éducation de Charles-Michel, le choix se porta sur le Collège des Quatre nations ou Collège Mazarin qui en fut le fondateur (actuellement bibliothèque Mazarine). Fréquenté surtout par des enfants de la noblesse et de magistrats, ce Collège était réputé pour son jansénisme qui laissa une forte empreinte sur Charles-Michel. Puis il suivit un cours de philosophie en Sorbonne au terme duquel il demanda la "clériture" pour s’engager dans la voie ecclésiastique. S’il l’obtint, ce ne fut pas sans réticence de la hiérarchie religieuse car Charles-Michel refusa la signature du "formulaire d'Alexandre VII" qui condamnait le jansénisme, imposée depuis quelques années pour l'obtention des grades universitaires par le Régent. C’est vers cette époque qu’il modifia son nom de famille, de "Lespée "en "de L’Épée". Il s’engagea alors dans des études de droit pour trois ans tout en étudiant la théologie.

Reçu au baccalauréat de droit en 1732, licencié en droit en 1733, Charles-Michel de L’Épée prêta serment au Parlement pour devenir avocat. La voie ecclésiastique lui était refusée dans le diocèse de Paris pour son jansénisme. Pour contourner l’obstacle à la prêtrise, Charles-Michel de l’Épée fit appel à l’évêque de Troyes, Jacques Bénigne Bossuet, neveu de "l’aigle de Meaux", en fin de carrière et lui aussi hostile à la bulle du pape. L’évêque l’accepta en 1736 dans son diocèse pour le mener à la prêtrise sans passer par la voie normale. Il le nomma d’abord curé de Feuges, village situé à proximité de Troyes, avant de recevoir les ordres mineurs puis d’être promu diacre dans la même année. Il profitait du très maigre "bénéfice de la cure mais sans charge d’âmes. L’année 1738 le voit devenir chanoine de Pougy, à une vingtaine de km de Troyes et peu après accéder à la prêtrise. Curé de Feuges et chanoine de Pougy à 26 ans, il avait pu devenir prêtre sans se renier grâce à l’évêque de Troyes. Mais il n’eut guère le temps d’exercer car, au décès de son protecteur, il fut congédié par l'Archevêque de Paris et revint à Paris. Il habita chez ses parents qui avaient acquis deux ans plus tôt une maison au 14 rue des Moulins, sur la butte et paroisse St. Roch, berceau de la future école vingt ans plus tard.

De 1739 à 1759, l’abbé de l’Épée vécut au sein de sa famille, dans cette grande maison bourgeoise. Les Nouvelles ecclésiastiques, publication quasi-clandestine créée en 1713 pour soutenir les jansénistes inquiétés par le pouvoir royal ou ecclésiastique, et devenues hebdomadaires en 1728, ont donné des précisions en 1790 sur ses activités. "Exclu des fonctions publiques du Ministère, son zèle lui fit trouver les moyens de rendre des services aussi utiles quoique moins éclatants. Ses talents pour cette partie du Ministère, si négligée parce qu’elle n’a rien qui flatte la vanité, étaient à la mesure de son zèle et ce zèle ne connaissait pas de bornes. Une multitude de personnes doivent aux instructions de ce vertueux ecclésiastique, tout ce qu’elles ont de connaissances de la Religion". En même temps, il étudia la philosophie, l'espagnol, l'italien, l'anglais et l'allemand.

En 1747, l’abbé de l’Épée était nommé au chapitre de l’église Saint-Benoît dit le Bestourné, située au bas de la rue St Jacques, démolie lors de la construction de la Sorbonne actuelle (angle rue des Écoles et rue St Jacques). La fonction de chanoine était surtout honorifique, avec une activité réduite.

La même année, son frère faisait un riche mariage et succédait aux postes officiels du père. Son père disparaissait en 1759, sa mère l’année suivante, et sa sœur en 1763.

La "rencontre des jumelles" allait bouleverser sa vie.

L’histoire des jumelles

De l’histoire de la rencontre des jumelles qui furent les premiers élèves de l’abbé avec leur futur instituteur, on connaît peu de chose en dehors des quelques lignes qu’on peut lire dans les premières pages de son livre édité en 1776.

On a très peu de précisions sur ces jeunes femmes dont la mère était veuve et probablement très pauvre. Elles auraient habité rue des fossés Saint-Victor (devenue une grande partie de la rue du Cardinal Lemoine, dans les ex-fossés de l’enceinte de Philippe Auguste). On sait qu’elles étaient sœurs jumelles et qu’elles s’entretenaient certainement par signes et probablement aussi avec leur mère.

Le père Vanin, prêtre de la Doctrine chrétienne (congrégation religieuse fondée pour catéchiser les campagnes), probablement de la communauté du couvent dit de St-Julien-des-Ménétriers, (situé, à l’angle de la rue St-Martin et de celle des Petits-Champs-St-Martin, aujourd’hui rue Brantôme) venait régulièrement visiter les deux sœurs jumelles "sourdes et muettes de naissance "pour leur donner une éducation religieuse en recourant à des estampes d’images saintes. Mais depuis la mort du père Vanin, personne ne poursuivait l’enseignement. Pris de pitié, l’abbé de l’Épée accepta la mission pour leur permettre "de ne pas mourir dans l’ignorance de leur religion".

Quand situer cette rencontre? La certitude a été apportée en 1879 par Léon Vaïsse [1] avec la découverte de documents concernant l’enterrement du Père Vanin fin septembre 1759, permettant de corriger certaines biographies antérieures où le mythe tient une large place. On ne peut donc qu’évoquer approximativement l’année 1760 ou un peu plus tard, mais sans précision.

Comment a-t-il rencontré ces jumelles? A-t-on été le chercher car il était connu pour sa disponibilité, son dévouement pour instruire, ses connaissances linguistiques ?

L’abbé de l’Épée ne connaissait probablement pas le monde des sourds avant cette rencontre, si ce n’est que leurs conditions de vie ne pouvaient le satisfaire.

La condition des sourds-muets au milieu du XVIIIe siècle

Le destin des sourds-muets était très variable, selon les conditions de vie des parents. Pierre Desloges en donna une bonne idée dans son livre autobiographique publié en 1779, Observations d'un sourd et muèt   [2].

À la campagne, certains trouvaient à se rendre utiles aux travaux des champs, à la garde des animaux, mais ils restaient très isolés. Ils pouvaient ignorer très longtemps le langage des signes. Il en était de même de ceux qui étaient abandonnés dans les hôpitaux.

Leur vie était toute autre en ville où la rencontre d’autres sourds-muets pouvait leur permettre d’acquérir rapidement un langage mimique. Mais tous avaient en commun l’absence d’instruction.

Comme l’a expliqué l’abbé de l’Épée : "Des parents se croyaient pour ainsi dire déshonorés d'avoir un enfant sourd et muet. On pensait avoir rempli toute justice à son égard en pourvoyant à la nourriture et à son entretien, mais en le soustrayant pour toujours aux yeux du monde, en le confinant ou dans le secret d'un cloître, ou dans l'obscurité de quelque pension inconnue". Dans les familles pauvres, ou à la mort du père, la situation se dégradait et transformait le sourd-muet en vagabond.

Les précepteurs

Les premiers précepteurs des enfants sont les mères. Nombre d’enfants sourds ont communiqué avec leur mère sans méthode particulière, en se fiant à leur instinct, mais n’ont jamais fait état de leur expérience. Les quelques expériences d’instruction de sourds-muets retenues par l’histoire avant l’abbé de l’Épée sont intéressantes à connaître car elles reposent sur une réflexion qui a pu faire des émules.

Une des plus anciennes expériences connues est celle de Jean de Beverley, évêque d’York mort en 721, et considéré comme saint. D’autres sont trouvées, en Allemagne, Rodolphe Agricola, philosophe de Heidelberg mort en 1495 ; en Italie: Jérôme Cardan à Pavie né en 1501 et mort en 1576 ; en Espagne Ramirez de Carion, et Pedro de Castro au XVIe siècle. Saint François de Sales (né en Savoie, évêque de Genève) adopta, vers 1600, un sourd-muet qu’il instruisit ; c’est pour cette raison qu’il est le patron des sourds-muets. Vers 1648, John Bulwer fit quelques publications en Angleterre sur l’art d’instruire les S-M. Mais c’est en Espagne qu’on trouve pour la première fois un enseignement rationnel dispensé à plusieurs enfants.

En Espagne, Pedro Ponce de Leon (1520-1584) et Juan Pablo Bonet (1579-1633), ont joué un rôle essentiel dans l’histoire de la pédagogie institutionnelle en montrant que la surdité n’était pas un obstacle infranchissable au développement de l’intelligence des enfants sourds et à l’accès aux connaissances. On pouvait apprendre à parler aux sourds-muets. Ponce devint célèbre dans toute l’Europe pour avoir instruit des sourds-muets de naissance, alors que depuis Aristote, les sourds-muets avaient la réputation de ne pouvoir apprendre à parler et à s’instruire. Sa réputation passa à la postérité bien qu’il n’ait laissé aucun ouvrage ni formé aucun disciple. Bonet ne fut précepteur que pendant un an ce qui ne l’empêcha pas d’écrire en 1620 un livre sur l’art d’enseigner aux sourds-muets, le premier livre connu consacré à ce domaine, "Reduccion de las Letras y Arte para Enseñar a Ablar los Mudos" (Réduction des lettres à leurs éléments primitifs et art d'enseigner à parler aux muets). Il ne connaissait pas le rôle du larynx dans la phonation. Le livre fut traduit en anglais en 1890 et en français en 1891.

Au siècle suivant, Jacob-Rodrigue Pereire, d’origine espagnole, fut considéré comme un représentant de cette "école espagnole". L’abbé de l’Épée s’afficha comme un disciple de Bonet lorsqu’il découvrit l’art de faire parler certains sourds, et adopta en partie ses signes manuels auxquels un élève de Pereire donna le nom de "dactylologie ".

En Angleterre, John Wallis (1616-1703) a illustré plusieurs domaines. Il est surtout célèbre pour ses travaux en mathématiques. Il a laissé un traité de phonétique, de Loquela. Il s’était aussi intéressé à l’éducation des sourds-muets comme il l’expliqua dans une longue lettre publiée dans Operum mathematicorum. Pour Wallis, la compréhension passe par l’écriture et la lecture. Les signes jouent un rôle important dans l’instruction. Tous les sourds ne peuvent bénéficier de l’enseignement de l’articulation. En pratique, Wallis utilisa les signes et ne laissa que l’ébauche d’une méthode.

Au siècle suivant, Thomas Braidwood (1717-1806) créa la première école publique pour sourds et muets en Grande Bretagne en 1760, à Edimbourg, en recourant à la méthode de Wallis, puis il alla s’installer à Londres. Sa famille y poursuivit son activité.

Jean-Conrad Amman (1669-1724) a été considéré par les adeptes de la méthode orale du XIXe siècle comme le véritable créateur de la méthode. Ce médecin, né en Suisse et installé à Amsterdam, a été un des premiers à souligner l’importance de la lecture labiale et à évoquer "la voix modifiée par le larynx". La parole était un bienfait de Dieu. Il fallait que le sourd reproduise la parole des entendants. Son ouvrage écrit en latin, Dissertatio de loquela surdorum et mutorum, paru en 1700, devint une référence pour les adeptes de la méthode orale. Il a été traduit au siècle suivant par un médecin d’Orléans, Beauvais de Préau.

En Allemagne, des enseignants allemands publièrent dès le début du XVIIIe siècle des ouvrages faisant part de leur expérience pour l’éducation des sourds-muets. Samuel Heinicke (1727-1790) reste le plus connu. Après avoir montré ses compétences dans l’art d’instruire les sourds-muets, cet instituteur obtint de l’Électeur de Saxe la création en 1778 à Leipzig de la première institution officielle au monde destinée à l’instruction des sourds-muets, si on ne tient pas compte de l’école privée de l’abbé de l’Épée ouverte dès 1760. Ses publications sur le langage et ses ouvrages adaptés aux sourds-muets, ses controverses avec d’autres instituteurs de sourds-muets, notamment avec l’abbé de l’Épée, et l’importance qu’il donnait à la parole, en ont fait le porte-étendard de "la méthode allemande".

En France, Étienne de Fay (1670-1750) est né sourd dans une famille noble. Placé à l'abbaye Saint-Jean à Amiens, chez des moines qui communiquaient par signes, il apprit à lire, à compter et à dessiner. Il décida de rester dans l’abbaye dont il devint l’économe. Il parvint à être professeur, architecte et dessinateur, et faisait l’école en gestes à des enfants sourds, dans l'Abbaye. C’était une école fermée, cloîtrée, payante, uniquement pour les garçons. Sa pédagogie n’a pas été publiée.

Le plus connu des précepteurs installés en France fut Jacob Rodrigues Pereire (1715-1780). La famille de Francisco Antonio-Jacob Rodriguez Pereira était d’origine espagnole, de la région de Berlanga dont les gouverneurs du marquisat appartenaient à une famille où la surdité semblait héréditaire. C'est auprès d'enfants sourds-muets de naissance de cette famille que le moine dominicain Pedro Ponce de Leon s'était illustré au XVIe siècle en leur permettant d'apprendre à lire, à écrire et à raisonner. La famille Pereire, marrane, avait dû émigrer au Portugal où l’Inquisition la rattrapa. La mère y fut condamnée comme relapse. Avec une partie de sa famille, Francisco gagna le sud-ouest de la France vers 1841, notamment Bordeaux, et devint Jacob Rodrigues Pereire.

Pour Berthier, Jacob Pereire aurait entrepris tôt des rééducations de sourds-muets à Cadix. On le trouve à La Rochelle en 1744 pour l’éducation d’un sourd-muet, avec son nom francisé. Il était considéré comme un représentant de "l’école espagnole". Trois ans plus tard, il rendait compte de ses travaux dans le Journal des savants mais sans dévoiler sa méthode. En 1749, il présentait un mémoire à l'Académie des sciences, publié dans le Mercure de France. En 1750, il présentait un autre élève au roi Louis XV qui le gratifia d’une pension annuelle. L’année suivante, nouvelle présentation à l’Académie des sciences avec son élève Saboureux de Fontenay et un rapport élogieux de Buffon.

En 1765, Pereire obtint le titre d‘Interprète officiel de sa majesté pour les langues espagnole et portugaise. Polyglotte (il maîtrisait 6 langues), homme des Lumières, il est connu pour avoir mis au point une machine à calculer. Alors qu’il avait acquis une grande notoriété dans l’éducation des enfants sourds et muets, Pereire entra en conflit avec l’abbé de l’Épée qui venait lui faire concurrence.

Jacob Rodrigues Pereire n’a laissé aucun écrit sur sa méthode qu’il refusait de divulguer. En 1803, le "journaliste" Charles-Pierre Coste d'Arnobat, qui avait vu Pereire à l’œuvre en 1756, expliquait que l’instituteur n’exigeait aucun paiement à l’avance mais convenait un prix payable en trois fois : "la première fois quand l’élève articulera quarante à cinquante mots, la seconde fois lorsqu’il pourra prononcer quatre à cinq cents, et le troisième lorsqu’il se sera acquitté de cette première partie de l’instruction".

Claude Deschamps dit l’Abbé Deschamps (1745-1791), chapelain de la cathédrale d’Orléans, rencontra par hasard un sourd-muet de naissance démutisé par Jacob Pereire ce qui décida de sa vocation. Il ne se présentait pas comme précepteur. Il fonda en 1775 une petite école pour quelques enfants sourds-muets pauvres afin qu’ils apprennent la parole et la lecture sur les lèvres. Partisan de l’oralisme, il fit traduire le livre de Jean-Conrad Amman, écrit en latin, qu’il ajouta à son Cours élémentaire d’éducation des sourds et muets publié en 1779  [3].

