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Les soins médicaux aux sourds-muets en France au XIXe siècle
L’éclosion de l’otologie moderne

François LEGENT
Oto-rhino-laryngologiste
Université de Nantes
flegent@free.fr

octobre 2003

 

L’abbé Charles-Michel de l’Épée est vénéré dans le monde entier par la "communauté sourde". Il est certes bien connu pour ses ouvrages Institution des Sourds et Muets par la voie des signes méthodiques (1776) et La véritable manière d’instruire les Sourds et Muets (1784) , mais son nom reste surtout attaché aux efforts qu’il a déployés pour réaliser un enseignement collectif permettant l’accès à l’instruction des sourds de toute condition. L’école qu’il créa en 1760, la première au monde de ce type, non seulement résista à l’ouragan de la Révolution, mais en sortit renforcée avec un statut officiel d’établissement national sous tutelle du ministre de l’Intérieur. L’abbé Sicard, successeur de l’abbé de l’Épée, sut la donner pour modèle en France, en Europe et notamment dans les pays scandinaves, et en Amérique . À l’éducation oraliste individuelle, réservée jusqu'alors aux familles nanties, s’ajouta une instruction par les signes dans les établissements nouvellement créés et spécialement conçus pour enfants sourds-muets. Par ricochet, la Révolution permit à la médecine des oreilles de sortir des limbes en offrant à Itard les conditions les plus propices pour la défricher. Mais la Révolution eut aussi de tristes répercussions sur les sourds en décrétant, en 1791, "la liberté des professions sans conditions légales d’études, de grades et de diplômes ". Elle ouvrait largement aux charlatans de tout poil, les portes du domaine médical et particulièrement celui des oreilles.

Très tôt apparurent des divergences dans la conception de la prise en charge des sourds-muets. Langue des signes, oralisation, bilinguisme, thérapeutiques médicales, autant de sujets de controverse. Elles provoquèrent d’épiques diatribes, impliquant en France le ministre de l’Intérieur, faisant intervenir l’Académie de médecine et l’Académie des sciences. En quelques décennies, les principaux sujets de discussion furent abordés. Ultérieurement, les mêmes arguments se retrouvèrent d’actualité à plusieurs reprises, avec des fortunes diverses selon le poids de leurs défenseurs.

Pendant la plus grande partie du XIXe siècle, les médecins des oreilles participèrent aux débats à plus d’un titre. Ils s'ingéniaient à améliorer l’audition, chimère fort ancienne. La création d’établissements pour sourds-muets offrait un véritable défi aux médecins, donnant lieu à une débauche de "thérapeutiques" les plus invraisemblables. Mais les médecins voulurent aussi différencier les types de surdité pour mieux orienter la pédagogie. De là à donner des avis sur la pédagogie, le pas était vite franchi. Il est à noter que, pour la plupart, les avis évoluèrent au fil du temps, au gré des échecs et des influences.

Ainsi le balancier oscilla pendant près d’un siècle pour se bloquer en 1880, année du célèbre congrès de Milan. L’oralisme ne se discutait plus : c’était "la" vérité. Curieusement, c’est à partir de cette époque que les médecins cessèrent en grande partie de s’intéresser à la surdi-mutité. On peut mesurer ce désintérêt par la faible importance qu’elle prit dans les ouvrages médicaux durant toute la première moitié du XXe siècle ; tout au plus quelques pages lui étaient consacrées, tant dans les traités que dans les rapports des congrès médicaux. Il fallut attendre les années 1960 pour voir des médecins s’intéresser de nouveau à la surdi-mutité avec l’appareillage des jeunes enfants.

Tout au long des trois premiers quarts du XIXe siècle, la médecine des oreilles s’est beaucoup plus souvent développée dans les établissements de sourds-muets que dans les hôpitaux. La diminution de l’activité médicale consacrée aux sourds-muets à la fin du XIX siècle a correspondu à l’implantation progressive dans les hôpitaux de cette nouvelle spécialité qu’était l’Oto-Rhino-Laryngologie.

Sous le terme général de "surdi-mutité", on désignait des déficits fonctionnels très divers. La surdité de naissance appelée volontiers "surdité congéniale " pendant une grande partie du XIX siècle (encore chez Bonnafont en 1860), n’était pas toujours nettement distinguée de la surdité acquise, parfois à un âge relativement tardif. La perte d’audition de certains enfants, éduqués avec des sourds profonds, relevait manifestement de pathologies acquises de l’oreille moyenne ; elles étaient susceptibles d’amélioration spontanée ou favorisée par des soins, et permettaient d’offrir d’heureux résultats aux "thérapeutiques" les plus diverses. Il était tentant d’y puiser les exemples de réussite d’une conception pédagogique appliquée parfois sans discernement à tous les enfants. De plus, l’enthousiasme de certains zélateurs les incitait à enjoliver les résultats rapportés pour illustrer leur conception. Plusieurs enfants connurent ainsi la célébrité, leur nom figurant dans le titre du livre rédigé par leur médecin, parfois même accompagné de leur portrait comme ce fut le cas pour Honoré Trézel dans un ouvrage de Deleau.

Ainsi, pendant toute cette période du XIXe siècle jusqu’au congrès de Milan de 1880, devant chaque enfant sourd-muet, médecins et pédagogues se trouvaient confrontés à deux grandes questions:
  • Comment corriger le déficit fonctionnel?
  • Quelle pédagogie adopter face à ce déficit fonctionnel?
  • Comment corriger le déficit fonctionnel ?

    Les innombrables traitements proposés pour améliorer l'audition des enfants sourds-muets ne peuvent se comprendre en dehors du contexte historique de la médecine en général, et de l’otologie en particulier. Cette branche de la médecine n’entra dans la modernité que tardivement, bien après l’ophtalmologie. En 1836, Wilhelm Kramer, célèbre auriste berlinois, constatait à propos de l’oreille que "l’anatomie semble arrivée à la perfection… La physiologie de l’organe acoustique est beaucoup moins avancée….. On s'est très souvent plaint de l'abandon dans lequel les auteurs ont laissé les maladies de l'oreille. Ces plaintes sont justes et bien fondées, quand on compare, sous le rapport du nombre et de la valeur scientifique, les ouvrages consacrés aux maladies des yeux avec ceux qui traitent de la pathologie de l'oreille. Ces derniers sont en effet très inférieurs" . Ce retard s’explique aisément par les difficultés de l’examen de l’oreille contrairement à celui de l’œil facilité par la transparence des milieux. Jusque vers les années 1860, l’otoscopie s’effectuait à la lumière solaire directe, quand elle ne se réduisait pas à la simple palpation avec une sonde. Aussi la médecine des oreilles fut longtemps un terrain privilégié pour les charlatans.

    L’otologie moderne date véritablement de l’utilisation du miroir concave pour réaliser l’otoscopie avec Antonin Von Trœltsch, et des grandes études anatomo-pathologiques du rocher, notamment avec les travaux de l’anglais Joseph Toynbee , au début de la deuxième partie du XIXe siècle. Les oreilles purent alors bénéficier d’une véritable médecine anatomo-clinique, au même titre que les poumons ou le cœur. Pendant toute la première moitié du XIXe siècle, les médecins des oreilles avaient bien perçu la voie à parcourir ; ils furent surtout des précurseurs. Ils ouvrirent le chantier, mais il fallut plusieurs décennies pour élaborer une séméiologie et adopter une classification consensuelle des maladies des oreilles. La médecine des oreilles en était à ses balbutiements, avec des classifications disparates, basées selon les auteurs sur des critères liés à l’anatomie, à la physiologie, ou à l’étiologie.

    L'otologie balbutiante

    Lorsque Jean-Marc-Gaspard Itard prit ses fonctions de médecin de l’Institution des Sourds-Muets en 1800, les maladies des oreilles souffraient d’un double handicap. Elles avaient très peu intéressé la médecine officielle, et leur côté mystérieux attirait les guérisseurs de tout genre. La Révolution leur avait ouvert très grandes les portes de la surdi-mutité. Des personnages comme Le Bouvyer Desmortiers et Fabre d'Olivet étaient-ils des charlatans de haut vol ou des initiés à la médecine sans diplôme ? La notoriété acquise dans le monde des lettres, des sciences ou des arts, leur donnait autorité pour prétendre améliorer l’audition des sourds-muets et même éditer des livres vantant leurs compétences avec des titres ronflants. Celui du premier, paru en 1800, s’intitulait Mémoire sur les sourds-muets de naissance, et sur les moyens de donner l'ouïe et la parole à ceux qui en sont susceptibles , et pour le second, en 1811, Notions sur le sens de l'ouïe en général, et en particulier sur le développement de ce sens, opéré chez Rodolphe Grivel et plusieurs autres enfants sourds-muets de naissance . Leur ouvrage connut même une deuxième édition, en 1829 pour Le Bouvyer Desmortiers, et en 1819 pour Fabre d'Olivet. Ces oracles ne se contentaient pas de philosopher sur la surdi-mutité ; ils n’hésitaient pas à entreprendre des thérapeutiques agressives. Au fait, les médecins et chirurgiens diplômés avaient-ils des connaissances plus précises sur les oreilles ?