S’il ne suivait pas les préceptes de l’abbé de l’Épée, il recourait cependant pour son enseignement aux signes, à l’écriture et la lecture, et montrait beaucoup de respect pour l’abbé de l’Épée. Il ne tarissait pas d'éloges "pour la méthode de l'enseignement par les signes de l'instituteur parisien : Par cette langue des signes, il a trouvé l'art de peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations... Les idées abstraites comme celles que nous formons par le secours des sens. Tout est du ressort de la langue des signes. Il était réservé à un génie aussi vaste que le sien d'inventer une langue des signes qui pût suppléer l'usage de la parole, être prompte dans son exécution, claire dans son principe. Voilà ce que l'abbé de l'Épée a exécuté avec l'applaudissement général et le plus mérité. Quelle belle que soit sa méthode, nous ne le suivons point, fondés sur ce que nous croyons nos principes moins compliqués, plus faciles à être saisis, beaucoup moins multipliés que ceux des signes, persuadés d'ailleurs que notre méthode, dans ses effets, produit au moins autant d'avantages".

"Les signes sont naturels à l’homme, personne n’en disconviendra ; mais aussi personne, sans doute, ne les regardera comme plus naturels que la parole ; autrement, pourquoi Dieu nous l’aurait-il donnée préférablement aux signes ? "

L’abbé Deschamps et l’abbé de l’Épée avaient des points communs concernant le dévouement. Comme lui, il consacra sa fortune et ses soins à la classe d’enfants sourds d’origine modeste qu’il ouvrit à Orléans. Pour la pédagogie des enfants sourds, l’abbé de Tours associait les deux méthodes de Pereire et de l’abbé de l’Épée pour tous les élèves sans faire un choix adapté pour chaque enfant.

Le livre de Pierre Desloges, publié quelques mois après celui de l’abbé Deschamps, a laissé une triste opinion de cet homme qui n’apporta aucune nouveauté ni ne forma aucun élève, mais ne reflète pas ses qualités humaines.

L’abbé Deschamps serait probablement oublié sans le livre de Pierre Desloges.

Conclusion

Avant l’abbé de l’Épée, l’éducation des sourds et muets relevait essentiellement du préceptorat. Elle reposait avant tout sur l’acquisition de la parole avec parfois une aide gestuelle. Les quelques expériences rapportées avaient des motivations variables. Pour certains, il s’agissait d’une activité rémunératrice. Pour d’autres comme l’abbé Deschamps, l’honnêteté foncière ne se discute pas. Mais dans l’ensemble, ces précepteurs ne divulguaient pas "leur secret", par crainte de favoriser une concurrence, ou parce que le résultat de l’instruction reposait sur une sélection tenant compte de l’importance de la surdité.

Parmi ces précepteurs, tombés maintenant dans l’oubli en dehors des rappels historiques, seul émergea vraiment Jacob Pereire du fait de ses démêlés avec l’abbé de l’Épée et aux efforts de ses descendants, son fils Isaac (1771-1806), et surtout ses deux petits-fils, Émile (1800-1875) et Isaac (1806-1880), qu’on va retrouver. Grâce à eux, son nom va revenir sur le devant de la scène au siècle suivant, et son influence indirecte marquera très longtemps l’histoire de l’éducation des sourds.

L’abbé de l’Épée allait ouvrir une nouvelle ère caractérisée par la gratuité de l’enseignement, l’instruction collective au grand jour, basée surtout sur le langage gestuel mais sans discrédit pour la parole. Cet enseignement collectif permettait de former des enseignants qui allaient eux-mêmes instruire d'autres élèves. Cette nouvelle conception de l’enseignement des sourds-muets fut considérée par les "oralistes" comme une véritable révolution. Cette école permit non seulement de donner l'instruction à des sourds-muets qui, jusque-là, étaient abandonnés pour la plupart à des tâches subalternes, mais aussi de forger une langue commune, jetant ainsi les bases de la "communauté sourde".

Biographie de l’abbé de l’Épée de 1760 à 1789

L’école de l’abbé de l’Épée

L’abbé installa l’école dans la maison de ses parents, 14 rue des Moulins. D’après Édouard Fournié [4], "elle ne manquait pas d’importance. Elle avait quatre étages. Elle était si profonde que l’abbé avait pu y établir une chapelle pour ses élèves dans le second corps de logis, que la cour séparait du premier, et auquel on parvenait par un perron à double rampe". Elle fut démolie en 1876 pour "cause de nivellement" lors de l’ouverture de l’avenue de l’Opéra, près de la rue Thérèse actuelle où une plaque au numéro 23 commémore cette histoire.

On manque de précisions sur les premières années de l’école qui devait revêtir l’allure d’un petit cours privé, avec quelques pensionnaires accompagnant les jumelles. Il s’agissait d’un établissement particulier, à la fois école publique et gratuite, et refuge.

S’il admettait tous les enfants sourds, il n’acceptait les riches que par tolérance. C’était pour les pauvres qu’il s’était fait instituteur. "Sans ces derniers, je n’aurais pas entrepris l’éducation des sourds-muets car les riches pouvaient se payer une instruction". Son école faisait figure d’asile pour les plus pauvres qui y trouvaient porte ouverte. Il a pu parfois être appelé "le Vincent de Paul des sourds-muets". En quelques années, l’abbé créa une véritable organisation, avec des pensions à l'extérieur. Pour Maxime du Camp [5], "l'abbé de l'Épée n'était pas riche. Ii avait distribué dans quatre pensionnats ses enfants, et auxquels il avait réussi à intéresser quelques personnes charitables". Les enfants des familles indigentes, ou ceux venant de la rue ou des hôpitaux, étaient entretenus à ses frais dans une pension pour les garçons et trois pensions pour les filles, sous la responsabilité d'un homme pour les garçons, et de "dames respectables" pour les filles. Ces responsables, formés par l’abbé, avaient mission non seulement de "tenir la maison", mais aussi d’aider aux devoirs et exercices des élèves. Certains élèves habitaient chez leurs parents, ou chez des artisans.

Les leçons s’effectuaient deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, de 7 h à midi, dans la salle de classe installée chez l’abbé. Elles étaient axées essentiellement sur l’enseignement du catéchisme, complété par des séances d’initiation à la langue française à l’aide des signes méthodiques. Le reste de la vie se déroulait dans les pensions où se retrouvaient les enfants, les plus anciens aidant les plus jeunes. D’autres jours étaient consacrés à une "étude plus étendue des matières religieuses" ainsi qu’à la préparation des exercices publics, pour ne pas désorganiser "l’opération générale".

Le nombre d’enfants atteignait la trentaine en 1770 et ne cessa augmenter. Dans une correspondance de 1785, l’abbé précisait qu’il instruisait alors 72 enfants.

La méthode habituelle

Pour communiquer avec ses élèves sourds, l’abbé avait recours à deux modalités :

  • la mimique des sourds, complétée par "les signes méthodiques",
  • les caractères de l’alphabet pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.

"Tout sourd qu’on nous adresse a déjà un langage qui lui est familier". L’abbé apprit leur langage par signes. Son objectif est avant tout de "leur apprendre à penser avec ordre et à combiner leurs idées".

  • Pour chaque nouveau sourd-muet arrivant, on lui apprenait l’alphabet manuel (moins d’une heure disait l’abbé) pour épeler,
  • puis à écrire les lettres et des mots, en commençant par des parties du corps ;
  • puis on utilisait la langue des signes pour donner les explications ;
  • enfin on détaillait les signes méthodiques qui expriment les temps des verbes, les articles, les genres, les prépositions, etc., avant d’apprendre à écrire.

Mais le langage par signes devait lui paraître très primitif. Il voulut le "civiliser" en y adaptant une grammaire pour donner une démarche rationnelle, "méthodique". Il "enrichissait "ainsi la langue des signes en donnant à chaque élément de la grammaire un signe particulier. L'abbé de l'Epée inventa ainsi des nouveaux signes pour désigner les mots comme "le", "la", "les". C'étaient les "signes méthodiques" qui devaient aider le langage naturel des signes.

Ce langage gestuel avec les signes méthodiques se rapprochait du "français signé" et permettait de faire au sourd-muet des dictées littérales. Pour Léon Vaïsse, il "laissait le sourd-muet abandonné à lui-même, à peu près dans l’impossibilité de rendre par écrit ses propres idées". Pour Berthier, le système de l’abbé de l’Épée consistait à faire cadrer le signe avec le mot plutôt qu’avec l’idée. Bébian expliquera plus tard que le stade intermédiaire des signes méthodiques est inutile.

Lors des leçons, l’abbé s’aidait de la parole pour les moins sourds, de l’écriture avec des lettres individualisées, des signes méthodiques. Entre eux, les sourds communiquaient avec leur langue des signes.

Les objectifs

L’abbé ne cherchait pas tant à trouver un moyen de communiquer qu’à développer l’intelligence des sourds. "Il ne s’agit que de faire entrer par leurs yeux dans leur esprit ce qui est entré dans le nôtre par les oreilles. Ces deux portes ouvertes en tout temps présentent l’une et l’autre un chemin qui conduit au même terme, lorsqu’on ne s’égare ni à droite ni à gauche de celui des deux dans lequel on s’est engagé".

Cette conception allait à l’encontre de celle des pédagogues adeptes de la méthode orale comme celle de Pereire dont le but était d’associer l’apprentissage de la parole et de la lecture labiale à l’instruction. Elle allait aussi à l’encontre des idées d’alors sur le langage naturel des sourds-muets.

Cet "habillage" que l’abbé de l’Épée appelait "signes méthodiques "rendit en fait ce langage peu praticable. L’instituteur ne l’utilisait qu’au cours des deux séances de cours qu’il faisait chaque semaine.

Les séances publiques

Elles commencèrent en 1770, alors que l’école avait une trentaine d’élèves. Avec ses meilleurs élèves, l’abbé organisait des séances publiques de démonstration d’enseignement où Il conviait de nombreux spectateurs, français et étrangers, des ambassadeurs, et même des souverains comme l’empereur d’Autriche Joseph II, venu sous un nom d’emprunt. Les séances duraient deux heures et se déroulaient dans la chapelle. Le nombre de spectateurs fut parfois si élevé qu’il devait refaire une nouvelle séance en fin d’après-midi.

Cet "enseignement spectacle" effectué lors "d’exercices publics", véritable médiatisation de la méthode, a eu pour premier mérite de démontrer que les sourds-muets pouvaient bénéficier d’une instruction par le recours à "la mimique", qu’ils étaient capables d’acquérir les mêmes connaissances que les entendants. Outre l’empereur Joseph II d’Autriche en 1777, l’Impératrice Catherine II de Russie en 1780 assista à des séances d’éducation de l’abbé.

Pendant les premières années, "je ne pensais pas même à désirer, et encore moins à entreprendre de faire parler mes deux élèves". Après avoir découvert "les ouvrages de l’espagnol Bonet avec son alphabet manuel et du médecin suisse en Hollande, Amman", l’instituteur se mit à enseigner aussi la méthode orale aux enfants qui en étaient capables.

L‘abbé de l’Épée reconnaissait les limites de son enseignement. Dans une lettre adressée en novembre 1785 à l’abbé Sicard, alors à l’Institution de Bordeaux, il expliquait : "J’applaudis sincèrement vos succès mon cher confrère, mais je crains que vous ne soyez dupe de l’envie de faire de vos élèves des métaphysiciens. N’espérez pas qu’ils puissent jamais rendre, par écrit, leurs idées. Notre langue n’est pas leur langue ; c’est celle des signes. Qu’il vous suffise qu’ils sachent traduire la nôtre avec la leur, comme nous traduisons, nous-mêmes, les langues étrangères, sans savoir ni penser, ni nous exprimer dans ces langues. Que vos élèves sachent, comme les miens, écrire sous la dictée des signes… ".

Dans cette école publique et gratuite était dispensé un enseignement collectif regroupant des jeunes sourds-muets, venant d’horizons différents, ayant chacun sa langue des signes particulière, Les échanges entre ces enfants permit d’obtenir une langue des signes commune, s'harmonisant en idiome pour la communauté sourde qui s’est ainsi constituée autour d’un langage. Certains des élèves purent à leur tour enseigner en France et dans des pays étrangers, parfois à la demande de leur souverain, amorçant la diffusion planétaire de ce langage universel et l’accès à l’instruction pour tous les sourds. A part quelques exceptions, cette instruction était jusque là réservée aux enfants de riches, dispensée par des professionnels dont certains gardaient jalousement le secret de leur méthode. Ce langage commun n’a pas eu qu’un rôle relationnel pour les sourds-muets, mais elle leur permit de s’identifier autour de cette langue commune pour forger progressivement une "communauté sourde".

La formation de futurs maîtres

L’abbé s’occupa très tôt de la formation de maîtres, français et étrangers, capables de dispenser à leur tour le même enseignement. Cette formation permit d’implanter la méthode de l’abbé de l’Épée en Europe où elle prit bientôt le nom de "méthode française", en opposition à la "méthode allemande" de Heinicke. Ces futurs enseignants venaient de toute l’Europe : Autriche, Espagne, Italie, Hollande, Suisse, Allemagne. La plupart étaient des ecclésiastiques mais il y avait aussi des laïcs. A Bordeaux, ce sera l’abbé Sicard en 1786. Les sourds-muets de plusieurs villes, aussi bien en France qu’à l’étranger, purent ainsi bénéficier d’un enseignement très tôt. À Angers, Charlotte Blouin put fonder une école dès 1777, et l’abbé Sicard à Bordeaux en 1786. En Autriche, les deux instituteurs envoyés se former à Paris ouvraient une école à Vienne en 1779.

Les écrits de l’abbé de l’Épée

Chaque année de 1771 à 1774, l’abbé de l’Épée fit paraître un ouvrage sans nom d’auteur intitulé Lettre de M. l’abbé ***, instituteur des sourds et muets, à l’abbé ***, son ami intime dans lequel il décrivait ses conceptions pédagogiques pour l’éducation des enfants sourds et muets [6]. Il poursuivit en 1776 avec un mémoire intitulé Institution des sourds et muets par la voie des signes méthodiques , ouvrage qui contient le projet d’une langue universelle, par l’entremise des signes naturels assujettis à une méthode. En 1784, il publiait de nouveau ses méthodes, cette fois sous son nom mais avec un autre titre, La véritable manière d’instruire les sourds-muets confirmée par une longue expérience . Il l’avait à la fois allégé et complété. Il avait notamment supprimé sa diatribe avec Pereire qui était mort en 1780. Il avait alors d’autres soucis. "J’avais à combattre d’autres adversaires plus redoutables, je veux dire un nombre de théologiens, de philosophes (raisonnables) et d’Académiciens de différents pays qui soutenaient qu’il était impossible d’assujettir les idées métaphysiques à des signes représentatifs, et par conséquent qu’elles resteraient toujours au-dessus de l’intelligence des sourds-muets". L’abbé de l’Épée était en délicatesse avec sa hiérarchie, à propos notamment de la confession des enfants sourds-muets. Il avait ajouté, à son enseignement par les signes, sa méthode pour apprendre aux sourds à parler et à "entendre par les yeux, sans qu’on leur fasse aucun signe manuel". Il montrait ainsi son ouverture d’esprit pour communiquer avec les enfants sourds.

La reconnaissance de contemporains : Louis XVI, Condorcet, Pierre Desloges

Pierre Desloges

Le livre de l’abbé Deschamps, paru au début de 1779, révolta un jeune homme sourd, Pierre Desloges, qui avait été confronté à l'enseignement de l’oralisme prôné par l’abbé d'Orléans. Dans sa méthode d’instruction des sourds-muets basée sur la parole, l’abbé Deschamps ne berçait pas d’illusions les lecteurs. Il reconnaissait : "Le plaisir n’accompagne pas nos leçons : loin delà, elles semblent avoir pour apanage l’ennui et le dégoût ; elles sont nuisibles à la santé... La répugnance que les sourds et muets ont à souffrir que nous mettions nos doigts dans leur bouche, et à consentir de mettre les leurs dans la nôtre, ne peut se vaincre qu’avec beaucoup de peine, d’application et de patience… On doit travailler avec d’autant plus de courage qu’il est impossible de leur rendre autrement l’usage de la parole".

Cet ouvrage de l’abbé Deschamps déclencha la colère de Pierre Desloges. Dès les mois suivants, il publiait Observation d’un Sourd et Muet sur un cours élémentaire d’éducation des Sourds et Muets [2]. L'auteur donnait des "éclaircissements sur sa personne", placés en tête de l'ouvrage, et surtout dans deux lettres parues dans des journaux, notamment celle adressée au marquis de Condorcet dans le Mercure de France en décembre 1779. Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Paris avait remarqué le livre de Pierre Desloges qu'il avait rencontré à plusieurs reprises avant de faire des commentaires flatteurs sur l'ouvrage et son auteur. Desloges racontait les difficultés qu’il avait rencontrées depuis l’apparition de sa surdité à l’âge de sept ans survenue au cours d’une variole : "Abandonné à moi-même et n’ayant reçu aucune instruction depuis cette époque où je savais seulement lire et un peu écrire."

Né près de Tours en 1747, ses parents le conduisirent à Paris à l’âge de 21 ans "pour y trouver asile"… "Mis en apprentissage contre le gré et l’avis de mes parents qui me jugeaient incapable de rien apprendre ; obligé de chercher de l’ouvrage pour subsister ; sans appui, sans protection, sans ressource ; réduit deux fois à l’hôpital, faute d’ouvrage ; forcé de lutter sans cesse contre la misère, l’opinion, le préjugé, les injures, les railleries les plus sanglants des parents, d’amis, de voisins, de confrères qui me traitent de bête, d’imbécile,"… "Dans les commencements de mon infirmité, et tant que je n’ai pas vécu avec des sourds-muets, je n’avais d’autre ressource pour me faire entendre que l’écriture ou ma mauvaise prononciation. Je ne me servais que de signes épars, isolés, sans suite et sans liaison. Je ne connaissais point l’art de les réunir pour en former des tableaux distincts au moyen des quels on peut représenter ses différentes idées, les transmettre à ses semblables, converser avec eux en discours suivis et avec ordre". C’est à Paris "qu’un sourd-muet de naissance, de nation italienne qui ne sait ni lire, ni écrire", l’initia au langage des signes à l’âge de 27 ans, 6 ans après son arrivée à Paris.

Pierre Desloges ne pouvait accepter sans réagir l’attaque de l’abbé Deschamps contre le langage des signes que l’instituteur méconnaissait. "Semblable à un français qui verrait décrier sa langue par un allemand, lequel en saurait tout au plus quelques mots, je me suis cru obligé de venger la mienne des fausses imputations dont la charge cet auteur (Abbé Deschamps) ; et de justifier en même temps la méthode de l’abbé de l’Épée, laquelle est toute fondée sur l’usage des signes. J’essaie en outre de donner une idée plus juste qu’on ne l’a communément, du langage de mes compagnons sourds et muets de naissance qui ne savent ni lire, ni écrire, et qui n’ont jamais reçu d’autres leçons que celles du bon sens et de la fréquentation de leurs semblables". Il expliquait que, quand il commença à rédiger son livre "pour la défense du langage par signes ou gestes", il ne pensait nullement à l’abbé de l’Épée. "Si la méthode de cet ingénieux Instituteur des sourds et muets se trouve défendue dans mon ouvrage, ce n’est qu’indirectement, c’est qu’elle s’est trouvée nécessairement liée à mon sujet, c’est que je n’ai d’abord voulu justifier la langue des signes que par des autorités et des exemples". Le mérite de l’abbé de l’Épée est d’avoir observé que "les sourds et muets avaient une langue naturelle au moyen de laquelle ils communiquaient entre eux : cette langue n’étant autre que la langue des signes, il a senti que s’il parvenait à connaître ce langage, rien ne lui serait plus facile que de réussir dans son entreprise. Le succès a justifié une réflexion aussi judicieuse. Ce n’est donc pas l’abbé de l’Épée qui a créé et inventé ce langage ; tout au plus, il l’a appris des sourds et muets ; il a seulement rectifié ce qu’il a trouvé défectueux dans ce langage, il l’a étendu et lui a donné des règles méthodiques".

Dans cet ouvrage écrit par un sourd-muet dès 1779, corrigé par l’abbé Copineau, l’ami au-quel l’abbé de l’Épée avait adressé ses quatre lettres publiées entre 1771 et 1774, on pressent l’enjeu du combat parole - mimique qui ne va pas cesser pendant deux siècles. Bien au-delà des discussions sur la pédagogie, il s’agit avant tout de la place des sourds dans la société et de la prise en considération de leur langue naturelle.

Dans ce combat, les discussions reprendront sans fin, avec les mêmes arguments et la même demande de la part des sourds-muets. Toute attaque de la langue des signes était désormais ressentie comme une agression à leur dignité, ce que certains partisans de la méthode orale pure ne comprirent pas.

Condorcet

Les commentaires de Condorcet sur le livre de Pierre Desloges parus dans le Mercure de France sont très instructifs sur la conception du langage des signes à cette époque. "De tout temps, les sourds et muets ont su se faire entendre par signes avec une facilité qui pouvait surprendre les autres hommes. Ils ont su communiquer entre eux plus aisément encore et on avait appris à lire et à écrire à quelques uns. Mais ce langage des signes n’avait été qu’une langue imparfaite, comme celle de quelques peuples sauvages. M. l’abbé de l’Épée en a fait une langue régulière, riche, assujettie à la syntaxe générale de la grammaire, une langue enfin dans laquelle il peut traduire toute autre".

Louis XVI

Après Louis XV qui honora l’oralisme de Pereire, ce fut à Louis XVI de reconnaître l’intérêt de la langue des gestes. En 1778, il reconnut lui-même officiellement les bienfaits de l’école de l’abbé de l’Épée. Il promulgua un arrêt de son Conseil : "Étant instruit du zèle et du désintéressement avec lequel le sieur Abbé de l’Épée s’est dévoué depuis plusieurs années à l’instruction des Sourds et Muets et du succès presque incroyable de sa méthode "… le Conseil décidait "d’étudier les moyens les plus propres pour former dans la ville de Paris un établissement d’éducation et d’enseignement pour les Sourds et Muets de naissance". Il prévoyait de localiser l’établissement dans le monastère des Célestins.

Il fallut attendre la Révolution pour que le souhait de Louis XVI se concrétise en 1791.

Les controverses : Jacob Pereire, Heinicke

Les controverses les plus connues se firent avec Jacob-Rodrigue Pereire et Samuel Heinicke mais il en exista d’autres, notamment avec un critique de Berlin, Nicolaï.

Avec Pereire

Dans les cinq ouvrages publiés sous couvert d’anonymat, l’abbé de l’Épée polémiqua avec les adeptes de la parole, surtout avec Pereire et son "disciple" Saboureux de Fontenay. Pour Pereire, les signes méthodiques étaient "du chinois". L’abbé expliquait que Pereire était venu assister à une de ses leçons. Alors qu’un élève écrivait les premières lignes d’une lettre dictée par signes, "Ce Monsieur nous a arrêté en disant : je ne l’aurais jamais cru, vous avez donc autant de signes que les chinois ont de caractères. La différence qu’il y a entre nos signes et les caractères chinois, c’est que ceux-ci n’ont pas de liaison naturelle avec les choses naturelles qu’ils doivent signifier ; nos signes, au contraire, sont toujours dans la nature". Pereire contestait l’efficacité de cette méthode. "Le plus savant des disciples de M. Pereire qui attaque notre méthode voudrait que je songeasse à supprimer peu à peu les signes méthodiques pour accoutumer insensiblement mes élèves à l’intelligence de l’esprit, au génie et au caractère de la langue : ce sont ses expressions. Ce monsieur trouve apparemment que notre méthode ne tend pas à ce but, ou qu’elle ne pourra jamais y faire parvenir nos élèves, même en introduisant dans la lecture des meilleurs livres, et la ressource qu’il me présente pour les conduire à ce terme, c’est la dactylologie, c’est-à-dire l’alphabet manuel espagnol, un épellage continuel (je supplie qu’on me passe ce terme)". Pourtant, l’abbé utilisait la dactylologie dès le début de ses leçons, mais elle devait rester pour lui un simple auxiliaire.

La notoriété de Pereire faisait-elle de l’ombre à l’abbé ? "La réputation que Pereire s’était acquise donnant dans l’esprit du Public un certain crédit à ce préjugé, il était nécessaire que je le combattisse lorsque je fis imprimer ma méthode". Puis, il expliquait que la méthode de Pereire, d’après sa communication à l’Académie des sciences en 1751, se faisait en deux parties. "La première apprend aux enfants à lire et à prononcer le français mais sans leur faire comprendre que quelques choses et phrases d’usage familier, en 12 à 15 mois. La deuxième partie leur apprend tout le reste de l’instruction en un temps beaucoup plus considérable". L’abbé pose alors la question : "si pour des enfants qu’on a dans sa maison, il faut 12 à 15 mois pour la première partie de son art, comment faire pour des sourds-muets qui ne viennent que deux fois par semaine ? Il a donc été nécessaire de trouver une voie plus courte qui, en réunissant les deux parties ci-dessus, apprit beaucoup plus de mots en moins de temps, et donnait l’intelligence, non seulement de quelques phrases des plus familières, mais de toute phrase non compliquée". Non seulement il critiquait les "objections de MM. les dactylologistes contre la méthode des signes", mais il considérait que l’alphabet manuel pouvait s’apprendre en une heure, et que "ce n’est pas à la dactylologie mais à leur lecture que les disciples de M. Pereire sont redevables des connaissances qu’ils ont acquises".

Il est intéressant de noter que bien plus tard, au cours du congrès de Milan de 1880, un participant évoqua une relation de voyage d’un suédois qui avait rencontré Saboureux de Fontenay, le célèbre élève de J.-R. Pereire : "Il ne restait chez ce dernier, alors âgé d’environ 30 ans, aucune trace des leçons qu’il avait reçues. Or, il avait parlé devant les commissaires de l’Académie des sciences". Le directeur de l’école Pereire lui avait répondu : "Au reste, dans ces circonstances, nous savons que beaucoup de sourds-muets soit par timidité, soit pour toute autre cause, hésitent à faire usage de la parole en présence de personnes étrangères". L’instruction par la parole du plus célèbre disciple de J.-R. Pereire ne pouvait être un échec aux yeux des fidèles.

Avec Heinicke

L’abbé de l’Épée eut, dès les années 1770, des disciples dans d’autres pays d’Europe, notamment en Suisse, en Espagne, en Hollande. L’empereur d’Autriche, après avoir assisté aux leçons de l’abbé de l’Épée, lui demanda de former un jeune ecclésiastique afin de créer un établissement semblable à celui de l’instituteur de Paris. Lorsque Heinicke appris que "ce nouveau maître des sourds et muets instruisait selon la méthode de Paris, il lui écrivit pour l’engager à l’abandonner, en l’assurant que non seulement elle était inutile, mais qu’elle était même nuisible à l’avancement des sourds et muets. Il avait déjà publié précédemment dans sa langue un ouvrage, qui nous était inconnu jusqu’alors, dans lequel il se glorifiait d’être le premier et le seul qui eut inventé et qui mit en pratique la véritable manière d’instruire les sourds et muets". De l’Épée et Heinicke ne pouvant correspondre dans la langue de leur pays, ils décidèrent d’écrire en latin et demandèrent à l’Académie de Zurich de donner un avis sur la controverse. Cet échange de courriers dévoilait les conceptions pédagogiques de Heinicke. L’abbé de l’Épée rappelait les trois propositions de l’instituteur de Leipzig :

  • l’ouïe ne peut être supplée par la vue ;
  • l’esprit des sourds-muets ne peut concevoir des idées abstraites, même par l’intermédiaire de l’écriture et à l’aide des signes méthodiques ;
  • les signes et les mots appris par leur voie doivent être oubliés.

La méthode de l’instituteur allemand avait "pour base unique la langue articulée aidée du goût qui supplée au défaut de l’ouïe....La langue articulée est, d’après ma manière d’instruire mes élèves sourds-muets, le point capital. Par elle et par les idées de toutes sortes qui lui sont attachées, ils acquièrent un très grand nombre de notions et de pensées... Hors mon fils et moi, personne ne connaît la méthode que j’ai inventée pour instruire les sourds-muets".

En 1783, l’Académie de Zurich se prononça en faveur de l’abbé de l’Épée, retenant que Heinicke ne connaissait pas bien la méthode de l’abbé de l’Épée. "Quant à la méthode de Heinicke qui se déclare l’inventeur de la seule méthode bonne et vraie de la manière d’instruire les sourds et muets, et qui s’abaisse en ne voulant la communiquer qu’à prix d’argent, nous ne la jugeons pas, pas plus que d’autres ne peuvent le faire. Il dit qu’il obtient chez les sourds, à l’aide du goût, les effets que les sons produisent chez les entendants. Nous avouons franchement ne pas comprendre du tout comment cela peut se faire". Cette polémique a contribué à faire de Heinicke, pendant tout le XIXe siècle, la figure emblématique de la "la méthode allemande".

La deuxième vie de l’école

Les derniers jours de l’abbé

Un tableau de Frédéric Peyson, artiste sourd-muet qui exposa cette huile au salon de 1839, résume parfaitement la situation de l’agonie de l’abbé de l’Épée, mort le 23 décembre 1789. On voit autour du mourant le frère aîné de l’abbé, architecte, l’abbé Sicard et Mgr de Cicé, évêque de Bordeaux, devenu entre temps garde des sceaux. L’évêque avait envoyé l’abbé Sicard auprès de l’abbé de l’Épée pour apprendre l’art d'instruire les sourds et muets. Au retour de l’abbé, l’évêque créa à Bordeaux une "école pour sourds et muets" qu’il lui confia. Le tableau est complété par la présence d’enfants sourds-muets inquiets de leur sort et d’une délégation de l’Assemblée nationale et de la Commune venue rendre hommage à l’instituteur et rassurer l’abbé de l’Épée sur l’avenir de son école.

Il fut enterré dans l’église Saint-Roch, sa paroisse, où il emmenait régulièrement ses élèves pour répondre à tour de rôle à sa messe, du moins ceux qui étaient "formés à l'articulation". Le 23 février 1790, un service solennel fut organisé dans l’église Saint-Étienne-du-Mont en présence d’une députation de l’Assemblée nationale, du Maire et de l’Assemblée Générale des représentants de la Commune, avec une oraison funèbre prononcée par l’abbé Claude Fauchet "prédicateur ordinaire du roi et représentant de la Commune". La cinquantaine de pages du texte de cette oraison furent éditées peu après "par l’ordre de l’Assemblée générale des représentants de la Commune"  [7]. Ce morceau d’anthologie de dithyrambe à la gloire à la fois de la religion, de la révolution et de la patrie, fut le premier hommage révolutionnaire officiel à l’œuvre de l’abbé. "Bénissez avec tous les Citoyens de cette auguste Assemblée, l’homme unique dans les Annales du Monde, à qui la Ville créatrice de la Liberté Française décerne les Honneurs suprêmes. Les Morts et les Vivants, le Ciel et la terre, le Présent et l’Avenir, la Nature, la Religion, la Patrie le proclament Grand et ce concert de louanges en faveur d’un simple Prêtre, d’un simple Citoyen, retentit dans l’Éternité". La situation de l’abbé de l’Épée par rapport à sa hiérarchie religieuse n’était probablement pas sans déplaire aux représentants des assemblées de la Révolution. Comme l’a dit l’abbé Claude Fauchet dans son oraison : "Il a fallu la révolution qui nous rend libres, pour que l’éloge du plus saint Prêtre, et du plus généreux citoyen, fut prononcé dans un Temple. La sévérité même de ses principes eût paru un obstacle à l’hommage qu’inspirent les douces vertus. Son génie consacré par la plus belle invention de la bienfaisance et de la charité, eut semblé terni et comme profané par des pensées théologiques et morales qui n’étaient pas celles qui dominaient... Telle était la servitude où languissait la France. Les opinions étaient enchaînées ; la doctrine était captive ; l’exil et les prisons menaçaient les consciences sincères ; le despotisme était partout et quoique plus opposé encore au Royaume de J.C qu’au Royaume du monde ; il siégeait sur les Trônes des Églises aussi durement que sur celui de l’empire". On comprend pourquoi, lors de l’inauguration de la statue de l’abbé de l’Épée à Versailles en présence des autorités locales et départementales, l’absence des autorités ecclésiastiques fut remarquée. Le panégyrique révolutionnaire de l’abbé Fauchet et le jansénisme affiché n’étaient pas oubliés.