    Veut-on avoir une idée des connaissances otologiques de l’époque et des modalités d’examen des oreilles ? Le Bouvyer Desmortiers expliquait que : "Il y a lieu de croire que la surdité naturelle vient le plus souvent d’un empâtement d’humeurs dans les oreilles qui en paralyse les fonctions ". Il était donc logique de sonder les oreilles chez les très jeunes enfants. À propos d’une sourde et muette de quatorze ans, il racontait : "A l’âge de quinze mois, ses parents lui firent sonder les oreilles. Il s’en trouva une absolument insensible ; mais à peine la sonde eut-elle été introduite un peu avant dans l’autre, que l’enfant jeta des cris et retira promptement la tête". La sensibilité de l’oreille était sensée traduire le potentiel d’audition. Voici comment se déroula l’examen chez les enfants plus grands d’une autre famille : "Après avoir examiné l’extérieur des oreilles, la langue et le palais que je trouvais à l’état ordinaire, je fis les expériences suivantes. Les enfants serrèrent l’anneau de ma montre entre leurs dents ; ils entendirent tous le mouvement du balancier ; mais l’aîné beaucoup moins que les autres. Étant plus jeune, il entendait l’échappement d’une pendule qui annonçait la sonnerie des heures et des quarts, et il avertissoit quand la pendule devait sonner ; depuis quelques années, il ne l’entend plus. Je plaçai ensuite le cornet acoustique dans le conduit auditif, et je parlai à voix haute : il leur sembla que chaque syllabe était un coup de marteau qui frappait dans leurs oreilles. Finalement, j’injectai de l’air avec une petite seringue, dont l’extrémité n’étoit pas éloignée du tympan. Le jet aërien y fit une impression très-marquée ; ce qui prouve la souplesse de cette membrane et le bon état des nerfs dans les parties voisines".

    L’arrivée de Itard à l’Institution des Sourds-Muets correspondait à l’avènement d’une nouvelle conception de la médecine. Une véritable fracture a marqué l’enseignement médical dans les dernières années du XVIIIe siècle, abandonnant les discussions scholastiques pour entrer dans la période clinique. Un des chantres de cette rupture a justement été Itard, comme le montre la lecture de son article paru en 1802 dans le Moniteur Universel, à l’occasion de la soutenance de la thèse de son ami Gaspard Bayle qui connut plus tard la célébrité comme clinicien et anatomo-pathologiste. Elle s’intitulait : Considérations sur la nosologie, la médecine d'observation et la médecine pratique ; suivies d'observations pour servir à l'histoire des pustules gangréneuses. Vantant la qualité de l’ouvrage qui rapportait les guérisons de pustules gangréneuses, Itard insistait sur le fait que l’auteur "affirme seulement que tous les malades ont guéri à la suite du traitement, sans prétendre que ce soit à cause du traitement ".

    Ce précepte était en fait bien difficile à mettre en pratique, tant pour la prise en charge de sourds-muets que pour l’étude de la pathologie de l’oreille qu’il découvrait, lorsqu’il dut essayer les différents traitements vantés par les confrères. Peut-être sut-il tirer profit plus souvent de ses échecs patents que de ses succès apparents. Ainsi, ce jeune chirurgien initié aux nouvelles conceptions de la médecine par les plus grands maîtres d’alors, comme Pinel, fut amené à jeter les bases de l’otologie moderne et à relativiser ce qu’elle pouvait apporter à l’amélioration de la surdi-mutité. Itard fut un des précurseurs de cette médecine anatomo-clinique des oreilles. Dans son Traité des maladies de l’oreille et de l’audition, il insista sur l’importance de la confrontation anatomo-clinique : "la preuve qui est actuellement de rigueur, l’autopsie cadavérique, grâce aux progrès récents de l’anatomie pathologique et de la médecine d’investigation : or, il est possible de fournir cette preuve".

    Les tâtonnements pour bâtir cette nouvelle otologie expliquent certains égarements, faciles à découvrir avec le recul du temps, mais inhérents à toute recherche. Ainsi en fut-il de la classification des maladies adoptée par Itard, en séparant les maladies de l’oreille et les troubles de l’audition . Quant aux maladies de l’oreille, il les classait selon leur situation par rapport à la membrane tympanique, mettant dans un ensemble appelé "maladies de l’oreille interne" les affections de la caisse, de la trompe, du labyrinthe et du nerf acoustique. Comme l’expliquait Jean Antoine Saissy dans son Essai sur les maladies de l'oreille interne paru en 1827 , il était logique de regrouper sous ce terme "l’ensemble des maladies qui deviennent causes de surdité ". Itard et Saissy, en cliniciens, avaient préféré une classification fonctionnelle à une classification anatomique comme l’avait proposé Leschevin en 1763 . Dans cette classification, l’auteur regroupait les maladies de la caisse et celles du labyrinthe, qu’il distinguait des maladies du nerf auditif. En 1775, Raphaël Bienvenu Sabatier reprenait cette même classification dans son Traité complet d’anatomie, et précisait : "L’oreille interne est faite de plusieurs cavités pratiquées dans l’os des tempes. Ces cavités sont la caisse du tambour, le vestibule, le limaçon et les trois canaux demi-circulaires. Les trois derniers forment ce qu’on, appelle le labyrinthe". Ainsi, à cette époque, oreille interne et labyrinthe n’étaient pas équivalents. Deleau décrivit les maladies de l’oreille non seulement d’après leurs causes, mais plus précisément selon leurs "causes prochaines", multipliant les subdivisions. Il fallut attendre la parution en 1836 du Traité des maladies de l’oreille de Wilhelm Kramer pour voir proposée une classification anatomique en oreille externe, oreille moyenne et oreille interne. Pour cet auteur : " Les maladies de l’oreille interne comprennent toutes celles qui se développent dans le labyrinthe ". Les termes "oreille interne" et "labyrinthe" avaient pris la même signification.

    Pendant plusieurs décennies, les maladies des oreilles ne purent échapper aux traitements généraux les plus divers tels que la saignée, le galvanisme, le magnétisme minéral et le magnétisme animal ou mesmérisme, les sternutatoires, les purgatifs, les bains chauds, les douches d’eaux minérales alcalines etc. Quant aux traitements locaux, leur liste est immense, et les substances utilisées dépassent l’imagination. Les douleurs entraînées par de tels traitements ne paraissaient pas avoir freiné l’ardeur des thérapeutes, pas toujours médecins. L’imagination des prescripteurs se trouvait d’autant plus attisée que l’origine de la surdité semblait mystérieuse, particulièrement chez les "sourds de naissance". Itard expliquait dans son Traité que "dans les cophoses congéniales les moyens rationnels sont bientôt épuisés, et l’on se trouve réduit, si l’on veut poursuivre ses tentatives, à la méthode empirique. Je ne conseille pas de la dédaigner ; et l’on est d’autant plus légitimement autorisé à y recourir, que la nature des lésions du sens auditif nous est profondément cachée. Tous les moyens, quels qu’ils soient, qui ont eu des succès constatés, et qui ne présentent aucun danger réel, sont bons aux yeux du praticien. Convaincu de cette vérité, que la médecine est, avant tout, l’art de guérir, j’ai recueilli et essayé les remèdes divers, les recettes les plus absurdes en apparence, mais justifiées par le succès".

    En fait, toute thérapeutique apparue un jour efficace pour un symptôme paraissant lié à l’oreille, était communément essayée pour la surdité. Or, sans compter les bouchons de cérumen dont l’extraction par un simple lavage améliore l’ouïe de façon miraculeuse, il ne faut pas oublier que certaines affections manifestées par une surdité, sont susceptibles de guérison spontanée, telles l’otite séromuqueuse pour l’oreille moyenne et la "surdité brusque" pour l’oreille interne.

    L’histoire n’aurait probablement pas retenu l’observation retentissante de Jean-Just Berger s’il n’avait pas été le médecin du roi du DanemarK. Après avoir subi une ouverture mastoïdienne en 1791 pour sa surdité, le célèbre opéré ne survécut que quelques jours. Il y a lieu d’imaginer l’importance de la liste des victimes, anonymes, d’essais thérapeutiques pour maladies d’oreille. Les notions de "thérapeutique otologique" de cette époque permettent de comprendre l’état d’esprit de médecins tels qu’Itard, Saissy et Deleau, lorsqu’ils furent confrontés à la prise en charge des jeunes sourds-muets, au début du XIXe siècle. Ils ne firent qu’essayer les traitements appliqués alors aux adultes. Avant eux, bien peu d’enfants avaient "bénéficié" de traitements pour surdité puisqu’un jeune enfant ne se plaint jamais d’un déficit auditif. Mais, avec la surdi-mutité, la surdité était évidente, l’enfant n’avait pas besoin de se plaindre de son audition pour qu’une thérapeutique otologique soit proposée. Toutes les conditions se trouvaient réunies dans les établissements de sourds-muets pour effectuer des essais thérapeutiques: la surdité flagrante, le regroupement des enfants permettant des "séries thérapeutiques", et des médecins désireux d’améliorer le sort des jeunes sourds-muets. Une branche de la médecine s’individualisait, avec ses spécialistes appelés auristes.

    Au moment où Itard prit ses fonctions à l’Institution nationale des sourds-muets, la médecine française venait tout juste de terminer sa "Révolution". L’unité du corps médical réunissant médecine et chirurgie datait seulement de quelques années. L’enseignement pratique dans les hôpitaux venait de se substituer à celui des aphorismes d’Hippocrate. La loi réglementant l’exercice de la médecine et de la profession n’a été adoptée qu’en 1803, avec pour but de mettre fin à l’empirisme et au charlatanisme, obligeant désormais tout médecin à être diplômé. C’est dans ce contexte qu’Itard allait ouvrir le chantier de l’otologie moderne. Il fallait lui donner une assise anatomo-clinique, la sortir de l’empirisme. La tâche était immense.

    Les auristes

    Les grands noms des médecins français qui bâtirent l’otologie française au XIX siècle se trouvent impliqués dans l’histoire de la surdi-mutité. D’ailleurs, plusieurs furent médecins de l’Institution des Sourds-Muets de Paris. Le poste de médecin de cet établissement était alors très envié par les auristes, leur procurant un revenu fixe et un logement de fonction. Il permettait d’avoir une consultation gratuite pour les maladies d’oreille au sein de l’Institution, tout en conservant une clientèle personnelle à l’extérieur. Surtout, ces médecins bénéficiaient du lustre qu’Itard lui avait donné. On comprend la compétition pour obtenir ce poste et le petit nombre de ses titulaires, contrastant avec le nombre élevé des directeurs qui se succédèrent à la tête de l’Institution. Prosper Menière et Jules Ladreit de Lacharrière furent les plus éminents successeurs d’Itard. La fonction prit bientôt le titre de "médecin chef". Il correspondait en fait à la direction du service médical de l’établissement. Mais les autres célèbres auristes ne se désintéressaient pas pour autant de la surdi-mutité. Nicolas Deleau avait été nommé en 1826 "médecin de l’Hospice des Orphelins de Paris pour le traitement des oreilles". Même Jean-Pierre Bonnaffont, malgré une longue carrière de médecin militaire, notamment en Algérie, réussit à s’intéresser aux enfants sourds-muets et à s’exprimer sur ce sujet devant l'Académie de médecine.

    Jean-Marc-Gaspard Itard (1774-1838)
    Il fut le premier médecin de l’Institution Nationale des Sourds-Muets de Paris, installée rue Saint Jacques depuis 1794, pour poursuivre l’activité de l’école fondée par l’Abbé de l’Épée. Recruté en décembre 1800 par l’abbé Sicard, successeur de l’abbé de l’Épée, il était encore affecté officiellement au Val de Grâce, jusqu’en 1804. Ce chirurgien militaire, officier de santé et étudiant en médecine depuis 1797, n’avait eu qu’à traverser la rue pour se trouver hébergé dans l’établissement. Il soutint sa "dissertation "en 1803 sur le "pneumothorax", terme qu’il créa. Elle lui donnait accès au grade de docteur. Les premières lettres du prénom de l’auteur, "E.M."ne correspondent pas à une erreur de transcription car on les retrouve pour d’autres ouvrages du même auteur à la même époque.

    Dès son installation dans l’Institution, l’abbé Sicard lui confia l’éducation de "Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron" dont l’arrivée à Paris fit grand bruit. En quelques mois, les phares furent braqués sur "le médecin des sourds et muets". Il fit de longs mémoires concernant l’éducation de cet enfant, notamment en 1801 et 1806, et lui consacra une bonne partie de son énergie pendant plusieurs années. Sa notoriété dépassa rapidement les frontières. Recruté pour veiller à la bonne santé des enfants, son rôle dépassa rapidement cette mission.

    Très tôt, il fut confronté à la surdité des enfants de l’Institution. Quels étaient les livres dans lesquels il pouvait se documenter sur ce sujet ? En anatomie, Itard disposait des travaux de Scarpa dont le traité Anatomica disquisitiones de auditu et olfactu avait paru en 1794. Les planches anatomiques de Soemmering furent éditées en 1806. En pathologie, il avait probablement lu les ouvrages de Duverney et de Leschevin. Le Traité de l’organe de l'oüie contenant la structure, les usages et les maladies de toutes les parties de l’oreille de Joseph-Guichard Duverney était certes très ancien puisque sa première édition datait de 1683 . Mais il avait connu de nombreuses éditions, en plusieurs langues. En 1784 paraissait encore une édition latine en Allemagne. Pour cet auteur, le nerf auditif comprenait deux parties, "celle qui se termine dans l’os pierreux", et celle qui émerge pour se terminer sur la face et "communique avec les branches de la cinquième paire qui se distribuent aux parties qui servent à former et à modifier la voix…On dit que c’est par cette raison que les hommes qui sont nés sourds sont aussi nécessairement muets". L’ouvrage de Leschevin s’intitulait : Le mémoire qui a remporté le prix de l’Académie de chirurgie de Paris en 1763 sur les Maladies de l’oreille de par M. Leschevin , chirurgien en chef de l’Hôpital Général de Rouen . Il s’agissait d’un véritable traité pratique des maladies de l’oreille. L’auteur insistait notamment sur l’intérêt du cathétérisme tubaire, bien qu’il ne l’ait pas utilisé. Il s’était contenté de démontrer par des travaux anatomiques qu’il était réalisable par voie nasale sans aucune difficulté et concluait : "Il n’y a qu’un seul moyen de porter directement des remèdes dans la caisse - c’est d’y faire des injections par la trompe".

    Les premiers travaux d’Itard concernant les oreilles datent de 1808. Ils concernaient deux mémoires présentés devant la Société de l’École de médecine de Paris, ayant respectivement pour titre Mémoire sur les moyens de rendre l’ouïe aux sourds-muets, et Mémoire sur les moyens de rendre la parole aux sourds-muets. On pouvait lire dans le Bulletin de l’École de médecine de Paris et de la Société établie en son sein de mai 1808, le compte-rendu d’une présentation par Itard "de six sourds-muets auquel il était parvenu de donner la faculté d’entendre et de parler. La Société a vu avec une grande satisfaction les divers exercices auxquels les élèves ont été soumis en sa présence". Suivaient les deux mémoires. Dans l’un, l’auriste expliquait que "attaché depuis huit années à l’établissement des Sourds-muets, il avait eu l’occasion d’étudier la surdité chez un grand nombre de sujets ; dans la première année, il nourrissait l’espoir de trouver quelque méthode de guérison parmi les moyens tirés de la thérapeutique ; il employa successivement le séton, les vésicatoires sur la tête, le moxa, l’électricité, le galvanisme etc. sans aucun succès ; la perforation du tympan, moyen extrêmement loué par les chirurgiens anglais, allemands et quelques français, fut également essayé ; cinq opérations pratiquées ne réussirent aucunement malgré que plusieurs le furent dans des circonstances les plus favorables pour obtenir une réussite complète. Puis, pensant que l’ouïe était comme paralysée, il leur fit entendre divers sons dont il diminuait et variait le ton, le degré d’audition. Après un travail infatigable et avoir diversifié de mille manières les soins et les expériences, il réussit à développer dans l’oreille des sourds-muets la faculté de percevoir les consonnes. Itard estime qu’un tiers des sourds-muets peuvent bénéficier de cette éducation de l’ouïe". Il s’agissait très probablement du premier travail sur l’intérêt de l’éducation auditive. On peut noter que le cathétérisme tubaire n’était pas encore évoqué. Il ne tarda pas, lui aussi, à être essayé par Itard, avec les mêmes déboires. Ainsi, Itard sut très tôt qu’il n’arriverait pas à améliorer l’audition des enfants sourds-muets, à quelques exceptions près.