Mais l’école, toujours rue des Moulins, était en péril. Elle fut sauvée grâce à l’aide de la Commune de Paris ; elle nomma un successeur provisoire, l'abbé Masse, qui avait assisté pendant une dizaine d'années aux leçons de l’instituteur. La Commune émit l’idée de créer un établissement national pour les sourds-muets et porta ce projet à l’Assemblée nationale.

L’école et la Révolution

Les députés ouvrirent un concours auquel se présenta seul l’abbé Sicard qui fut nommé instituteur en chef de l'école des sourds-muets. Il prit ses fonctions le 1er avril 1790. Pendant les premiers mois qui suivirent sa nomination, l'abbé Sicard eut à se débattre pour assurer la vie matérielle à ses élèves. L’école était en plein marasme, sans local. L’abbé implora l’aide de l'Assemblée nationale et obtint le droit de s’installer dans l'ancien couvent des Célestins, promis par Louis XVI en 1785.

L’Institution n’avait pour vivre que l’aumône et quelques pensions d’élèves. Il fallut des mois pour trouver une solution pérenne aux problèmes matériels. Ce retard n’était pas lié à une hostilité des députés mais à la lenteur des décisions des divers comités. Une loi de juillet 1791 attribua officiellement le bâtiment des Célestins pour les sourds et les aveugles et érigea l’établissement en Institution nationale. En février 1794, la Convention nationale attribua aux sourds-muets, le ci-devant séminaire de Saint-Magloire de la rue Saint-Jacques, à la demande de l’abbé Sicard qui voulait la séparation des aveugles. Le responsable des aveugles, Valentin Haüy, et Sicard se haïssaient ; Sicard prétendait que Haüy l’avait dénoncé comme « prêtre réfractaire ». Après être restés trois ans et demi aux Célestins, les sourds s’installèrent rue Saint-Jacques le 1er avril 1794, en pleine "terreur" qui s’acheva avec la chute de Robespierre en juillet.

Dès 1790, dans les documents officiels de la Convention, l’instituteur était glorifié : "l’immortel l’Épée", "de l’Épée, dépositaire unique de cette précieuse méthode qui nous donne l’espérance de voir réaliser un projet d’une langue universelle". Le député Roger Ducos alla jusqu’à qualifier de "nouveau génie" l’abbé de l’Épée, parfois dénommé "citoyen Lepée". Lors des débats à l'Assemblée constituante le 21 juillet 1791, le rapporteur s'est plu à rappeler que l'abbé avait souvent sollicité l'ancien gouvernement de donner à son école le caractère d'établissement public. Louis XVI l'avait promis ; ce sont des acteurs de la Révolution qu'ils l'accomplirent. "Deux arrêtés du 21 novembre 1778, l'autre du 25 mars 1785, renferment différentes dispositions qui avaient cet objet mais ces arrêtés n'ont pas été revêtus des formes anciennement usitées pour leur donner le caractère de loi ; en sorte que c'est à l'Assemblée nationale qu'il était réservé de consolider cette belle institution". À la demande d'un parlementaire, le rapporteur a ainsi rédigé l'article 1er du décret créant officiellement l'Institution des sourds-muets, situé au début dans les bâtiments du couvent des "ci-devant Célestins", confié à l'Abbé Sicard. "Le nom de l'Abbé de l'Épée, premier fondateur de cet établissement, sera placé au rang de ceux des citoyens qui ont le mieux mérité de l'humanité et de la patrie". Ainsi, la fuite du roi un mois avant n'avait pas altéré la perspicacité des institutions républicaines.

Loin de condamner l’école de l’abbé de l’Épée, un ecclésiastique, comme on aurait pu le craindre, la Révolution le glorifia et immortalisa son enseignement.

C’est grâce à la notoriété que l’abbé de l’Épée avait acquise que la nation s’intéressa aux sourds-muets. On comprend leur reconnaissance.

Les responsables de l’institution

Le ministre de tutelle

Depuis la création par la Convention, l’établissement a été placé sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, comme pour les hospices et les bureaux de bienfaisance, et non pas rattaché à un ministère de l’Instruction publique. Cette dépendance laissait un doute sur l’intégrité et les capacités des enfants, par leur assimilation aux infirmes, indigents, et autres catégories de malades mentaux. Lors du congrès de 1900, une des revendications des sourds-muets était le rattachement de leurs établissements au ministère de l’Instruction publique, car ils ne voulaient plus que les écoles soient des établissements de bienfaisance comme les asiles, les hospices, etc.

Les directeurs

Jusqu’en 1839, un Conseil d’administration, dont certains membres comme de Gérando (ou Degérando) avaient un poids considérable, choisissait les responsables de l’établissement, et un Conseil de perfectionnement orientait l’enseignement pour l’ensemble de l’établissement et élaborait des Circulaires adressées à toutes les institutions de France qui furent remplacées en 1844 par les Annales de l’éducation des sourds-muets.

En 1841, une ordonnance royale créa un Conseil supérieur pour les établissements de bienfaisance et d’utilité publique et remplaça le Conseil d’administration par une Commission consultative. Comme le soulignait Menière, "cette commission constate les résultats mais elle ne change rien aux procédés mis en pratique...Chaque professeur peut agir à sa guise dans le cercle de ses attributions".

En 1890, on dénombrait déjà 17 directeurs depuis la fondation alors qu’il n’y avait eu que quatre médecins. Cette instabilité des directeurs reflète les hésitations concernant la pédagogie tant de la part du ministre de l’Intérieur, que des divers conseils d’administration ou commissions consultatives. Le premier des directeurs fut l’abbé Sicard. Certains furent des partisans de l’oralisme pur sans concession comme Désiré Ordinaire (1778-1847), médecin, professeur d’histoire naturelle, recteur de l’Académie de Besançon puis de celle de Strasbourg, sans aucune expérience de l’éducation des sourds-muets, directeur de 1831 à 1838. D’autres n’y étaient pas favorables, comme Martin Etcheverry qui avait rendu compte du congrès de Dresde en 1875 où l’oralisme pur avait été condamné. Il a été renvoyé de l’Institution nationale de Paris, peu avant le congrès de 1880 car il était considéré comme trop modéré.

L’abbé Roch-Ambroise Cucurron Sicard (dit abbé Sicard) (1742-1822)

Contrairement à ses prédécesseurs précepteurs, l’abbé de l’Épée avait formé de nombreux élèves dont Sicard. Pour de Gérando, l’abbé Sicard avait adopté auprès de l’abbé de l’Épée ses principes fondamentaux qui "faisaient considérer l’instruction du sourd-muet comme une traduction, les signes mimiques comme la langue maternelle du sourd-muet, la langue conventionnelle usitée dans la société comme la langue étrangère, qui, à l’aide de la traduction, doit être enseignée au sourd-muet".

Si l’abbé de l’Épée fut glorifié par les acteurs de la Révolution, l’abbé Sicard y vécut des heures très difficiles. En août 1792, il fut arrêté sous l'inculpation d'avoir donné asile à des prêtres réfractaires. S'il eut la vie sauve, c’est grâce à son élève Massieu, particulièrement doué, qui avait accompagné l’abbé depuis Bordeaux. Son élève présenta en son nom et au nom des condisciples qui l'accompagnaient une pétition dans laquelle il disait à l'Assemblée nationale : "Citoyen président, rends Sicard à ses enfants : c'est lui qui nous a appris ce que nous savons ; sans lui nous serions comme des animaux. Depuis qu'on nous l'a ôté, nous sommes tristes et chagrins". L'abbé fut remis en liberté quelques jours après.

L’abbé Sicard était avant tout un grammairien. En l'an III, il fut chargé d'un cours à l'Ecole normale. Lors de la création de l'Institut, il fit partie d'abord de la section de grammaire générale, et plus tard, de la classe de littérature qui reprit ultérieurement son ancienne dénomination d'Académie française.

Sa collaboration aux Annales religieuses, politiques et littéraires porta ombrage au Directoire. Condamné à la déportation après le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), il fut obligé de se cacher, et occupa les loisirs de cette retraite à composer sa Grammaire générale et son Cours d'instruction d'un sourd-muet de naissance et qui peut être utile à l'Éducation de ceux qui entendent et qui parlent paru en 1803. Le gouvernement consulaire le rendit à ses fonctions.

L'abbé Sicard vit avec plaisir le retour des Bourbons. Pendant les Cent-Jours, craignant d'être inquiété, il partit pour Londres où il fit des démonstrations publiques avec ses meilleurs élèves, Massieu et Clerc, et revint en France après Waterloo. Il y fit la connaissance du pasteur Thomas Hopkins Gallaudet qui était venu en Europe pour s’informer sur les différentes méthodes d’enseignement pour les jeunes sourds. Plusieurs enfants des États-Unis avaient été confiés à des oralistes en Grande-Bretagne, avec de médiocres résultats. Ces oralistes refusèrent de "donner leur méthode "au pasteur américain. Celui-ci poursuivit son périple à Paris et y resta trois mois qu’il mit à profit pour apprendre la méthode des signes et perfectionner son français. Il sympathisa avec Laurent Clerc, qui accepta de l’accompagner aux États-Unis où il n'existait pas encore d'enseignement spécifique pour les sourds. Durant le voyage, Clerc et Gallaudet perfectionnèrent mutuellement leurs langages. Aussi comprend-on pourquoi il existe, entre la langue des signes française et la langue des signes américaine, environ 40 % de signes similaires, alors que la langue des signes américaine et anglaise, sont pour leur part, très éloignées.

L’abbé Sicard était à la fois professeur et directeur de l’Institution. Il procura du lustre à son établissement, contribuant ainsi à faire connaître les possibilités de l’instruction par la mimique non seulement en France mais aussi dans les autres pays. On lui doit d’avoir entrepris en 1820 une nouvelle édition de la partie de l’ouvrage de l’abbé de l’Épée de 1784, La véritable manière d’instruire les sourds-muets confirmée par une longue expérience, consacrée à l’oralisation. Sicard lui donna un titre sans équivoque, L'art d'enseigner à parler aux sourds-muets de naissance. Dans l’introduction, il rappelait que "Le sourds n’est totalement rendu à la société que lorsqu’on lui a appris à s’exprimer de vive voix et à lire la parole dans les mouvements des lèvres. Ce n’est qu’alors qu’on peut dire que son éducation est entièrement achevée". Le successeur de l’abbé de l’Épée expliquait qu’il espérait que des fonds seraient alloués à son institution pour permettre un tel enseignement. L’Institution dut attendre 1838 pour avoir les fonds grâce à la donation testamentaire d’Itard.

L’abbé Sicard a eu le très grand mérite d’avoir su recruter deux fortes personnalités qui ont beaucoup apporté à la renommée de l’Institution, Jean-Marc Gaspard Itard, et son filleul Auguste Bébian. Il a laissé un souvenir mitigé dans son établissement. Berthier, qui le connut bien, "regrettait qu’il n’ait pas cru devoir confesser franchement son ignorance complète de la langue naturelle du sourd-muet". Selon de Gérando, l’abbé Sicard n’avait pas de règles fixes, "manquait d’un type normal de méthode...ses procédés n’étaient consignés nulle part". Pour Léon Vaïsse, l’abbé Sicard s’est "préoccupé de préparer pour le monde ses élèves en les initiant à l’emploi intelligent de la langue de leur pays, sous la forme écrite du moins". En fait, l’abbé Sicard laissait en 1822 un établissement en désarroi pédagogique, sans programme d’enseignement, où le mélange des signes méthodiques et de langue naturelle des signes entraînait une grande confusion, incitant certains responsables à s’orienter vers l’oralisme. Auguste Bébian avait déjà quitté l’établissement sans avoir pu faire mettre en application ses idées.

Les enseignants

Roch-Ambroise Auguste Bébian (1789-1839)

Né à la Guadeloupe en 1789, ses parents le confièrent en 1802 à l’abbé Sicard qui le baptisa, devint son parrain et lui donna son prénom. Logé chez un professeur de l’Institution, poursuivant de brillantes études au Lycée Charlemagne, il fréquenta régulièrement l’Institution où il côtoyait les élèves, particulièrement Laurent Clerc, et apprit à leur contact la langue naturelle des sourds-muets.

Au départ de son ami Clerc en 1816 pour les États Unis, il prit sa place d’enseignant et devient l’année suivante Censeur des études, poste créé spécialement pour lui. Il put comparer le fossé entre la langue naturelle des sourds-muets qu’il pratiquait parfaitement, et "la mimique" enseignée par l’abbé Sicard. En 1817, il publia un Essai sur les sourds-muets et sur le langage naturel, ou introduction à une classification naturelle des idées avec leurs signes propres . Il montrait avec quelle facilité "les sourds-muets qui arrivent dans l’institution causant au bout de quelques jours avec leurs camarades comme s’ils avaient toujours vécu ensemble".

Grand admirateur de l’abbé de l’Épée, Bébian n’en condamnait pas moins "les signes méthodiques" pour les remplacer par le recours à la "langue naturelle des sourds". Dans son Éloge historique de l’abbé de l’Épée paru en 1820   où il faisait aussi l’éloge de la langue naturelle des signes, Bébian n’en exonérait pas pour autant l’abbé de ses signes méthodiques : "M. L’abbé de l’Épée, qui insiste en vingt endroits de son livre, sur la nécessité d’instruire les sourds-muets par leur propre langage, dénature lui-même quelquefois ce langage, pour le plier aux formes de la langue française, que, d’un autre côté, il enseignait d’après les principes de la grammaire latine".

Ses idées ne furent pas comprises par le Conseil d’administration qui le renvoya en 1821. Est-ce parce qu'il enseignait avec les signes naturels ? Mais dès l’année suivante, ce même Conseil d’administration lui commandait un Manuel d'enseignement pratique des sourds-muets complété par un travail sur la représentation écrite de la langue naturelle intitulé Mimographie ou Essai d’écriture mimique propre à régulariser le langage des sourds-muets, paru en 1827. Il ne fut jamais réintégré dans l’Institution malgré les démarches des autres instituteurs. En 1834, il faisait paraître un Examen critique de la nouvelle organisation de l’enseignement dans l’institution royale des sourds-muets de Paris .

La portée du travail de Bébian fut considérable car il clarifiait pour la première fois l’enseignement de la langue naturelle des sourds-muets.

En quelques années, la langue naturelle des signes prônée par Bébian s’imposa dans tous les établissements de sourds-muets, tant en France qu’à l’étranger.

Ferdinand Berthier (1803-1886)

Si Roch-Ambroise Bébian fut l’enseignant de l’Institution des sourds-muets dont l’empreinte a le plus marqué l’histoire de la langue des signes, Ferdinand Berthier en fut le plus ardent défenseur. Bébian était un entendant voué corps et âme au bien-être des sourds-muets et à leur langage. Professeur sourd-muet, doué d’une belle intelligence et d’une ardeur hors du commun à défendre la cause des sourds-muets autour de leur langue, Berthier s’efforça de faire revenir Bébian après son expulsion. Son dynamisme lui vaudra le surnom des "Napoléon des sourds". Il a organisé un véritable culte pour célébrer l’abbé de l’Épée, avec notamment un banquet annuel.

Avec une énergie débordante, il s’ingénia à retrouver les restes de la dépouille de l’abbé de l’Épée dans l’église Saint Roch pour y élever un important cénotaphe. Il créa la Société centrale des sourds-muets, première association de sourds dans le monde, entreprit de faire élever le monument de Versailles et organisa la souscription.

Auteur de nombreux ouvrages et articles, il a laissé dans le milieu sourd l’image mythique de la réussite intellectuelle et de l’avocat des sourds. Il publia en 1852 L'abbé de l'Épée, sa vie, son apostolat, ses travaux, sa lutte et ses succès ; avec l'historique des monuments élevés à sa mémoire à Paris et à Versailles .