    Dans le second mémoire, le médecin des sourds-muets précisait : "Il est à noter que le sourd-muet parlera d’autant plus facilement qu’il se servira moins des signes manuels, langage ordinaire des sourds-muets... (Itard) a cherché à éduquer les organes de la parole par l’entremise de l’ouïe en essayant de faire entendre leur voix et non en les portant à observer et à imiter ce qu’il y a de plus visible dans le mécanisme de la parole. Pour favoriser la liaison des organes de l’ouïe, il fit usage d’un moyen mécanique". Il s’agissait d’un cornet dont la grosse extrémité s’adaptait au pourtour des lèvres du locuteur et la petite extrémité était introduite dans le conduit auditif du sourd.

    Les tentatives d’Itard pour améliorer l’audition prirent dès lors une résonance particulière du fait de sa position dans l’établissement, de sa notoriété et de ses publications, notamment avec son Traité des maladies de l’oreille et de l’audition, paru en 1821. L’auteur y décrivait, là encore avec une grande honnêteté, ses tentatives, ses échecs, ses bien maigres résultats. À la même époque, d’autres auristes comme Nicolas Deleau n’hésitaient pas à bâtir leur réputation sur des succès très contestables. Itard ne fit qu’essayer les thérapeutiques de l’époque, prônées par certains opérateurs avec une telle assurance que ne pouvaient rester indifférents, ni les médecins, ni les parents, ni les autorités. L’administration de l’Institution intervenait pour inciter son médecin à essayer certaines thérapeutiques.

    Le Traité des maladies de l’oreille et de l’audition d’Itard peut être considéré comme un des ouvrages fondateurs de l’otologie moderne, malgré l’absence de descriptions otoscopiques et la classification compliquée. Le retentissement de cet ouvrage fut tel que l’Académie de médecine prit l’initiative d’en réaliser une deuxième édition en 1842, alors que l’auteur avait disparu depuis quatre ans. Elle désigna une commission de rédacteurs qui se contentèrent d’ajouter au texte initial d’Itard des compléments identifiés par des parenthèses. Ils firent plusieurs emprunts importants aux récentes publications de Prosper Menière, successeur d’Itard à l’Institution des Sourds-Muets. En 1853, dans son livre De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muets , Menière écrivait de son côté: "Nous trouvâmes dans l’ouvrage de notre savant prédécesseur et dans diverses publications venant de lui, tous les renseignements nécessaires à l’accomplissement des devoirs qui nous étaient imposés. Itard, après quarante ans de soins, en était venu à un profond découragement ; il avait reconnu par expérience que la plupart de ses idées premières étaient bien plutôt des désirs et des illusions que des réalités...J’ai commencé en quelque sorte par où Itard avait fini; j’ai vu une multitude d’enfants à qui l’on avait fait subir les traitements les plus douloureux, les plus barbares, les plus absurdes et les plus inutiles ; j’ai compris que mon devoir était tout différent; aussi n’insistai-je pas longtemps sur une thérapeutique qui ne devait trouver sa justification que dans le plus grossier empirisme, ou dans des motifs d’intérêt privé que la conscience réprouve. Cependant, je n’étais pas devenu sceptique à ce point que je me crusse autorisé à nier toute possibilité de guérison en pareil cas". Pour Menière, l’origine de l’erreur d’Itard provenait de son principe que "La surdité de naissance ou acquise dans l’enfance ne dépend pas de causes différentes de celles qui produisent la surdité chez les adultes. Partant de ce point, Itard en conclut que ces deux surdités sont également curables". Ce reproche de Menière ne pouvait s’appliquer qu’aux premières années d’activité otologique de son prédécesseur.

    Dans son Traité (1821), Itard écrivait : "Les causes de la surdi-mutité peuvent être celles qui affaiblissent ou détruisent l’audition de l’adulte. Je crois cependant pouvoir établir qu’elles se présentent dans des proportions différentes ; car, bien que les faits que je viens de rapporter nous fassent mettre en ligne de compte les lésions organiques comme causes matérielles de cette surdité, il faut pourtant convenir qu’elles sont beaucoup plus rares que dans les surdités de l’adulte, et que presque toujours, la surdité de l’enfant tient à une paralysie, soit congéniale, soit acquise de l’organe auditif". Cette conception lui fut d’ailleurs reprochée. C’est ainsi que dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, à l’article surdi-mutité du tome XIII paru en 1836 signé Roche, Itard paraissait bien timoré dans ses interventions. A propos de la surdité de naissance, après avoir reconnu que la plupart ont pour cause "la paralysie du nerf labyrinthique", l’auteur évoquait aussi les maladies de l’oreille moyenne à l’origine de certaines de ces surdités et poursuivait : "nous avouons que, malgré notre respect pour les opinions de M. Itard et notre confiance dans ses talents et son expérience, nous avons peine à croire que la surdi-mutité qui succède aux affections précédentes dépendent aussi souvent qu’il le pense de la paralysie du nerf de l’audition. Souvent, dans ce cas, il n’existe probablement d’autre lésion qu’une phlegmasie d’une des parties de l’oreille ou un engouement de la trompe, ou un obstacle quelconque à la libre circulation de l’air dans ce canal, en un mot, une lésion accessible aux moyens de traitement, et en conséquence très souvent curable. C’est ce dont il sera possible de s’assurer, grâce à la précision que M. Deleau a su porter dans le diagnostic de toutes les maladies de l’oreille, et l’art parviendra peut-être à rendre l’ouïe à la plupart de ces malheureux sourds-muets par accident. Plusieurs tentatives de ce médecin que le succès a couronné permettent déjà de concevoir cette espérance". Dans son Précis des maladies de l’oreille paru en 1885, Marie Ernest Gellé écrivait encore que "On a constaté sûrement que les surdi-mutités congénitales ou de naissance ne sont pas les plus communes…Cette infirmité naît à la suite d’affections de l’organe de l’ouïe totalement semblables à celles de l’adulte, dont la fréquence est extrême dans les premières années de la vie".Menière n’a pas critiqué son prédécesseur, bien au contraire. Placé dans les mêmes conditions, il y a tout lieu de penser qu’il aurait agi de façon identique. On ne peut faire endosser à Itard tous les épouvantables traitements évoqués par Menière, subis par "une multitude d’enfants". Certains enfants arrivaient "déjà traités". D’ailleurs, en 1860, plus de 20 ans après la disparition d’Itard, Menière constatait encore les mêmes stigmates thérapeutiques chez les enfants de l’Institution.

    Le comportement d’Itard vis-à-vis des traitements entrepris pour tenter d’améliorer l’audition des sourds-muets passa par deux étapes. Celle des premières années fut marquée par tous les essais des "thérapeutiques" les plus diverses connues à l’époque. Lors de la parution de son traité en 1821, cette période paraissait bien révolue. La deuxième étape est celle du constat des échecs, du doute, et d’une conception différente des causes de la surdi-mutité. La pathologie de l’oreille y prenait une part beaucoup plus réduite par rapport aux causes nerveuses, aux séquelles des "convulsions". Alors qu’Itard tempérait son enthousiasme thérapeutique, le jeune Deleau clamait ses succès pour guérir la surdi-mutité, et s’appuyait sur l’Académie des sciences pour le faire savoir. Le Rapport sur un jeune sourd-muet de naissance qui a recouvré l’ouïe par le cathétérisme de la trompe gutturale présenté par Deleau en avril 1825 devant l’Académie des sciences fit grand bruit. Deleau édita même un livre intitulé L'ouïe et la parole rendues à Honoré Trézel, sourd-muet de naissance . Sous le portrait de l’enfant présenté au début de l’ouvrage, on peut lire : ancien sourd-muet de naissance.

    Dans les semaines qui suivirent la communication de Deleau, l’Administration de l’Institution demandait à Itard de lui faire un rapport pour dire s’il était possible d’appliquer le "nouveau traitement" aux enfants de l’établissement. Dans ce rapport, présenté en juillet suivant, Itard retraçait pour l’administration tout son parcours thérapeutique entrepris depuis son entrée dans l’Institution pour essayer d’améliorer l’audition des enfants sourds-muets. Il expliquait comment il avait mis au point l’intervention que Deleau venait de pratiquer, à quelques détails près, et qui était réalisée à l’étranger. Il refusait de porter un jugement sur les "prétendus perfectionnements " de sa méthode par Deleau, mais expliquait pourquoi il n’avait jamais voulu la réaliser chez les "sourds de naissance", la réservant aux "surdités accidentelles". Deux raisons avaient guidé son attitude : la rareté du succès, et la gène du médecin de se voir refuser ses soins devant le résultat incertain. Il concluait "qu’un très petit nombre de sourds-muets est curable par le moxa, par une inflammation violente provoquée dans le conduit auditif et par des injections dans l’oreille interne soit à travers la membrane tympanique perforée, soit par l’ouverture gutturale de la trompe d’Eustache". Il terminait son rapport en disant que les injections par la trompe et la "culture de l’ouïe "n’entraînaient "ni douleur ni danger " ; il proposait que dorénavant "tous les sourds-muets admis à l’Institution passeront en y entrant une semaine à l’infirmerie où sera constaté le degré et s’il est possible la nature de la surdité, laquelle sera de suite traitée s’il y a lieu par des moyens qui ne pourront être ni douloureux, ni dangereux ; et d’autoriser le Médecin de l’Institution à faire les mêmes tentatives sur les élèves déjà admis avec circonstances favorables de réussite". Le Ministre de l’Intérieur donna son accord pour ces nouvelles dispositions qui étaient bien la conséquence des publications de Deleau. Celui-ci reprocha plus tard à Itard de n’avoir fait ces essais que dans le but de satisfaire les désirs de l’administration et de nier l’existence de surdi-mutités curables.N On est donc loin d’un Itard "expérimentateur", d’un acharné des traitements agressifs pour les enfants.

    Au nom d’Itard, on peut associer celui de son assistant, Jean-Baptiste Berjaud, ancien interne des Hôpitaux de Paris. Lorsqu'il soutint sa thèse en 1827, il fréquentait I’Institution depuis 1823 aux côtés d’Itard. Cette thèse avait pour titre: "Dans l'état actuel des sciences médicales, peut-on rendre l'ouïe et la parole aux sourds-muets de naissance ?" Dans ce travail manifestement inspiré par Itard, il condamnait la perforation de la membrane tympanique pour faire entendre les sourds-muets, expliquant que "à l'époque où cette intervention se répandit en France, le tympan de presque tous les sourds-muets, tant de ceux de l'Institution que de ceux qui y furent depuis présentés, subirent cette opération sans aucune espèce de bénéfice". De même, pour Berjaud, "Le cathétérisme est totalement inutile dans les surdités de naissance sans lésion organique". Berjaud partagea avec son maître les violentes attaques de Deleau dans sa "lettre aux académiciens "en juillet 1827, écrite à la suite du rapport d’Itard sur le cathétérisme.

    Jean Antoine Saissy (1756-1822)
    Après une formation tardive à la chirurgie à Paris puis à Lyon, Saissy partit pendant quelques années exercer son art à Constantine, auprès du dey. Il revint en 1789 pour soutenir une thèse de médecine devant l’Université de Valence. Il s’intéressa alors à l’obstétrique, puis consacra les dernières années de sa vie aux maladies des oreilles, à Lyon. Son Essai sur les maladies de l'oreille interne, paru en 1827 , fut un des rares traités des maladies d’oreille de la première moitié du XIXe siècle. Plus âgé qu’Itard, il ne commença à s’intéresser aux maladies des oreilles que tardivement. Il disparut en 1822, peu de temps après la parution du traité d’Itard. Son livre fut édité cinq ans plus tard grâce à G. Montain et à Th. Perrin, médecin de l’Institution des Sourds-Muets de Lyon, qui ajouta quelques réflexions personnelles. Son ouvrage comportait essentiellement des observations personnelles dont certaines concernaient des sourds-muets, et des références à Duverney, Leschevin, Alard. Ses réflexions montraient bien l’état des connaissances concernant les maladies des oreilles : "Si l’étiologie et la sémiotique de la surdité sont si peu avancées, on doit l’attribuer en grande partie, au défaut de connaissances anatomo-pathologiques qui ne s’acquièrent que par l’ouverture des corps. Il serait à désirer que les médecins des institutions de sourds-muets fissent la dissection de l’oreille de tous les sourds qui meurent dans l’établissement, et que tous les semestres, on donnât la plus grande publicité à leurs recherches".

    Nicolas Deleau (1797-1862)
    Nicolas Deleau s'intéressa très tôt aux thérapeutiques de l'oreille. Son fils Émile, dans sa thèse (1853), précisa que son père exerçait déjà la médecine civile depuis quatre années lorsqu’il se lança dans le traitement de la surdité. "Il avait fait les dernières guerres de l’Empire en qualité de chirurgien. Ce fut le hasard qui provoqua son attention sur les sourds-muets". Il passa sa thèse en 1818. Il avait donc quitté sa carrière de chirurgien militaire à 18 ans ! Lorsqu’il se lança dans le nouveau traitement de la surdité qu’était la perforation tympanique, il était déjà très "aguerri", ce qui explique peut-être que la douleur engendrée par l’intervention ne constituait pas un frein à son enthousiasme. On peut lire dans l’introduction de l’"exposé des travaux entrepris par le Docteur Deleau Jeune " publié en 1831, une véritable profession de foi. "En 1811 tous les journaux firent connaître la cure d’un jeune sourd-muet, opérée par le docteur Itard. Quoique je fusse bien jeune encore (je venais d’atteindre ma 13e année), ce fait fut toujours présent à mon esprit, je me promis de répéter un jour la même tentative. L’occasion se présenta en 1821 : Je procédai par la perforation de la membrane du tympan, comme l’avait fait M. Itard. "

    Dans son Mémoire sur la perforation du tympan , son premier ouvrage publié en 1822, Deleau évoquait parfois la douleur. "Le peu de douleurs que causa la première opération m’incita à la proposer une seconde fois, sans attendre les suites qu’elle aurait chez ma première opérée. J’ai agi peut-être précipitamment, mais enfin je voulais m’assurer si beaucoup de sourds-muets étaient dans le cas d’être traités par la perforation du tympan". Il est possible de penser que s’il avait attendu, il aurait hésité à poursuivre ses essais car "l’amélioration "obtenue chez cette jeune fille de seize ans n’avait pas duré plus de quelques jours. Les parents s’opposèrent à une autre intervention faite avec le nouvel instrument que Deleau venait de mettre au point. Chez une fille de treize ans sourde de naissance, "il fallut lui faire violence" pour qu’il puisse pratiquer l’intervention. Mais "Quelle est l’opération qui jouisse d’une si grande innocuité ? …Elle n’empêche pas d’employer d’autres traitements.". Il fallait une bonne dose d’audace pour afficher clairement ses essais, rapportant ses échecs, un an après la publication du Traité d’Itard qui condamnait l’intervention, s’affichant pourtant à cette époque son élève. Il s’agissait d’un véritable défi qui inaugurait une guerre incessante entre les deux auristes.

    Dans son ouvrage Recherches sur le traitement et sur l'éducation auriculaire et orale des sourds-muets paru en 1837 , Deleau expliquait que ses recherches concernant la surdi-mutité de naissance s’étaient déroulées en trois étapes, la première concernant l’ouverture de la membrane tympanique, jusqu’en 1826, la seconde avec le cathétérisme tubaire jusqu’en 1830, avant d’aborder l’étude du rôle acoustique de l’air dans la caisse. Ainsi, après avoir épuisé les ressources de l’ouverture de la membrane, il provoquait de nouveau Itard avec le cathétérisme tubaire. Il publia l’ensemble de ses travaux sur le cathétérisme en 1838 dans un ouvrage intitulé Recherches pratiques sur les maladies de l’oreille, dont l’essentiel était constitué par son Traité du cathétérisme de la trompe d’Eustachi.

    Deleau avait un tempérament de chercheur. Parmi ses nombreux ouvrages, au moins cinq annoncent dans leur titre des "recherches". C’est plus souvent devant l’Académie des sciences qu’il venait exposer ses travaux. Il ne s’aventura que rarement devant l’Académie de médecine où siégeait Itard. On doit retenir avant tout ses travaux sur le rôle de l’air dans l’oreille moyenne et son invention de l’insufflation tubaire, même si elle ne fut en fait qu’une adaptation des "injections gazeuses" proposées par Itard dès 1816. Son "perforateur du tympan "était très astucieux mais avait pour inconvénient majeur, au dire même de l’inventeur, de nécessiter une grande dextérité pour l’utiliser. Ses détracteurs prétendaient que le volume de l’instrument masquait la vue de la membrane. En revanche, le système décrit par Deleau pour voir la membrane en l’absence de soleil témoignait d’une grande ingéniosité. Il concentrait les rayons d’une bougie à l’aide de deux miroirs concaves, et peut être considéré comme un des ancêtres des miroirs otoscopiques. Ces deux instruments sont représentés sur une planche de son livre Description d'un instrument pour rétablir l'ouïe dans plusieurs cas de surdité .