Il n’hésita pas à demander en 1840 la condamnation des propos d’Itard par les Académies de médecine, et des sciences morales et politiques, en leur adressant un mémoire imprimé intitulé : Sur l'opinion de feu le docteur Itard, médecin en chef de l'Institution nationale des sourds-muets de Paris, relative aux facultés intellectuelles et aux qualités morales des sourds-muets [8]. Dans son Traité des maladies de l’oreille et de l’audition, Itard attribuait de nombreux défauts aux sourds-muets sans instruction : "il n’est point en effet de créature humaine moins aimante... Il est encore remarquable par la légèreté de ses affections... Les sentiments de la nature sont les seuls qui se manifestent chez lui avec quelque vivacité.... Les sourds-muets ne peuvent pas aimer leurs parents autant que nous...". De telles réflexions étaient insupportables pour Berthier qui demandait qu’elles soient supprimées dans la réédition du livre sur les maladies d’oreille d’Itard prévue par l’Académie de médecine. On imagine difficilement l'Académie de médecine condamner Itard. Aussi n'est-il pas surprenant d'apprendre qu’en 1847, la commission n'avait pas encore répondu à Berthier, soit sept ans après le dépôt du mémoire. Une nouvelle commission fut désignée. En langage diplomatique, elle conseilla à l'Académie de voter des remerciements à M Ferdinand Berthier et de déposer le mémoire dans les archives pour en profiter un jour si l'Académie se décidait à publier une nouvelle édition du Traité d’Itard. Elle conseillait de présenter le mémoire à l'Académie des sciences morales et politiques. Celle-ci fit de même une réponse dilatoire. En 1852, Berthier faisait paraître en librairie son mémoire présenté aux Académies de médecine et des Sciences morales et politiques.

La diffusion des écoles pour les sourds-muets

En France, presque toutes les écoles enseignaient en langue des signes. Elles adoptaient la philosophie de l’Institution de Paris mais avec de grandes variations, malgré les efforts de Bébian. Elles avaient recours à des enseignants sourds-muets dont certains prirent l’initiative de créer une école privée.

On dénombrait 17 établissements en 1827, et 45 en 1850 dont 33 appartenaient à des congrégations religieuses. En 1904, sur les 63 établissements, 11 seulement étaient publics.

La plupart des écoles étaient aidées par les municipalités et les départements.

A l’étranger, cette pédagogie basée sur la mimique, appelée volontiers "méthode française", se confrontait à la "méthode allemande" selon Heinicke. De nombreux établissements avaient été créés depuis la fin du siècle précédent, beaucoup recourant à la méthode de l’abbé de l’Épée, parfois associée à "l’articulation". Aux États-Unis, la méthode de l’abbé de l’Épée avait été d’autant mieux adoptée que l’enseignement de la première école, le célèbre Connecticut Asylum for the Education and Instruction of Deaf and Dumb Persons à Hartford, était dirigé depuis 1816 par Laurent Clerc, un élève de l’abbé Sicard.

En Allemagne, la méthode de Heinicke avait fait tache d’huile en quelques décennies. Après une période d’enthousiasme, le succès n’était pas éclatant. Alors que la langue des signes avait été interdite dans beaucoup d’établissements allemands, au Congrès de Dresde de1875, les congressistes demandèrent à l’unanimité "l’emploi dans chaque institution de sourds-muets enseignants", et "une initiation obligatoire à la langue des signes pour tous les enseignants". Il avait été conclu que le "langage des gestes est la langue naturelle, primitive, du sourd-muet. Il n’est pas le but, mais la base et le principal instrument de son éducation".

Le retour de Jacob Rodrigues Pereire

L’oralisme avait des partisans. Un des attraits de la méthode orale pour les enseignants reposait sur des balises mieux identifiées que pour la mimique, sans leur imposer l’apprentissage de la langue. L’enseignement individuel, le choix des élèves, représentaient des atouts importants pour la méthode orale. Beaucoup plus que sur des détails pédagogiques, le choix binaire portait sur la finalité de l’instruction et la place du sourd dans la société.

Plusieurs pays suivirent le mouvement de l’Allemagne, comme la Suisse, l’Italie. En France, où les institutions nationales et les établissements d’obédience catholique restaient fidèles à l’abbé de l’Épée, peu d’écoles recourant à une méthode orale ouvrirent dans la deuxième moitié du siècle. Une des premières fut créée dans le Gard par des protestants et inaugurée en 1856. De même en Amérique, fortement marquée par l’abbé de l’Épée, il fallut attendre l’influence de Graham Bell dont la mère et la femme étaient sourdes, pour voir apparaître un enseignement par la méthode orale dans les années 1870.

La prédominance en France de la méthode de l’abbé de l’Épée ne pouvait qu’irritait la famille Pereire. Les deux petits-fils de Jacob Rodrigues Pereire eurent une réussite de premier plan dans de multiples activités, en France et à l’étranger : créateurs de lignes de chemins de fer (Paris-St Germain en 1835), construction navale (St Nazaire), création d’Arcachon, Compagnie Générale Transatlantique, banques, immobilier, journaux, politique, etc.

Les biographes et zélateurs de Jacob Pereire

Sans la volonté de la famille Pereire de rappeler la notoriété qu’avait eue leur parent au siècle précédent, le nom même de l’instituteur aurait probablement été oublié.

Une note biographique avait été publiée lors de la période révolutionnaire par Charles-Pierre Coste d’Arnobat dans un ouvrage paru en 1803 intitulé Essai sur de prétendues découvertes nouvelles dont la plupart sont âgées de plusieurs siècles [9]. L’auteur traitait de nombreux sujets, du "navire qui puisse s’élever dans l’air "jusqu’au mouvement perpétuel ; il commençait par consacrer plus d’une centaine de pages sur moins de 400 à l’art d’instruire les sourds-muets. Dès l’avant propos du livre, il écrivait : "N’est-ce pas une sorte de prodige moral, qu’au milieu des hommages de toutes espèces rendus à l’abbé de l’Épée, on n’ait jamais prononcé le nom du célèbre Pereyra que nous avons vu, en 1756, tenir une école publique du bel art dont il s’agit, et non seulement instruire dans tous les genres de sciences des élèves des deux sexes, nés sourds-muets, mais encore leur apprendre à parler très distinctement, et à prononcer comme nous".

L’auteur accusait l’Église de cet oubli de Pereire. "En écrivant et en publiant la défense du vertueux Pereyra et de ses devanciers, nous n’en demeurons pas moins convaincu que les trois quarts des Français regarderont toujours l’abbé de l’Épée comme l’inventeur de l’art d’instruire les sourds-muets de naissance. Dans tous les temps, les ecclésiastiques ont profondément connu l’art de surnager où le vulgaire se noie... On ne sait ce qu’il y a de plus étonnant, ou de l’insouciance de l’ancien régime et de l’Académie, et du profond oubli dans lequel ils ont laissé l’art de Pereyra, après avoir fait éclater un moment d’enthousiasme, ou de la mauvaise foi et peut-être de l’ignorance des prôneurs et des apologistes de l’abbé de l’Épée".

Il fallut attendre 1846 pour qu’un des amis des petits-fils de Jacob Pereire, Édouard Seguin, publie Jacob-Rodrigues Pereire, Premier instituteur des Sourds-Muets en France, Pensionnaire et interprète du Roi. Notice sur sa vie et ses travaux et analyse raisonnée de sa méthode - précédé de l’éloge de cette méthode par Buffon . Son auteur, connu comme un des fondateurs de l’éducation des enfants handicapés mentaux avec un ouvrage sur le Traitement moral, hygiène et éducation des idiots et des autres enfants arriérés, émigra peu après aux États-Unis où il connut une grande notoriété.

Seguin s’insurgeait contre la conspiration du silence vis à vis de Pereire. "Pereire avait importé l’art d’instruire les sourds-muets. Personne n’avait poussé aussi loin cet art que lui ; ses concurrents n’en avaient que des idées incomplètes ou absolument fausses, et l’abbé de l’Épée faisait partie de ces derniers... Son rival avait, par une propagande habile, attiré la bienveillance du public des sourds-muets, prédit leur émancipation". Seguin critiquait la publicité des lettres anonymes des années 1771 à 1774, puis du livre de 1776. "La moitié de cet ouvrage est une diatribe contre Pereire et une critique moqueuse de la dactylologie". Non seulement Seguin s’attaquait au comportement de l’abbé de l’Épée vis-à-vis de Pereire, mais il critiquait sa pédagogie. "La méthode d’enseignement qui a prévalu chez nous, il y a soixante quinze ans, parce que son auteur l’offrit pour rien, a déjà coûté des millions et elle n’est pas encore formulée. Chaque professeur l’enseigne à sa manière. Chaque élève l’emploie à la sienne. Chaque institution a son système... l’anarchie est partout, le progrès n’est nulle part". Seguin ironisait sur la pratique de l’abbé : "tout ceci se faisait en deux leçons par semaine, pour tout venant en présence des curieux de toute nation et gratis. Le mot magique était prononcé et la bataille était gagnée sans combat". L’auteur concluait qu’en France, personne n’osait s’exprimer sur ce sujet depuis l’abbé de l’Épée. Les critiques de Seguin n’étaient pas dénuées de fondement. Il soulignait que l’abbé "avait prédit l’émancipation des sourds-muets", mais il ne lui reconnaissait aucun rôle dans cette transformation.

Au début des années 1870, Félix Hément, Inspecteur général de l’instruction publique, fut un des promoteurs d’un renouveau de l’enseignement public. Sa croisade s’accompagna de la création de revues, de conférences et d’une "école modèle", l’école Monge. Hément s’attacha aussi à l’enseignement des sourds-muets en vantant les mérites de la "méthode Pereire", avant de publier en 1875 une biographie de 60 pages Jacob Rodrigues Pereire. Premier instituteur des sourds et muets en France [10]. "Pereire a été enveloppé dans l’ombre de l’abbé de l’Épée. Déjà de son vivant, sur la fin d’une honorable carrière, l’envie et la médiocrité disputèrent à Pereire une gloire si légitimement acquise, si universellement consacrée. C’est au milieu de son triomphe que le venin de l’envie vint peu à peu empoisonner sa joie".

La Société J.R. Pereire

En 1874, Marius Magnat, directeur de l’institution des sourds-muets de Genève, fit paraître un cours d’articulation expliquant sa méthode de l’enseignement de la parole articulée aux sourds-muets. Si cet ouvrage comparait la méthode française pour désigner l’enseignement par les signes, et la méthode allemande pour l’oralisme, il ne faisait jamais allusion à Jacob Pereire. Mais dès l’année suivante, il sera débauché par les Pereire pour diriger la nouvelle "école Pereire" qu’ils venaient de créer. Les frères Pereire s’intéressaient au renouveau de cette pédagogie des sourds et muets rappelant celle de leur grand-père. Ils y montrèrent le même esprit d’initiative qui leur avait si bien réussi dans leurs activités industrielles et financières.

Dès l’année 1877, les Pereire fondaient la Société J.R. Pereire (enseignement primaire - Enseignement des sourds-muets), et créaient un bulletin de la Société J.R. Pereire. Dans son premier numéro, le bulletin publiait les statuts de la société et un éditorial du responsable de l’école Pereire. "C’est dans la pensée d’honorer la mémoire de J.R. Pereire, premier instituteur des sourds-muets en France, et de lui élever un monument digne de son génie, que ses descendants ont créé une école de sourds-muets dans laquelle on pratique l’enseignement par la parole d’après la méthode léguée par l’illustre pédagogue". Le reste du premier numéro de la revue était un long discours d’Isaac Pereire pour la l’anniversaire de la naissance du "chef de leur famille". Il rappelait la vie et les travaux de son "vénéré grand-père". Il expliquait que sa méthode connue à l’étranger sous le nom de méthode allemande, était presque tombé dans l’oubli en France, sa patrie adoptive. La méthode de l’abbé de l’Épée, qu’on peut juger inférieure à la sienne puisqu’elle ne rend pas la parole. Elle est pourtant la seule acceptée dans l’enseignement officiel des sourds-muets". Enfin on y apprend que l’école Pereire organisait "un cours gratuit aux maîtres libres et publics dans le but de faire connaître la méthode d’enseignement Pereire. Les candidats devaient passer d’abord un examen d’aptitude à cette formation et prendre l’engagement d’enseigner selon cette méthode".

Les moyens du bulletin de la société ne manquaient pas pour honorer la mémoire de l’ancêtre. Ernest La Rochelle, "agent général" de la Société J.R. Pereire, publiait en 1882 un livre de près de 600 pages sur Jacob Rodrigues Pereire, premier instituteur des sourds-muets en France [11].

Le premier congrès international pour l’amélioration du sort des sourds-muets de 1878 à Paris

La fin du XIX siècle et le début du XXe ont été marqués par plusieurs congrès concernant les sourds-muets, certains organisés par les éducateurs, d’autres par les sourds-muets, avec des tonalités totalement opposées.

Ces congrès organisés par les éducateurs avaient pour but officiel l’amélioration du sort des sourds-muets, mais se révélèrent avant tout des conférences internationales pour permettre la généralisation de l’oralisme. L’initiative du premier congrès revient en totalité aux responsables de la Société J.R. Pereire.

Les Pereire découvrirent tardivement que, dans le cadre de l’Exposition universelle de 1878, aurait lieu un congrès universel pour l’amélioration du sort des aveugles. Ils réussirent à se joindre au "congrès des aveugles" et organisèrent ainsi la première manifestation pour l’amélioration du sort des sourds-muets. Ce fut en fait un hommage à Jacob Pereire.

L’Exposition universelle comportait, au Palais du Trocadéro, d’une part des conférences portant sur tous les sujets techniques d’actualité, et d’autre part des congrès avec des séances de travail mettant au point les résolutions à adopter. Parmi les nombreuses conférences, deux furent consacrées aux sourds-muets, l’une par Félix Hément sur l’enseignement des sourds-muets par la parole (méthode Jacob Rodrigues Pereire), et l’autre sur l’enseignement des sourds-muets dans les écoles d’entendants, par le vice-président de la Société pour l’enseignement simultané des sourds-muets et des entendants-parlants. La méthode Pereire d’oralisation se trouvait ainsi hissée parmi les grands progrès de la technique.

Au terme des séances de travail du congrès, les participants avaient adopté la résolution suivante : "Le congrès, après avoir mûrement délibéré, tout en conservant l’emploi de la langue mimique comme auxiliaire de l’enseignement en tant que premier moyen de communication entre le maître et l’élève, estime que la méthode dite d’articulation et comportant la lecture de la parole sur les lèvres, qui a pour but de rendre complètement le sourd-muet à la Société, doit être résolument préférée à tous les autres, préférence que justifie d’ailleurs l’usage de plus en plus général de cette méthode chez toutes les nations d’Europe et même en Amérique. "

Au cours de cette réunion, il fut décidé qu’un congrès international pour l’amélioration du sort des sourds-muets aurait lieu tous les deux ou trois ans. Le comité d’organisation du futur congrès fut alors composé ; il avait pour secrétaire Ernest La Rochelle, journaliste mais aussi collaborateur d’Eugène Pereire, arrière petit-fils de Jacob.

Les deux congrès de Milan de 1880

Deux congrès ont été organisés à Milan à la même période de septembre 1880, celui des éducateurs et celui des ORL avec deux sessions, otologique et laryngologique. Il est difficile de penser que le hasard soit la seule cause de cette concomitance. Le Congrès des ORL était prévu de longue date pour coïncider avec celui des ophtalmologistes car de nombreux praticiens exerçaient les deux activités.

En 1878, il avait été convenu qu’un congrès international serait organisé tous les deux ou trois ans. L’abbé Balestra, fondateur et directeur de l’Institution des sourds-muets de Côme, avait proposé l’Italie ce qui fut accepté. En organisant le congrès des sourds-muets à Milan en même temps que le congrès ORL, on ne peut s’empêcher de se demander si l’abbé Balestra espérait un soutien médical pour la cause oraliste. Si les historiens de la cause des sourds-muets se sont penchés à de multiples reprises sur le congrès des éducateurs, ils ont longtemps méconnu le congrès ORL pourtant riche d’informations pour l’enseignement des sourds-muets.

Le congrès des éducateurs - La mort programmée du signe

Les exégèses ne manquent pas pour percer les mystères des décisions de ce congrès : idéologie? suprématie de l’intérêt collectif national ? dénominateur commun d’intérêts contradictoires?

Une quasi-certitude : cette mort du signe a été manifestement voulue et programmée mais la responsabilité semble partagée entre les différents acteurs.

Ce congrès de 1880 n’avait pas souffert de la précipitation du premier congrès. Le choix de l’Italie n’avait pas été neutre car "la méthode qui domine dans les 36 institutions de sourds-muets du Royaume, c’est celle de la parole vivante". La présidence était confiée à l’abbé Balestra, zélé propagateur de la méthode orale pure en Italie. La participation était importante avec 254 inscrits dont 156 italiens et 66 français, 19 anglais ou américains, et 13 allemands, suisses, russes suédois ou norvégiens. Les oralistes italiens formaient à eux seuls une large majorité. [12]

Les acteurs

La Société J R Pereire avait été le principal organisateur pour la France. Elle souhaitait la tutelle future du ministre de l’Instruction publique pour les écoles de sourds-muets. Parmi ses responsables siégeait un inspecteur de l’enseignement primaire de Paris.

Au cours du congrès, le frère Hubert (inspecteur des écoles de la congrégation de Saint Gabriel) a remercié publiquement la famille Pereire "pour ses libéralités qui ont permis à ses confrères de la congrégation de se rendre en nombre relativement considérable à Milan". Il terminait "en se prononçant sans réserve pour la méthode orale pure".

Le ministre de l’Intérieur, ministre de tutelle des institutions de sourds-muets, souhaitait garder la main sur cette responsabilité. Les préoccupations de ce ministre de l’Intérieur tenaient plus à la suppression des langues régionales auxquelles on pouvait éventuellement rattacher la mimique, qu’à des préoccupations pédagogiques.

Le discours politique prônait l’égalitarisme et l’intégration. Il était soutenu par les congrégations françaises qui ne voulaient pas tomber sous la coupe du ministère de l’Instruction publique, et par les écoles de sourds-muets publiques qui ne souhaitaient pas changer de tutelle.

Pour le ministre de l’Instruction publique, l'enseignement ne pouvait être donné dans les écoles qu’en français, interdisant le "patois" des langues locales, et même l’arabe et le kabyle en Algérie. La langue des signes se trouvait de ce fait hors-la-loi, même si aucun texte ne semble l’avoir énoncé.

Les débats

Peu de Français résistèrent. Dans le rapport au ministre de l’Instruction publique, son représentant, lui-même directeur-fondateur de l’Institution de Paris pour l’enseignement de la parole, écrivait : "seul, le corps enseignant de l’Institution des sourds-muets de Paris ne donnait pas sa note harmonique dans le concert ; mais cette exception n’en altérait ni la signification ni la portée. La supériorité de l’enseignement de la parole n’était plus en question ; il ne s’agissait plus que de savoir si elle serait acceptée en termes absolus ou en termes relatifs".

Quelques autres partisans de la langue des signes osèrent défendre leurs idées, notamment le représentant de la Suède, et les américains Edward et Thomas Gallaudet. Le suédois rappelait qu’à un congrès tenu à Stockholm en 1876, les représentants de la Suède, du Danemark, et de la Norvège avaient conclu que "la parole doit être la base de l’instruction dans les états du nord mais on y a reconnu aussi le droit des signes. Il y a un grand nombre de sourds-muets qui ne seraient pas instruits par la méthode allemande".

Edward Gallaudet, président du Deaf-Mute College de Washington, défendit "la méthode combinée qui emploie le langage naturel dans une mesure limitée à chaque degré du cours d’instruction, qui fait usage de l’alphabet manuel en même temps que l’articulation essayée avec tous, et continuée pendant la période entière d’instruction avec chaque élève qui promet d’atteindre un succès raisonnable".

Thomas Gallaudet, dont le père avait été l’élève de l’abbé Sicard à Paris, pasteur d’une église à New York où les sourds-muets se réunissaient, expliqua "qu’il faisait des signes depuis cinquante ans et qu’il n’était pas disposé à y renoncer". La délégation anglaise a manifesté sa préférence pour la parole, en particulier avec les longues interventions très appréciées de deux femmes rapportant leur expérience personnelle.

Au cours de ce congrès présidé par l’abbé Balestra, oraliste convaincu, furent adoptées huit résolutions dont les deux premières marquèrent les esprits pour longtemps. Elles précisaient que, non seulement la méthode orale devait être préférée à celle de la mimique, mais que l’usage simultané de la parole et des signes mimiques avait le désavantage de nuire à la parole, à la lecture sur les lèvres et à la précision des idées. Aussi fallait-il préférer la méthode orale pure.

Les autres résolutions indiquaient aussi que :

  • la méthode orale pure devait se rapprocher le plus possible de l’enseignement des entendants ;
  • pour acquérir la connaissance de la langue de son pays, il fallait recourir à la méthode intuitive, consistant à désigner d’abord par la parole, ensuite par l’écriture, les objets et les faits placés sous les yeux des élèves ;
  • l’âge le plus favorable auquel le sourd-muet peut être admis dans une école est de huit à dix ans ; il fallait séparer dans les écoles les anciens élèves enseignés par la mimique et les nouveaux enseignés par la parole.

Ces résolutions furent votées sans difficulté par une très large majorité franco-italienne acquise d’emblée à la cause oraliste.

Ce deuxième congrès fut suivi d’un troisième congrès international pour l'amélioration du sort des sourds-muets tenu à Bruxelles en août 1883, sous la présidence d’Eugène Pereire. Il n’apporta aucun changement patent.

Le congrès de Milan des ORL

Si pour la "communauté sourde "il n’y eut qu’un congrès de Milan, du 6 au 12 septembre, elle ignore qu’un autre congrès s’est déroulé aussi à Milan en septembre 1880, pour les ORL [13]. Il s’agissait du premier congrès international de laryngologie (du 2 au 5 septembre), et du deuxième congrès international d’otologie (du 6 au 9 septembre) où on ne dénombrait que 34 participants. Lors du congrès d’otologie, Édouard Fournié (1833-1886) fit une communication intitulée de l’instruction physiologique du sourd-muet. Médecin-adjoint de l’Institution des sourds-muets de Paris depuis 1867, il s’était fait connaître par plusieurs ouvrages, notamment Physiologie de la voix et de la parole en 1866 , et Physiologie et instruction du sourd-muet d’après la physiologie des divers langages en 1868 [14]. Il s’insurgeait contre une méthode orale exclusive. "La prétendue parole qu’on enseigne aux sourds-muets est une mimique bien inférieure à la mimique naturelle, ne présentant qu’un avantage : celui d’être accompagné de sons rauques, fort pénibles à entendre, et le plus souvent incompréhensibles... À aucun point de vue, au point de vue des relations comme au point de vue du développement intellectuel, la mimique sonore ne doit pas être considérée comme le but essentiel de l’enseignement du sourd-muet. L’objectif de l’instituteur doit être ailleurs : il doit s’occuper de meubler et d’enrichir l’intelligence de son élève, et cela il ne peut le faire qu’avec le secours des signes du langage. Or, le vrai langage du sourd-muet étant le langage des gestes, c’est ce langage qu’il faudrait perfectionner de manière à lui faire représenter les notions que la parole renferme. Cela fait, rien n’est plus facile, avec le secours de l’écriture, d’élever le sourd-muet au niveau de l’entendant parlant".

Il ne niait pas les bons résultats pouvant être obtenus par "la parole". Mais il fallait d’abord "mettre de côté les enfants qui entendent un peu et qui peuvent bénéficier des avantages de la parole, quelques sujets d’une intelligence exceptionnelle comme il s’en trouve parfois dans les écoles. Quant à la moyenne des sourds véritables, si les enfants apprennent quelque chose en suivant l’enseignement de la mimique sonore, ils le doivent à l’intervention du vrai langage mimique dont ils se servent à l’insu de leurs maître".

Cet exposé fait lors du congrès ORL allait à l’opposé des décisions qui furent prises au même moment par les représentants des éducateurs des écoles de sourds. Pour Andrea Benvenuto [15], la position de Fournié est d’une grande modernité. La conception physiologique actuelle du langage ne s’éloigne pas du contenu du message de Fournié adressé au Congrès de 1880 et dans son livre Physiologie de la voix et de la parole :

  • Le langage vocal ou gestuel matérialise la pensée en lien immédiat avec le cerveau.
  • La mimique est, aussi bien que la parole, l’expression naturelle d’un besoin de l’intelligence.
  • Tout homme étant soumis au besoin qui le pousse irrésistiblement à objectiver son âme et à l’extérioriser, à quel langage le sourd-muet fera-t-il appel ? Personne ne le lui a enseigné, le sourd-muet l’a trouvé tout seul : il a inventé le langage mimique.
  • Avec le langage mimique, le sourd-muet peut penser ; avec la parole ou l’écriture seule, il ne le pourrait pas.
  • Il est clair que la "mimique sonore "ne saurait constituer l’objectif de l’éducation des sourds-muets en raison des contraintes physiologiques auxquelles elle est soumise, elle est et doit rester un accessoire de leur instruction.
  • L’éducation doit alors reposer sur l’exercice de l’intelligence des élèves par le moyen de la langue qui leur est physiologiquement propre.
  • L’écriture ne constitue pas un langage, c’est la représentation visuelle d’un langage.
  • Les instituteurs restent fidèles à leur promesse : ils n’enseignent que la parole ; mais les enfants obéissent à leur nature dès qu’ils ne sont plus sous l’œil du maître, et ne pensent et ne commercent entre eux que par le moyen du langage des gestes.

Il est vraiment dommage que ces idées du médecin adjoint de l’Institution de Paris n’aient pas été perçues par ses responsables.

Les médecins et l’Institution de Paris au XIXe siècle

Le rôle des médecins dans cette institution-phare des sourds-muets était loin d’être négligeable. Accusés souvent d’avoir voulu "médicaliser" la surdi-mutité et de ne pas avoir reconnu la spécificité de la langue des signes, ils ont pourtant permis à l’otologie de faire des avancées majeures au bénéfice des sourds.

Le regroupement d’enfants sourds-muets pensionnaires dans les établissements créés à la suite des décisions de la Convention allait permettre un nouvel abord de la surdi-mutité : traiter la surdité. Ces circonstances incitèrent les médecins des oreilles à défricher l’otologie jusqu’alors très en retard par rapport à d’autres secteurs de la médecine comme celui des maladies des yeux. Les tâtonnements inévitables laissèrent de pénibles souvenirs aux élèves et procurèrent une triste réputation au premier de ces médecins, Jean-Marc Gaspard Itard.

Les médecins de l’institution

L’institution s’est dotée d’un médecin, souvent appelé médecin-chef, auquel a été associé en 1835 un médecin-adjoint habituellement resté dans l’ombre. Au cours du siècle, on dénombra 4 titulaires pour 10 adjoints.

Jean-Marc Gaspard Itard (1774-1838)

Arrivé dans l’Institution nationale des sourds-muets de Paris en 1800, il en a été le premier médecin officiel. Il s’est beaucoup investi personnellement dans l’éducation de "l’enfant sauvage de l’Aveyron", tout en découvrant les maladies des oreilles et en cherchant à améliorer l’audition. Il essaya les différents traitements possibles de l’époque, notamment l’ouverture de la membrane tympanique, puis plus tard le cathétérisme tubaire. La publicité faite autour de cet "enfant sauvage" qui d’ailleurs n’était pas sourd mais autiste, procura très tôt la notoriété au médecin des sourds-muets.

Itard présenta en 1808 devant la Société de l’École de médecine de Paris deux mémoires, ayant respectivement pour titre "Mémoire sur les moyens de rendre l’ouïe aux sourds-muets", et "Mémoire sur les moyens de rendre la parole aux sourds-muets".

On peut lire dans la présentation de ces mémoires : "Il est à noter que le sourd-muet parlera d’autant plus facilement qu’il se servira moins des signes manuels, langage ordinaire des sourds-muets... (Itard) a cherché à éduquer les organes de la parole par l’entremise de l’ouïe en essayant de faire entendre leur voix et non en les portant à observer et à imiter ce qu’il y a de plus visible dans le mécanisme de la parole. Pour favoriser la liaison des organes de l’ouïe, il fit usage d’un moyen mécanique". Il s’agissait d’un cornet dont la grosse extrémité s’adaptait au pourtour des lèvres du locuteur et la petite extrémité était introduite dans le conduit auditif du sourd. Le principe en a été repris au cours des années 1880 dans les institutions de New-York et de Paris où furent créées des classes spéciales "pour recevoir l’enseignement par les tubes acoustiques".

Itard sut très tôt qu’il n’arriverait pas à améliorer l’audition des enfants sourds-muets, à quelques exceptions près. D’abord partisan de la méthode orale, il en vint à préconiser de cesser "d’instruire par la parole" dont l’enseignement devait être complémentaire.

Dans son Traité des maladies de l’oreille et de l’audition, paru en 1821, Itard expliquait l’importance de la langue des signes pour tous les enfants. "Loin d’être entravée par les signes, l’instruction orale s’en trouve accélérée et facilitée au moyen des acquisitions intellectuelles que ne manque pas de faire un enfant entendant au milieu d’une réunion d’enfants parlants le langage des signes".

En 1837, un an avant sa disparition, le médecin de l'Institution rédigeait un testament permettant de créer un cours complémentaire pour les meilleurs élèves ayant achevé le cycle de leurs études en langue des signes, afin de se perfectionner en langue française écrite ou parlée. Ce testament constatait en particulier que "presque tous nos sourds-muets au bout de six années qui leur sont accordées pour leur instruction, se trouvent souvent hors d’état de lire avec une parfaite intelligibilité la plupart des ouvrages de notre langue". Il voulait créer une nouvelle classe dite "d’instruction complémentaire" permettant aux meilleurs élèves de "pouvoir lire intelligemment et sans fatigue toutes les productions de notre langue". Les élèves ne communiqueraient entre eux et avec le professeur qu’oralement ou par l’écriture. Ce "cours complémentaire "persista jusqu’en 1879. Après le congrès de Milan de 1880, il n’avait plus sa raison d’être.

Prosper Menière (1799-1862)

Successeur d’Itard, il se déclara ouvertement le continuateur d’Itard ; il épousait ses idées dans ce domaine. Il n’en fut pas de même avec son confrère Alexandre Blanchet que le pouvoir politique lui imposa comme collaborateur. En 1853, Menière publia un livre intitulé De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muets . Si la lecture d’une grande partie du livre est rébarbative car elle rapporte les discussions académiques, les 25 pages du chapitre Réflexions à la fin du livre (p. 353-376) sont dans la continuité de l’école de l’abbé de l’Épée.

Dans ce livre qui rapporte toutes les discussions provoquées par les questions du ministre de tutelle sur l’intérêt des "innovations" de Blanchet, Menière donne sa conception de la prise en charge de la surdi-mutité. Il décrit la vie à l’intérieur de l’Institution, son hostilité à séparer les sourds complets et les "moins sourds", son opposition à l’oralisme pour tous car "il condamne à une ignorance absolue les malheureux qui ne peuvent pas lire sur les lèvres et qui ne peuvent parler". Il refusait de faire un choix entre oralisme et gestualité alors qu’il faut combiner à la demande les deux méthodes. S’il fallait faire un choix, c’est la mimique qui doit avoir la préférence car elle prépare en quelque sorte les succès de l’articulation. Menière s’insurgeait contre "les traitements subis par la plupart des enfants dont ils conservent un triste souvenir ; leurs tempes, leurs régions mastoïdiennes sont couvertes de cicatrices larges et profondes, la nuque a té labourée par des sétons, le dos, les bras ont été couverts de vésicatoires qui se sont ulcérés, et rien de tout cela n’a eu la moindre influence sur une infirmité qu’on ne guérit pas. "

Alexandre Blanchet (1819-1867)

En 1862, il fut désigné pour succéder à Menière, mais il disparut cinq ans plus tard. Blanchet a été mal accueilli par ses confrères car ses idées étaient pour le moins surprenantes. Il prétendait que "dans les cas où l’appareil auditif ne peut être traité avec succès, toujours ou presque toujours, il est possible à l’appareil vocal d’entrer en fonction, sous l’influence, non plus de l’excitation auditive, mais de l’excitation visuelle, imitative, et au moyen de l’impression tactile des ondes sonores, la parole du sourd-muet qui entend restant toutefois incomparablement plus nette, plus intelligible que celle du sourd-muet privé de l’ouïe" [16]. Il ajoutait qu’il "est possible de doter presque tous les sourds-muets de France du langage articulé, et de rendre l’ouïe et la parole à un certain nombre d’entre eux".