    Très soutenu par l'Académie des sciences, ses meilleurs avocats furent plus tard ses fils Émile et Léon, qui suivirent la même voie médicale. La thèse d’Émile (1853) avait pour titre "Du traitement des sourds-muets", celle de Léon (1863) portait sur l'emploi de l'air dans le cathétérisme. Ses détracteurs furent beaucoup plus nombreux avec, non seulement Itard, mais aussi Kramer, Menière, Triquet, Bonnafont. Triquet, dans son Traité pratique des maladies de l’oreille (1857), contestait les "guérisons" de Deleau, en particulier celle qui fit tant de bruit concernant Trézel "que tout le monde peut voir, chez M. Deleau, (qui) n’a jamais entendu et n’entend pas encore, bien que depuis 1825 !il soit constamment resté sous la main de son sauveur". Plus loin, "des succès annoncés par le docteur Deleau, il n’en est pas un seul qui ait soutenu l’épreuve du temps". En revanche, Triquet se référait encore aux travaux d’Itard.

    Deleau souhaitait ardemment succéder à Itard au poste de médecin-chef de l’Institution des Sourds-Muets. Déjà, en 1832, il avait demandé à remplir les fonctions de médecin adjoint d’Itard lorsque celui-ci avait obtenu de son administration d’être secondé pour raison de santé. Deleau avait des projets précis concernant la prise en charge des sourds-muets. Il les rappelait dans son ouvrage Recherches pratiques sur les maladies de l’oreille, paru en 1838, l’année où s’ouvrait la succession d’Itard. Tout un chapitre était consacré à "De la nécessité de créer en France un établissement destiné au traitement auriculaire et oral des sourds-muets qui en sont susceptibles". Il expliquait que "Dans les établissements de sourds-muets, un grand nombre d’enfants, susceptibles de recouvrer l’ouïe et la parole par une médication convenable et une instruction orale mieux entendue que celle essayée jusqu’ici, languissent cependant comme incurables, et en sont réduits uniquement au langage des signes et à l’écriture, langage dont chacun, cependant, reconnaît toute l’impuissance et la stérilité, lorsque ces infortunés sont ensuite abandonnés. Eh bien, c’est à faire parler ces enfants qu’on devrait surtout s’appliquer". On comprend l’intérêt de Deleau pour la succession d’Itard qui lui aurait permis de réaliser ses projets. Il se fit recommander par de nombreuses personnalités auprès du conseil d’Administration. Mais il avait un concurrent sérieux, Menière, qui avait pourtant bénéficié de ses soins quelques années plus tôt pour un "catarrhe tubaire", guéri grâce à des insufflations d’air.

    Pour concevoir l’importance de ce poste de médecin-chef de l’Institution, il est intéressant de connaître la place réservée au médecin-adjoint. On peut en avoir une certaine idée en lisant la préface de J.-A. Adjutor Rattel dans la traduction qu’il fit de l’ouvrage d'Hermann Schwartze paru en France en 1897, L’oreille. Maladies chirurgicales. "Ancien médecin de l’Institution nationale des Sourds-Muets et de la Clinique Nationales des Maladies de l’Oreille", Rattel avait gardé manifestement une grande amertume de ce poste. Il rappelait que "les fonctions ont été crées seulement à la fin de la vie d’Itard, en 1835, par Thiers". Il devait: "remplacer le médecin (le règlement ne dit pas en chef) quand il est empêché pour cause de maladie ou de congé. Comme le médecin ne s’absente guère et que, d’après une autre disposition du règlement, des médecins étrangers à l’Institution peuvent être appelés, le médecin-adjoint est facilement tenu à l’écart. Malgré cette situation singulièrement réduite, l’adjoint a pourtant à se défendre et à parer les coups de l’intrigue…Cette situation du médecin-adjoint a pour conséquence bizarre que le nombre des médecins de l’Institution depuis 1800 est très faible tandis que celui des médecins-adjoints est beaucoup plus élevé. Il y a 10 adjoints pour 4 médecins seulement. Ces chiffres ont une éloquence attristante qui impressionne celui qui sait avec quel énergie farouche les hommes défendent leurs privilèges. Si l’on remarque d’autre part qu’il y a depuis la fondation 17 directeurs, on concluera que tout passe à l’Institution Nationales de sourds-Muets mais que les médecins en chef (comme on dit improprement), restent". Est-ce parce qu’il en voulait aux médecins-chefs que Rattel prit la défense de Deleau ? Dans cette même préface, il écrivait : "Si on parcourt la thèse de Deleau fils (1853), on voit que la haine d’Itard avait poursuivi Deleau durant toute sa vie et que le fils était dans la nécessité de défendre la mémoire du père". Il poursuivait : "De nos jours, les auristes continuent à être injustes pour Deleau. Ils ont conservé le nom d’Itard à la sonde métallique qui sert à pratiquer le cathétérisme. Toujours à la sonde en gomme, d’un usage si fréquent, imaginée par Deleau, ils donnent d’autres noms que celui du maître ! Il en est de même pour la fameuse poire en caoutchouc, qui a fait plus pour la célébration de Politzer que tous ses ouvrages réunis. Schwartze est seul à déclarer que Deleau s’en servait avant le professeur viennois !"

    Ces commentaires acides ont le mérite de montrer, outre l’importance de ce poste de médecin-chef, que d’autres médecins s’intéressaient aux oreilles des sourds-muets et travaillaient dans l’ombre.

    Prosper Menière (1798-1862)
    Prosper Menière n'avait aucune connaissance particulière dans le domaine des maladies de l'oreille et de la surdité lorsqu'il devint médecin de l'Institution Royale des Sourds-Muets. "À l'exemple de feu Itard mon prédécesseur à l'Institut des Sourds-Muets de Paris, j'ai étudié les maladies de l'oreille, non par goût ni par choix, mais par occasion et par devoir."

    Armé d’une bonne formation médicale avec un internat à l’Hôtel-Dieu de Paris, puis d’une agrégation de médecine, Menière avait aussi une formation chirurgicale auprès de Dupuytren. Il était d’ailleurs chirurgien d’un dispensaire de la Société Philantropique lors de sa candidature. Une mission de plusieurs mois auprès de la Duchesse de Berry l’avait fait connaître de la "Société". Il venait d’épouser la fille d’Antoine Becquerel, président de l’Académie des sciences lorsque la succession d’Itard s’était ouverte. Il n’avait pas encore de situation stable car la chaire d’hygiène qu’il avait convoitée l’année précédente avait été attribuée à Royer-Collard. Outre Deleau, Menière se trouvait en face d’autres candidats à la succession d’Itard, notamment les anciens assistants d’Itard, Berjaud jusqu’en 1835, puis Rousset de Vallière. La presse avait aussi évoqué la candidature de Gilbert Breschet, chirurgien de l'Hôtel-Dieu, Professeur d'anatomie à la Faculté, et membre de l'Institut, ce qui avait permis à la Gazette des Hôpitaux Civils et Militaires, du 9 août 1838 d’écrire: "En vérité, il est des gens dont nous voudrions n'avoir jamais à nous occuper, et dont il faudrait laisser dans l'oubli la médiocrité ; mais pourquoi s'efforce-t-on de les mettre en évidence ; pourquoi leur donner des postes qu'ils n'ont pas mérités? [...] Quand une place est vacante aux sourds-muets, que M. Deleau se présente, ses travaux pratiques sur l'oreille à la main ; quand vient M. Breschet, n'eût-il avec lui que des recherches sur l'oreille des poissons, on doit nommer M. Deleau ; on peut nommer M. Breschet, mais à coup sûr, on ne peut ni ne doit nommer M. Menière."

    La notoriété de Menière, ses soutiens dont celui de François Guéneau de Mussy, l'appui de l'Académie de médecine où Itard avait des amis alors que Deleau avait toujours réservé la primeur de ses travaux à l'Académie des sciences, l'hostilité patente d'Itard vis-à-vis du principal concurrent, avaient joué en sa faveur. Peut-être Deleau avait-il été desservi par son "projet d’établissement destiné au traitement auriculaire et oral des sourds-muets "? Peut-être sa réputation à enjoliver ses succès thérapeutiques commençait-elle déjà à se propager chez ses confrères ?

    Le 1er août 1838, le conseil d'Administration de l’Institution des Sourds-Muets prenait connaissance de la lettre ministérielle officialisant la nomination de Menière en qualité de médecin de l'Institution. Le Directeur informait le Conseil que le nouveau médecin avait pris possession de son appartement et de ses tantièmes depuis quelques jours. La place n’était donc pas seulement honorifique.

    Pour s’initier aux maladies des oreilles, Menière avait à sa disposition différents ouvrages : le Traité des maladies de l’oreille et de l’audition d’Itard, paru en 1821, l'Essai sur les maladies de l'oreille interne de Saissy, chirurgien de Lyon, édité en 1828, le Traité des maladies de l'oreille de Kramer, médecin berlinois, paru en Allemagne en 1836, et traduit en anglais l’année suivante, et les travaux de Deleau. Dix ans après sa prise de fonction, il publiait une traduction du livre de Kramer, enrichi de nombreux commentaires. Il y expliquait sa démarche. "J'ai cherché à établir le diagnostic non pas sur les impressions ressenties par les malades, mais sur des caractères physiques facilement appréciables. Cette base m'a également servi pour fonder les indications d'un traitement simple et rationnel." En médecin rompu au concept anatomo-clinique, il commença par s’intéresser aux méthodes d’examen de l’oreille, dont Itard avait bien senti l’importance mais qu’il n’avait guère développées. L’article qu’il fit paraître sur ce sujet en 1841 allait inaugurer toute une série de mises au point sur divers thèmes concernant les maladies de l’oreille, et à plusieurs reprises, celles qui engendrent une surdi-mutité. En 1842, dans une lecture à l’Académie de médecine sur l’Anatomie-pathologique de la surdi-mutité, il concluait que les lésions principales et primitives portaient sur les "parties nerveuses de l’organe auditif". Dès lors, il n’eut de cesse d’orienter ses recherches sur les "surdités nerveuses", ce qui l’amena à découvrir en 1860 la maladie labyrinthique qui porte son nom. Quant aux maladies de l’oreille moyenne pouvant provoquer une surdi-mutité, il pensait que : "trop souvent ces maladies ne sont que des accessoires qui masquent l’altération principale de l’appareil auditif, et qui laissent cette dernière complètement incurable, lors même que les autres ont été bien guéries". Il s’intéressa au caractère héréditaire de certaines surdi-mutités et conseillait de mener des travaux pour rechercher les causes de ces surdités. Il proposait de faire pour chaque sourd-muet une observation comportant une enquête familiale, les modalités de l’accouchement, les conditions de vie etc. Il critiqua sévèrement les travaux de Deleau. Il lui reprochait notamment de ne pas avoir examiné attentivement la membrane tympanique avant de réaliser la perforation. Il concluait, dans un commentaire de la traduction du Kramer en 1848 : "je me crois en droit de conclure que jusqu’à ce jour, personne n’a guéri un sourd-muet". Il n’hésitait pas à critiquer l’Académie des sciences pour son soutien à Deleau : "Que doit-on penser d’un corps savant, si justement célèbre, qui a accepté sans examen des assurances aussi vaines, et qui ne poursuit pas, jusqu’à ses dernières limites, la recherche et la constatation de la vérité".

    En 1853, il publia De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muets où il racontait ses démêlés avec Blanchet. Il était plein d’admiration pour son prédécesseur et rappelait "que les tentatives d’Itard, les plus heureuses assurément, ne furent le produit d’aucun traitement, d’aucune opération, que les sons variés de plusieurs instruments assez grossiers suffirent pour obtenir un si magnifique résultat. Si, depuis, ce médecin d’un si excellent esprit, a cru devoir joindre à ces exercices physiologiques quelques médicaments intérieurs, quelques applications sur la peau ou autres agents thérapeutiques pris un peu au hasard ou sur la foi de quelque praticien recommandable, les succès n’ont pas été plus satisfaisants ; et quand après beaucoup de tentatives de ce genre, mon prédécesseur désabusé à vu que ses soins n’aboutissaient à rien, que les simples ébranlements acoustiques suffisaient pour donner lieu à la même amélioration trop limitée, il a enfin renoncé à faire de la médecine inutile".

    En septembre 1860, soit quatre mois avant son célèbre mémoire sur la maladie qui porte désormais son nom, Menière fit une lecture devant l’Académie de médecine sur "De l’expérimentation en matière de surdi-mutité" . L’auteur rapportait : "nous avons dans l’Institution des enfants sur lesquels on a essayé une multitude de moyens… Ces enfants portent sur le col, aux tempes, sur les régions mastoïdiennes, des traces non équivoques de l'énergie des procédés mis en usage, et aucun d’eux n’en a jamais retiré le moindre avantage…. Chez ces pauvres enfants, on avait eu recours, sans motif valable à des cautérisations violentes, à des applications de moxas laissant au pourtour de l’organe des cicatrices profondes ; on avait labouré la nuque avec des sétons, on avait couvert le dos et les bras de larges vésicatoires, on avait torturé ces infortunés sous le vain prétexte qu’il faut faire quelque chose". L'auteur trouvait encore les mêmes stigmates que ceux qu'il avait rapportés quelques années avant, dans son livre sur la surdi-mutité, et ceci bien après la disparition d'Itard…

    "Deux moyens ont obtenu faveur ces derniers temps : ce sont l’électricité et l’éther sulfurique. Tous deux ont été appliqués un nombre infini de fois ; jamais expérience n’a été faite plus en grand". Menière se plaignait qu’aucune méthode scientifique n’ait été appliquée. "Des enfants sourds-muets, appartenant à toutes les catégories de ce genre, ont été soumis à un mode uniforme de traitements, des courants variés ont été dirigés sur les oreilles d’enfant dont on n’avait exploré ni la trompe, ni la caisse. On n’a pas fait de différence entre ceux qui avaient l’oreille moyenne détruite par une vaste perforation, et ceux qui étaient nés avec une imperfection plus ou moins grande du sens auditif ; on a versé de l’éther dans le conduit auditif externe d’individus qui avaient une perforation du tympan, des végétations charnues dans le fond du méat… Quel parti tirer de faits aussi mal déterminés ?"

    Puis Menière expliquait qu’à la suite de publications sur l’emploi de l’éther qui avaient fait grand bruit, il avait été invité par l’Institution à faire des essais. "Le bruit qu’ont fait ces expériences, chez nous et dans le monde, a excité l’attention de l’autorité administrative ; nous avons été invités à reproduire, dans l’Institution Impériale, des tentatives dont on disait merveilles et, quelle que fut notre opinion sur les suites de ce travail, nous avons accepté avec empressement la tâche qui nous était confiée, bien moins assurément pour constater l’inutilité de ces épreuves que pour démontrer une fois de plus combien il est difficile d’arriver, en semblable matière, à des conclusions scientifiquement valables". Il dut trouver dix volontaires, au-dessus de 14-15 ans, car beaucoup d’enfants répugnaient à subir des essais étant donné la mauvaise réputation des essais précédents. Le résultat décevant fut celui qu’attendait Menière.

    Il est curieux de constater que la renommée de Menière dans le domaine médical se limite à la pathologie vestibulaire. Cette notoriété repose sur des publications échelonnées sur moins d'un an, de février à septembre 1861. Or, pendant plus de 20 ans, Menière a publié de très intéressants travaux concernant ses deux pôles d'intérêt médical : la prise en charge de l'éducation des enfants sourds-muets, et les maladies de l'oreille. La découverte de Menière sur la responsabilité de l'oreille interne dans la genèse des vertiges représentait en fait l'aboutissement logique de ses travaux sur l'ensemble de la pathologie de l'oreille.

    Alexandre Blanchet ( 1819- 1867)
    Après une thèse soutenue en 1842 sur la lithotritie, il s’intéressa aux sourds-muets et aux aveugles. Dans son livre De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muets, Menière a raconté comment, alors qu’il était le médecin-chef de l’Institution, lui fut imposé Alexandre Blanchet par le pouvoir politique. En juillet 1847, le ministre de l’intérieur "invitait" le directeur de l’établissement à confier au Docteur Blanchet cinq ou six élèves qu’il choisirait afin de faire des expériences sur ces sujets pour leur rendre l’ouïe. Menière écrivit au cours du même mois au ministre pour lui expliquer que "toutes les fois qu’un médecin croit avoir trouvé une méthode curative nouvelle, il en fait part à l’Académie de médecine spécialement constituée pour apprécier ces découvertes et cette société savante nomme une commission pour assister aux expériences de l’inventeur. La surdi-mutité a été l’objet d’un grand nombre de tentatives de ce genre". Trois mois plus tard, le ministre invitait à répondre favorablement à la demande du Docteur Blanchet de soumettre ses résultats à une commission consultative constituée dans l’Institution. La commission, qui comprenait un représentant du ministre, devait se prononcer sur les six élèves "choisis au hasard" parmi les 51 que comprenait l’établissement à cette époque (c’était pendant les vacances), mais elle refusa de donner un avis. Cet échec n’empêcha pas le même ministre de prendre un arrêté en février 1848 pour nommer Blanchet "chirurgien de l’Institution Impériale des Sourds-Muets, spécialement chargé de la surdi-mutité".