En revanche, sa conception de l’organisation de la prise en charge des enfants sourds-muets ne manquait pas d’arguments [17]. Il constatait que le coût de l’internat dans les institutions qui était habituel en France ne permettait d’instruire qu’un tiers des sourds-muets. Ceux qui n’ont pas cette chance se trouvent réduits "à porter des fardeaux, à tourner des roues, à faire un métier de bête de somme, ou à remplir un rôle de machine". Il préconisait l’externat pour tous, beaucoup moins onéreux que la pension, dès l’âge de quatre à cinq ans, restant dans sa famille, "après quelques semaines de préparation des instituteurs", permettant de créer des liens avec les autres enfants. Blanchet avait obtenu en 1866 du ministre de l’Instruction publique un arrêté autorisant l’admission des sourds-muets dans les écoles primaires, et réussit à appliquer momentanément ce principe pour tous les sourds-muets de la ville de Paris.

Blanchet fut ainsi le promoteur en France de l’éducation des sourds-muets en intégration. Vingt ans plus tard, Ladreit de Lacharrière constatait qu’il ne restait plus rien des "tentatives généreuses et philanthropiques de Blanchet".

Jean Pierre Bonnafont (1805-1890)

Ses hautes fonctions militaires n’empêchèrent pas ce grand otologiste de s'intéresser à la surdi-mutité et de travailler dans des institutions de sourds-muets, notamment à Arras. Il fut un des principaux censeurs de Deleau et de Blanchet. Il alla jusqu'à vérifier l'état d'audition des "miraculés" de ces auteurs, au besoin à l'Intérieur de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, ce qui lui permettait de contester les résultats en toute connaissance de cause.

Grand admirateur d’Itard, comme lui partisan de choix pédagogique éclectique en fonction de l'importance de la surdité et de sa date d'apparition, il s'intéressa particulièrement à la façon d'identifier les enfants dont la surdité n'est pas complète qui "devraient être soumis au traitement médical et confiés aux professeurs de l'articulation orale".

Jules Ladreit de Lacharrière (1833-1903)

Cet otologiste réputé, fondateur des Annales des maladies de l’oreille, a été appelé à la direction médicale de l’Institution en 1867. Dès son arrivée, il créa la Clinique otologique à l’Institution des sourds-muets qui fut reconnue en "service public" en 1882 pour donner des soins gratuits. Il avait eu l’occasion d’écrire sur l’éducation des sourds-muets dans les années 1880, et de rédiger pour le Dictionnaire Encyclopédique des Sciences Médicales plusieurs articles de référence dont l’un concernait les sourds-muets en 1884. Il y rappelait dans un texte mesuré que "les allemands avaient décidé lors du congrès de Dresde de recourir exclusivement au langage des signes. Les partisans de la méthode française pensèrent que le vrai n’est pas dans l’absolu, dans l’exclusion d’une des deux méthodes en présence, au profit de l’autre, mais dans leur alliance et leur association... C’est dans le développement des deux langages qu’on mettra les sourds-muets dans les conditions les plus heureuses au point de vue de leur vie commune et de leurs rapports avec la société".

Mais jamais il ne citait Édouard Fournié, son médecin-adjoint de l’Institution, pas plus qu’on ne trouve d’écrits de cet auteur dans les Annales des maladies de l’oreille qu'il dirigeait. S’il penchait manifestement pour l’oralisme, ses propos étaient alors mesurés. Il reconnaissait que l’éducation par les signes avait permis de former une pléiade d’hommes distingués, que "depuis vingt-cinq ans, aux expositions annuelles de Paris, on comptait chaque année plus de dix sourds-muets dans les sections de peinture, de sculpture, et de gravure".

Pour quelle raison devint-il un adepte de l’oralisme pur en 1900? L’influence de la pensée saint-simonienne? Du scientisme appliqué à la surdi-mutité?

Il transforma le congrès de 1900 qu’il présida en tribune des oralistes et étouffoir des sourds-muets. Il brouilla certainement l’idée donnée du corps médical vis-à-vis de l’oralisme.

Édouard Fournié (1833-1886)

Après ses études de médecine à Montpellier, il s’installa à Paris et s’orienta vers le traitement des voies respiratoires, puis plus particulièrement vers le larynx, avec notamment une Étude pratique sur le laryngoscope et sur l'application des remèdes topiques dans les voies respiratoires en 1863, et une Physiologie de la voix et de la parole en 1866. L’année suivante, il était nommé médecin-adjont de l’Institution des sourds-muets de Paris. En 1868, il étendait ses travaux au langage avec son ouvrage Physiologie et instruction du sourd-muet d'après la physiologie des divers langages.

L’Académie de médecine et les médecins de l’Institution

Créée en 1820 pour répondre aux demandes du gouvernement sur tout ce qui intéresse la santé publique, l’Académie de médecine eut très tôt à se prononcer sur l’enseignement chez les sourds-muets.

Dès 1828, le ministre de tutelle demandait s’il fallait accéder à la demande d’Itard de fonder "une classe spéciale pour l’enseignement de la parole pour les demi-sourds et les sourds-parlants mais avec un enseignement uniquement par les signes pour les autres". L’Académie donnait son plein accord à Itard, un de ses plus anciens membres.

En 1849, le ministre de l’Intérieur demandait à l’Académie de médecine un rapport sur "la méthode de M. Blanchet". Au cours de dix séances de débats, les discussions s’embourbèrent après les conclusions d’une commission que les membres de l’Académie refusèrent de cautionner. Il est vrai qu’il fallait se prononcer entre autres sur la demande du ministre concernant l’intérêt d’utiliser les impressions tactiles en aide à l’audition. L’Académie ne put se prononcer, tant la méthode de Blanchet paraissait discutable, ce qui n’empêcha pas la poursuite de sa carrière dans l’Institution.

En 1868, Fournié avait donné à l’Académie un exemplaire de son ouvrage Physiologie et instruction du sourd-muet. En présentant le livre à ses confrères, Béclard s’étendait longuement sur son "idée-mère". Le "mouvement-signe (langage phonétique ou langage mimique) est la forme expressive de l’idée, et c’est toujours sous cette expression qu’il se représente à la pensée, aussi bien chez le sourd-muet que chez l’entendant parlant... Quant à l’écriture, ce n’est pas un langage, c’est une traduction. Lire, c’est traduire le signe écrit en langage physiologique ; écrire, c’est traduire le langage physiologique en signe écrit". Manifestement, le professeur de physiologie à la faculté de médecine adhérait pleinement aux idées de Fournié. Il concluait : "ce livre est un éloquent plaidoyer en faveur de la méthode d’enseignement inaugurée par l’abbé de l’Épée". Fournié avait donc la caution de l’Académie de médecine pour sa prise de position sans équivoque.

En 1874, Fournié présentait ses mêmes idées devant cette même académie dans une note intitulée : Physiologie et instruction des sourds-muets. Il affirmait qu’on ne peut pas enseigner la vraie parole. "La pseudo parole du sourd-muet n’est qu’un langage mimique accompagné de sons... Mais en général dans les familles on a une horreur profonde de l’emploi des signes mimiques qui sont une expression trop éloquente de l’infirmité des enfants". Il concluait qu’il "fallait d’abord développer l‘intelligence du sourd-muet par son instrument naturel, c’est à dire le langage mimique, lui faire traduire ce langage en écriture, et l’exercer à prononcer quelques phrases". Après la présentation, Bouillaud s’associait aux vœux de Fournié car "il s’agit de questions de la plus haute importance et que l’auteur avait raison de dire qu’il fallait insister sur l’éducation mimique, la seule qui puisse rendre des services réels".

Conclusion

Parmi les médecins ayant une "certaine autorité", on ne trouve guère que Blanchet et Ladreit de Lacharrière pour s’afficher ouvertement partisans de l’oralisme pur. Quant à l’Académie de médecine, son opinion a été parfaitement traduite par Béclard, une grande autorité médicale du XIXe siècle, qui plaidait pour la méthode d’enseignement inaugurée par l’abbé de l’Épée.

Une guerre de cent ans - Un siècle d’obscurantisme

Cette période d’obscurantisme est la conséquence directe des décisions prises lors du congrès de Milan des éducateurs.

Les conséquences du congrès de Milan

Quand se trouve évoqué "le Congrès de Milan", il s’agit toujours du congrès des éducateurs. Ses conséquences furent rapidement désastreuses.

Les préconisations du congrès de Milan devenu célèbre dans l’histoire des sourds furent mises en application avec une rapidité surprenante dans la plupart des écoles, du moins en Europe. Les frères de Saint Gabriel ont rapidement basculé vers la nouvelle méthode. L’Institution de Paris ne s’y mit qu’en 1886.

Les conséquences de ce congrès de 1880 ne tardèrent pas à se faire sentir [18] :

  • séparation des élèves selon l’éducation par la mimique pour ceux qui étaient déjà en cours d’instruction, et les nouveaux élèves
  • renvoi des professeurs sourds, relativement nombreux
  • difficulté d’apprendre la langue des signes pour les enfants sourds de famille entendante ; pas d’enseignement officiel et initiation confidentielle à la langue des signes par les autres élèves
  • nécessité d’un certificat médical d’aptitude à l’apprentissage du langage oral et gymnastique spécifique
  • rejet des inaptes vers des établissements agricoles ou des établissements pour arriérés
  • dévalorisation de la langue des signes, et partant des sourds signeurs

On peut en mesurer l’ampleur quand on lit la Notice de l’Institution nationale des sourds-muets de Paris éditée en 1896 , placée sous la bannière de l’abbé de l’Épée dont le portrait pleine page est placé en tête, "maison-mère" des institutions en France. On y explique comment les premiers jours de l’enfant à l’Institution sont consacrés à des exercices de gymnastique scolaire pour "faciliter les moyens de communication et enrayer le développement du langage par les signes". Les professeurs devaient commencer l'éducation par mener le combat contre le langage par les signes.

Ce congrès de Milan des éducateurs de 1880 fut violemment critiqué lors du congrès de 1900 par Thomas Gallaudet.

Le congrès de Paris de 1900. L’oralisme confirmé

Ce "Congrès international pour l’étude des questions d’assistance et d’éducation des sourds-muets" s’est déroulé à l’occasion de l’Exposition universelle, comme celui de 1878 [19]. Cette manifestation ne ressembla pas à un congrès ordinaire, mais constitua un événement surréaliste dominé par l’idéologie oraliste.

D’un côté, des sourds, notamment des Allemands qui insistèrent sur l’échec vécu de "la méthode orale pure".

D’un autre côté, des entendants qui ont littéralement confisqué la manifestation ; tout en reconnaissant l’échec au moins partiel de la méthode orale pure, ils refusaient tout dialogue avec les adultes sourds et décidaient de poursuivre la même politique. Si en 1880, les congressistes avaient l’excuse, du moins pour certains, de ne pas connaître les méfaits de la méthode orale pure, il n’en était plus de même vingt ans après.

Peut-on parler d’un congrès lorsqu’on sait que le Président Ladreit de Lacharrière avait refusé de réunir les participants sourds et les participants entendants ? En pratique, deux congrès juxtaposés se réunirent en même temps.

Le président refusa une réunion finale commune où auraient pu être discutées les résolutions des deux sections car une réunion plénière "causerait une perte de temps considérable sans aucun avantage puisque la discussion ne pourrait pas se produire d’une manière facile et utile". Le regroupement n’eut lieu que pour la séance inaugurale.

Le discours du président donnait l’état d’esprit des "entendants". "Au seuil du siècle nouveau, éblouis par les merveilles de l’Exposition, nous avons le devoir de regarder en arrière et de nous demander si les œuvres humanitaires ont progressé comme les sciences, comme les arts, comme l’industrie! Nous avons pour ainsi dire domestiqué les forces de la nature jusqu’alors inconnues. Nous y avons trouvé des profusions de lumières, des forces incalculables, le pouvoir de transmettre avec la rapidité de l’éclair notre pensée jusqu’au bout du monde. Nous devons à un de nos collègues, M. Graham Bell, la possibilité de transmettre la voix comme la télégraphie transmet l’écrit. Nous avons anéanti la douleur. Nous avons découvert les germes des maladies et les moyens de les détruire".

Ladreit de Lacharrière, ancien médecin-chef de l’Institution de Paris, "croyait aux vertus de l’oralisme, même si les résultats ne se confirmaient pas encore". La caution de Graham Bell, fervent défenseur de la méthode orale, ne pouvait que confirmer le président dans son opinion. "Un grand principe domine toutes les méthodes, c’est l’éducation orale. Nous voulons que nos frères sourds-muets deviennent nos égaux par l’intelligence, le savoir et l’expression des idées... S’il n’y a plus d’adversaire de la méthode orale, on ne peut méconnaître que beaucoup se demandent pourquoi elle n’a pas donné tout ce qu’on pouvait en attendre".

Le doute n’existait pas pour cet homme de progrès car "après bien des hésitations et des controverses, c’est au Congrès de Milan que cette vérité a paru éclatante et que la Lumière a rayonné sur le monde entier. Honneur à la pléiade d’instituteurs distingués auprès desquels nous avons été nous convaincre de cette vérité". Il avait été littéralement converti à la méthode oraliste lors du congrès de Milan alors que son adjoint, Édouard Fournié, s’insurgeait contre la méthode orale exclusive. Avec la conviction d’un nouveau converti, il n’avait aucun doute. "Un grand principe domine toutes les méthodes, c’est l’éducation orale". Il n’hésita pas à imposer ses convictions tout au long de ce congrès de 1900. Il est difficile de savoir dans quelle mesure ce médecin, manifestement "ébloui" par le progrès, n’a pas été influencé par les frères Pereire. Son discours d’inauguration est un hymne au progrès. Pour lui, l’oralisme ne se discutait pas. Si les résultats n’étaient pas à la hauteur des espérances, c’est parce qu’on ne savait pas l’enseigner.

Et pourtant, plusieurs communications auraient dû l’alerter.

Un auteur allemand a expliqué que, pour lui, la question de l’éducation des sourds-muets restait un problème non résolu. "Pour les véritables sourds-muets, la méthode parlée s’est montrée une erreur pédagogique... Elle a négligé de manière impardonnable le développement intellectuel".

Pour le directeur de l’Institution des Sourds-Muets, Bègues et Anormaux d’Avignon, "un anormal est un imbécile, un idiot, un crétin... susceptible d’amélioration". Il pose alors la question "pourquoi considère-t-on que parmi les sourds-muets il y a 50% d’anormaux? Poser la question, c’est la résoudre". Pour lui, la méthode orale transformera le véritablement sourd en "anormal". "II sera incapable de gagner sa vie et deviendra un vagabond". Il savait ce que son intervention avait d’incongrue dans ce congrès mais il était venu jeter "un cri d’alarme au nom des sourds-muets dont les doléances sont chaque jour plus nombreuses". Cet homme de terrain ne fut absolument pas entendu.

S’il avait eu la curiosité d’aller dans la salle des "sourds-muets", le président aurait pu apprendre d’un participant allemand "que les tentatives faites jusqu’à présent par les professeurs allemands en faveur de la méthode orale pure ont totalement échoué". Il expliquait ainsi le développement intellectuel négligé, la perte de la dextérité de la langue après l’école, les grandes difficultés à trouver du travail. Pour lui, "naturellement la parole doit être enseignée mais jamais aux dépens de l’esprit". Le congressiste sourd concluait : "Ce que je prétends, c’est qu’avec l’institution de la méthode orale pure, on a commis la plupart des plus grands crimes contre les silencieux". Tous les sourds ne partageaient pas cette opinion ; certains se déclarèrent partisans de l’oralisme. De même, quelques "entendants" s’opposaient aux vues du président, comme Gallaudet qui disait : "La vérité démontrée n’a pas besoin d’être soutenue par des résolutions, et ce qui n’est pas la vérité ne saurait le devenir par l’effet du vote d’aucun congrès". Mais ces paroles pleines de bon sens n’eurent aucun écho chez le président.

Le Président s’est attaché à refuser toute mise en discussion de sujets pouvant remettre en question les conclusions de ce congrès de Milan. En revanche, il voulait mettre en discussion cette question : "les établissements d’éducation des sourds-muets doivent-ils être considérés comme des établissements de bienfaisance ou d’instruction?" Le rattachement à l’instruction permettrait "de donner aux sourds-muets les droits qu’ont les enfants de tout citoyen, de revendiquer l’instruction gratuite et obligatoire, et l’instruction secondaire pour les sourds-muets les mieux doués". Mais les représentants des congrégations religieuses refusèrent la discussion.

La section des "entendants" déclara maintenir les conclusions du congrès de Milan. Elle refusa même une proposition demandant "qu’on doit choisir la méthode selon l’aptitude de l’enfant".

Les revendications des "sourds-muets" n’étaient pas révolutionnaires. Ils demandaient notamment que :

  • la méthode soit choisie en fonction des aptitudes de l’enfant et que la "mimique" soit réservée aux enfants qui "ne réussissent pas avec l’enseignement par la parole";
  • des sourds-muets puissent être professeurs ;
  • les écoles de sourds-muets soient transférées au Ministère de l’Instruction publique car "ils veulent être des citoyens comme les entendants".

Quant à la séance de clôture, elle se réduisit à une brève allocution du président pour "affirmer que l’ardent désir d’améliorer la situation sociale des sourds-muets a été et sera toujours l’unique préoccupation des instituteurs et philanthropes qui sont venus à Paris".

La préoccupation de Ladreit de Lacharrière n’était pas l’instruction mais l’amélioration des conditions sociales comme il avait eu l’occasion de l’exprimer dans un exposé "de titres et travaux" de 1892, alors que la priorité pour les sourds était l’instruction et l’acquisition des connaissances.

Ainsi, peut-être plus que le mythique congrès de Milan de 1880, ce Congrès de Paris de 1900 s’est caractérisé par l’obstination des responsables, et en premier lieu celle de son président Ladreit de Lacharrière, à ne pas vouloir comprendre les revendications des sourds. C’était alors l’otologiste de référence dont l’influence a été déterminante dans cette politique d’oralisme qui allait être si nocive.

Depuis le congrès de Milan, Ladreit de la Charrière avait évolué, passant d’une attitude dubitative à une certitude dans l’absence de doute pour le choix oraliste.

Les suites du congrès de 1900

Le congrès de 1900 avait condamné le langage par les signes. Pendant près de deux tiers de siècle, plus personne n’osera l’évoquer, tant cette méthode paraissait dépassée. Pour illustrer cette condamnation, il suffit de lire les comptes rendus du congrès de Nantes de 1926 et les livres de Gérard de Parrel sur l’anacousie pour mesurer l’abîme entre les conceptions d’alors et l’état actuel des connaissances.

L’anacousie au pinacle

Cette "science" a été particulièrement développée par Gérard de Parrel, "ancien chef de clinique de l’Institution nationale des sourds-muets de Paris", dans les premières décennies du XXe siècle. Il définissait en 1914 cette anacousie comme "une science qui tient à la fois à la physique et à la physiologie et qui a pour but le réveil de l’audition par l’excitation sonore dosée du labyrinthe, la régénération des tissus du tractus auditif par action circulatoire et kinésique, la rééducation des fonctions d’accommodation auriculaire, et de l’attention par les exercices auriculaires".

En pleine "grande guerre", il faisait paraître un Précis d'anacousie vocale et de labiologie. "Le flot des mutilés de l’ouïe qui descend du front sans interruption a provoqué chez tous les otologistes un mouvement de vive attention. La lutte contre la surdité de guerre a été engagée sans délai, toutes forces unies. L’anacousie ou rééducation auditive par la voix nue et la lecture sur les lèvres ont été d’un grand secours dans les cas rebelles au traitement médical..." L’auteur ne se contentait pas de donner les arguments scientifiques "indiscutables" sur lesquels reposait cette "anacousie", il critiquait le fondateur l’Institution des sourds-muets. Il claironnait : "Malgré toute l’activité déployée par Itard et les efforts toujours renaissants des directeurs et du personnel enseignant, la méthode orale n’obtint définitivement droit de cité qu’en octobre 1880. C’est à l‘Institution nationale des Sourds-Muets de Paris que revient l’honneur des expériences méthodiquement poursuivies pour la perfectionner et son adoption définitive comme moyen principal d’enseignement. Pourtant le fondateur de cette illustre École, l’abbé de l’Épée, avait fait fausse route en donnant à ses élèves, comme bases de leur instruction, la dactylologie, la mimique et l’écriture, et en méconnaissant l’importance de la parole".

En 1925, de Parrel faisait paraître un livre intitulé Les sourds-muets. Étude médicale, pédagogique et sociale. Il défendait non seulement l’anacousie pour les sourds-muets mais il mettait en cause dans nombre de cas une "hérédo-syphilis". Son préfacier écrivait que "le Docteur de Parrel montre aux parents l’erreur qu’ils commettent et la responsabilité qu’ils assument, en refusant une confession complète au médecin qui examine leur enfant atteint de surdité et de mutisme".

De telles certitudes sur la "méthode orale" mise au service des "poilus" et des sourds-muets, sous un couvert pseudo-scientifique, ne pouvaient que renforcer les consignes du congrès de Milan toujours en application comme le montrent les comptes rendus du congrès de Nantes de 1926.

Le congrès de Nantes

Les établissements privés pour sourds-muets étaient beaucoup plus nombreux que les établissements publics. Au début du XXe, les événements concernant les congrégations religieuses (sécularisation, spoliation) ont désorganisé les rapports entre les établissements privés qui n’osaient plus s’afficher. Chaque école formait ses professeurs, organisait son enseignement avec ses programmes.

Au lendemain de la "grande guerre", les responsables des écoles congrégationnistes de sourds-muets et d’aveugles éprouvèrent le besoin de se regrouper pour mieux s’organiser. Ainsi fut créée une fédération des Associations de patronage des Institutions de sourds-muets et d’aveugles qui organisa un premier congrès à Nantes en 1926. La lecture de ce rapport est très instructive sur les objectifs de ces établissements concernant les sourds-muets. Ce sont à la fois des établissements de bienfaisance et d’éducation. Le but est de rendre le sourd-muet capable de mettre son activité au service du bien public. Elle montre clairement que le passage à l’oralisme a été fait sans enthousiasme et que l’intérêt de l’enfant passe derrière l’intérêt de la société.

Le retour à l’abbé de l’Épée

La renaissance du signe

Au début des années 1970 sont nés à la fois une réflexion de la société sur les conditions sociales d’existence des sourds, un mouvement socio-culturel en faveur des sourds, et la reconnaissance de la langue des signes.

Il fallut attendre 1977 pour voir levée par le ministère de la santé l’interdiction de la langue des signes dans l’enseignement.

L’oralisme exclusif pendant près d’un siècle a été un échec patent : effort porté sur la technique dont l’intérêt échappe à l’enfant, et réduction considérable des possibilités d’échanges. C’était la priorité donnée à la méthode au détriment des objectifs

La terminologie a évolué. Les "sourds-muets" ont fait place aux "sourds", ce qui n’est pas sans équivoque pour désigner les patients atteints de surdité.

A l’étranger, la "révolution américaine" de mars 1988 marque une étape. La mobilisation générale des étudiants sourds de l’Université Gallaudet à Washington pour le choix d'un président sourd a été très médiatisée. Elle changea non seulement le regard de la société américaine sur les sourds mais aussi la façon dont les sourds eux-mêmes se voyaient.

La loi Fabius du 18 janvier 1991 décrète sur le choix d'une éducation bilingue (LSF/français écrit) ou orale. La Langue des Signes Française est reconnue.

La loi handicap de 2005

Cette loi apporte donc un changement radical dans la conception de la prise en charge qui doit entrer dans un projet de vie comportant la vie scolaire. Son application bouleverse totalement les conceptions d'accueil de ces enfants puisqu'elle met les établissements au service des enfants.

La scolarisation doit pouvoir être effectuée dans la plupart des cas dans le cadre d’un établissement de l’Éducation nationale. Les structures existantes sont devenues prestataires de service pour aider les établissements scolaires à répondre au projet personnalisé de l’enfant et permettre d'offrir les meilleures conditions d'éducation pour l'enfant. On n'éduque plus l'enfant pour qu'il soit au service de la société mais pour lui offrir les meilleures conditions d'épanouissement. La Société "accueille" l'enfant handicapé.

On revient ainsi à la philosophie de l’école de l’abbé de l’Épée.

L’image de l‘abbé de l’Épée

Aux yeux de tous, l’abbé de l’Épée était animé, d’une part d’une très grande générosité, et d’autre part d’un désir ardent de sauver les âmes.

Sa générosité a pu l’amener à s’engager sur des sentiers hasardeux, comme dans l’affaire Solar qui défraya les chroniques judiciaires pendant des années, avec un premier procès en 1781 où la justice reconnaissait que le sourd-muet protégé de l’abbé était bien le comte de Solar; mais au cours du deuxième procès en 1792, la justice inversa la sentence. En 1800, à l’occasion de l’information concernant la découverte de "l’enfant sauvage de l’Aveyron", la Décade philosophique écrivait: « va-t-on renouveler le fol enthousiasme qu’excita le bon abbé de l’Épée pour son petit sourd et muet, dont il voulait faire un Comte de Solar perdu à Toulouse, quoique ce fut un petit gueux venu en mendiant des Pays Bas Autrichiens ? » À signaler que pour aider son protégé, l’abbé le faisait accompagner par un interprète bilingue. Il faudra attendre plus de deux siècles pour retrouver un tel soutien pour les sourds.

Quant au comportement missionnaire de l’abbé, il suscita de la part de Léon Vaïsse la réflexion suivante: "L'inventeur des signes méthodiques trouva dans son cœur d'apôtre ce dévouement à l'élève qui sera toujours la première condition à remplir par l'instituteur de la jeunesse ; mais il est à regretter que, tout entier à l'idée des intérêts célestes des âmes qu'il rendait à la religion, il négligeât quelque peu les intérêts temporels des citoyens qu'il espérait, cependant, rendre en même temps à la société".

Pour les sourds, l’abbé de l’Épée est toujours resté leur libérateur, le fédérateur de la communauté sourde autour d'un langage identitaire, même si elle fut longtemps interdite dans certains établissements, et si elle n’est pas véritablement universelle.

Il a non seulement changé le regard de la société sur les possibilités d’instruction des sourds mais aussi permis la diffusion des possibilités d’instruction des sourds par les sourds.

Conclusion

L’abbé de l’Épée a laissé au moins trois progrès indélébiles :

  • il a libéré les sourds du ghetto dans lequel l’opinion publique les enfermait
  • il a montré qu’il était possible de créer une instruction collective des sourds-muets, leur donnant accès aux idées abstraites
  • il a amorcé la constitution d’une "communauté sourde "autour d’une langue commune.

Le survol de la biographie de l’abbé de l’Épée, de la création de son école publique et gratuite, et des écoles suivantes qui s’en réclamaient, amène à un constat affligeant. Comment a-t-on pu pendant plus d’un siècle contrevenir outrageusement aux préceptes de l’abbé de l’Épée qui utilisait le langage naturel des enfants, tout en se réclamant de lui ? Comment cette obstination dans l’égarement a-t-elle pu méconnaître les avis sans ambiguïté de médecins de terrain comme Menière ou Fournié ?

Cette histoire est une leçon de modestie. Elle montre le danger des certitudes successives qui ont balisé son parcours alors que la voie avait déjà été tracée par un prêtre, ignorant tout de l’éducation des sourds, dont l’esprit n’avait pas été contaminé par des a priori, et dont les choix ont été guidés avant tout par son humanité.

Bibliographie

On trouve une très riche bibliographie dans l'excellent ouvrage de Maryse Bézagu-Deluy, L'Abbé de l'Épée, instituteur gratuit des sourds et muets, 1712-1789, Paris : Seghers, 1990.

1. Vaïsse, Léon. – « Un Document retrouvé et quelques faits rétablis concernant l’histoire de l’éducation des sourds-muets en France », Mémoires de la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, tome 11, 1874-1878, Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, 1879 (pp. 30-41)
2. Desloges, Pierre. - Observations d'un sourd et muèt, sur un cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts, publié en 1779 par M. l'abbé Deschamps, chapelain de l'église d'Orléans, Amsterdam, 1779.
3. Deschamps, Claude (l’Abbé). - Cours élémentaire d’éducation des sourds et muets, suivi d’une dissertation sur la parole traduite du latin de Jean-Conrad Amman, médecin d’Amsterdam par M. Beauvais de Préau, docteur en médecine à Orléans. Paris : Debure, 1779.
4. Fournier, Édouard. - Histoire de la Butte des Moulins. Paris : Frédéric Henry et J. Lepin, 1877.
5. Du Camp, Maxime. – « L'institution des sourds-muets », Revue des deux Mondes, tome 104, 1er avril 1873 p. 855-877.
6. L'Epée, Charles Michel (abbé de). - Institution des sourds et muets par la voie des signes méthodiques avec une seconde partie comportant les quatre lettres à un ami, Paris : Nyon l'Aîné, 1776.
7. Fauchet, Claude. - Oraison funèbre de Charles-Michel de l'Épée, Paris : Lottin de Saint-Germain, 1790
8. Berthier, Ferdinand. - Sur l'opinion de feu le Docteur Itard relative aux facultés intellectuelles et aux qualités morales des sourds-muets : réfutation, présentée aux Académies de médecine et des Sciences morales et politiques, Paris : Michel Lévy Frères, 1852
9. Coste d’Arnobat, Charles-Pierre. - Essai sur de prétendues découvertes nouvelles : dont la plupart sont âgées de plusieurs siècles, Paris : impr. de C.-F. Patris, an XI-1803 
10. Hément, Félix. - Jacob Rodrigues Pereire, premier instituteur des sourds et muets en France - Paris : Didier et C°, 1875
11. La Rochelle, Julien-Ernest Thiéry, dit Ernest. - Jacob Rodrigues Péreire, premier instituteur des sourds-muets en France, sa vie et ses travaux, Paris : impr. de P. Dupont, 1882
12. Houdin, Auguste. - Rapport à Monsieur le Président du Conseil, Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, sur le Congrès international des maîtres de sourds-muets à Milan en 1880, Paris, 1880
13. Congrès périodique international d'otologie. Congrès de Milan de 1880 : Compte-rendu comprenant les procès-verbaux des séances, les mémoires lus ou déposés - Trieste : imprimerie G. Caprin, 1882.
14. Fournié, Edouard. Physiologie et instruction du sourd-muet d'après la physiologie des divers langages, par le Dr Édouard Fournié. Paris : A. Delahaye, 1868
15. Benvenuto, Andrea. – « L’autre Milan 1880 : le congrès international d’otologistes et l’instruction physiologique du sourd-muet selon le docteur Fournié », La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, n° 49, 1er trimestre 2010
16. Blanchet, Alexandre Louis Paul. - La surdi-mutité : traité philosophique et médical, vol. 1 Paris : Labé, 1850.
17. Blanchet, Alexandre. - Moyens d'universaliser l'éducation des sourds-muets sans les séparer de la famille et des parlants, mémoire présenté à l'Académie des sciences, le 4 août 1856, Paris : Labé, 1856
18. Encrevé, Florence. – « Réflexions sur le congrès de Milan et ses conséquences sur la langue des signes française à la fin du XIXe siècle », Le Mouvement Social, 2008/2, n° 223
19. Exposition universelle de 1900. Congrès international pour l'étude des questions d'éducation et d'assistance des sourds-muets tenu les 6, 7 et 8 août 1900 au palais des congrès de l'exposition. Paris : imprimerie d'ouvriers sourds-muets, 1900. Compte rendu des travaux de la section des entendants publié par M. le Docteur Ladreit de Lacharrière . Compte rendu des débats et relations diverses par Henri Gaillard et Henri Jeanvoine.
 
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