    En octobre 1849, le même ministre de l’intérieur écrivait à Blanchet : "La Commission d’Assistance de l’Assemblée nationale ayant demandé a être éclairée sur le mode employé dans les établissements belges et allemands pour apprendre aux sourds-muets le langage articulé et sur la nécessité d’employer cette méthode " ; il le chargeait de mission à l’étranger pour répondre avec des rapports circonstanciés, aux questions de l’Assemblée nationale. En 1850, Blanchet publiait un ouvrage intitulé La surdi-mutité. Traité philosophique et médical - volume 1 - où il passait en revue l’histoire de la prise en charge des sourds-muets dans les différents pays, les diverses approches éducatives, et les différents établissements de France spécialisés pour les sourds-muets. Dans le volume 2 du même ouvrage, paru en 1852 2, l’auriste publiait le rapport demandé par le ministre. En avril 1852, le "chirurgien de l’Institution" fit une lecture à l’Académie de médecine sur le résultat de cette mission. Il en tirait comme conclusion qu’il était "possible de doter presque tous les sourds-muets de France du langage articulé, et de rendre l’ouïe et la parole à un certain nombre d’entre eux". Il ajoutait que "dans les cas où l’appareil auditif ne peut être traité avec succès, toujours ou presque toujours, il est possible à l’appareil vocal d’entrer en fonction, sous l’influence, non plus de l’excitation auditive, mais de l’excitation visuelle, imitative, et au moyen de l’impression tactile des ondes sonores, la parole du sourd-muet qui entend restant toutefois incomparablement plus nette, plus intelligible que celle du sourd-muet privé de l’ouïe". En juin et en août 1852, et enfin en avril 1853, le ministre demandait à l’Académie de se hâter pour remettre le rapport demandé en 1849 sur "la méthode de M. Blanchet". La longue attente témoignait des difficultés rencontrées par les commissaires pour établir ce rapport. De fin avril à fin juin, pas moins de dix séances de l’Académie furent l’occasion de débats concernant les conclusions attendues par le ministre. Les opinions les plus extravagantes y côtoyaient les réflexions de bon sens. La Gazette médicale qui rapportait les débats du 7 juin résumait ainsi les propos d’un commissaire : "Le rapport de la commission est resté presque aussi muet qu’un sourd sur les questions du Ministre qu’il devait apprécier. Heureusement la lutte allumée par le rapport nous a éclairés et a contribué à nous démontrer qu’il s’agite au-dessous d’autres questions d’un haut intérêt pratique, dont la solution peut faire beaucoup d’honneur à l’Académie ou porter une grave atteinte à sa considération. Il s’agit rien de moins, en effet, pour certaines personnes que de défendre tout à fait la parole à ceux qui peuvent entendre parler et pour les autres de les empêcher de gesticuler. On conçoit tout le danger d’une discussion pareille". D’autres questions furent soulevées, comme l’expliqua très bien un des membres éminents de l’Académie, Auguste Bérard : "On vous demande si les élèves complètement sourds ne pourraient pas recevoir quelque notion du son par les nerfs de la sensibilité générale, comme l’indique M. Blanchet. Point d’équivoque. Il faut appeler les choses par leur nom. On vous demande si on peut entendre sans le secours de l’ouïe ? Si on peut entendre par la peau ? Si des impressions tactiles peuvent voyager par les nerfs du plexus brachial, par le nerf sciatique, les nerfs fessiers, ou d’autres encore que je ne nommerai pas, bien qu’il n’y ait aucune raison d’exclure les uns plutôt que les autres". Lors de la dernière séance de l’Académie, les membres s’accordèrent surtout pour dire que : "M. Le ministre remarquera que, dans ses réponses, l’Académie n’a pas parlé du traitement chirurgical ni des méthodes de M. Blanchet", ce qui n’empêcha pas la poursuite de la carrière de Blanchet dans l’Institution.

    En 1862, Blanchet fut désigné pour succéder à Menière, mais il disparut cinq ans plus tard. Dans une courte biographie rédigée par Félix Ribeyre à cette occasion, l’auteur résumait le rôle scientifique de Blanchet avec sa "théorie des ondes sonores et effets produits par l’emploi de la musique au développement de l’audition". En revanche, il insistait sur le rôle qu’il avait joué pour "donner l’éducation aux sourds-muets et aux aveugles en les conservant à leurs familles – dans les écoles communales au milieu des voyans (sic) et des entandans (sic) de manière à ne pas s’exposer à rompre les liens sociaux qui unissent les hommes ; la leur donner par des moyens qui mettent infirmes, parlans, et entendans en communication constante, la leur donner à tous dès leur jeune âge et en quelque sorte sans frais exceptionnels".

    Il est piquant de constater que ce "chirurgien des sourds-muets "n’a laissé aucun travail concernant véritablement l’otologie, contrairement aux autres médecins de l’Institution ; mais qu’en revanche, il fut le promoteur, ou peut-être même le concepteur de l’éducation des sourds-muets en intégration.

    Jean Pierre Bonnafont (1805-1890)
    Son excellent Traité pratique des maladies de l'oreille et de l'audition , paru en 1860, suivi d’une deuxième édition en 1873, l’a fait connaître, malgré un long éloignement de Paris lié à une carrière de médecin militaire. Ses hautes fonctions militaires ne l'empêchèrent pas de s'intéresser à la surdi-mutité et de travailler dans des institutions de sourds-muets, notamment à Arras. Il fut un des principaux censeurs de Deleau et de Blanchet. Il alla jusqu'à vérifier l'état d'audition des "miraculés "de ces auteurs, au besoin à l'intérieur de l'Institution des Sourds-Muets de Paris, ce qui lui permettait de contester les résultats en toute connaissance de cause.

    Grand admirateur d’Itard, comme lui partisan de choix pédagogique éclectique en fonction de l'importance de la surdité et de sa date d'apparition, il s'intéressa particulièrement à la façon d'identifier les enfants dont la surdité n'est pas complète qui "devraient être soumis au traitement médical et confiés aux professeurs de l'articulation orale. "… "Quant à l'efficacité du traitement médical, voici quelle est mon opinion qui mérite d'être prise en sérieuse considération parce qu'elle est basée sur des tentatives nombreuses des moyens curatifs pendant plusieurs années d'expérience." Pour Bonnafont, si l'enfant entend le diapason à distance de l'oreille, il a quelque chance d'obtenir une amélioration. S'il entend le tic-tac d'une montre appliquée sur le crâne, "il devient accessible aux bienfaits d'une médication rationnelle". Quels sont ces traitements? "Il va sans dire que l'on ne devrait pas négliger le traitement chirurgical, consistant dans le cathétérisme de la trompe d'Eustache, dans sa dilatation au moyen de petites bougies que nous employons depuis longtemps, dans les insufflations plus ou moins excitantes ou balsamiques de l'oreille moyenne, et enfin dans l'emploi de l'électricité". Il est intéressant de noter que l’audition par voie osseuse était connue depuis très longtemps. Dans son traité, Itard rapportait que dès le milieu du XVIIIe siècle, des médecins faisaient entendre les sourds en leur mettant entre les dents un conducteur en bois dont l’autre extrémité allait dans la bouche du locuteur. En se basant sur ce principe, Itard avait même imaginé un porte-voix dont l’extrémité destinée à être placée entre les dents du sourd avait la forme d’une anche de clarinette.

    Jules Ladreit de Lacharrière (1833-1903)
    Interne des hôpitaux de Paris en 1856, il soutint sa thèse en 1861. Son nom n’a guère laissé de trace en otologie alors qu’il fut un des créateurs des Annales d’otologie et laryngologie en 1875. Ses travaux essentiels se trouvent surtout dans cette revue et dans le Dictionnaire Encyclopédique des Sciences Médicales de Dechambre (1864-1869). Il rédigea non seulement l'article de plus de 300 pages, sur "l'oreille " mais aussi un très important article sur la "surdi-mutité" et un autre sur la "surdité" . Il concédait que lorsque la surdité était survenue chez un enfant, à la suite d’une fièvre grave ou d’une maladie inflammatoire, "il ne saurait conseiller une abstention qu’il n’aurait pas le courage de garder lui-même... Si dans le plus grand nombre de cas mes efforts ont été inutiles, ils ont pu parfois faire renaître une partie de la sensibilité auditive…les médications qu’on devra essayer sont : l’usage à l’intérieur et en applications externes de préparations iodurées, des dérivatifs sur l’apophyse mastoïde et sur la nuque, l’application de pommades excitantes dans ces régions, enfin celle des courants continus". Pendant plus d’une vingtaine d’années, il fut la référence médicale en France pour la surdi-mutité.

    Dès sa prise de fonction à l’Institution Nationale des Sourds-Muets de Paris en 1867, il fonda dans l’établissement une clinique otologique ouverte à toute la population, qui devint officiellement en 1882 un service public. Ce fut probablement la première consultation consacrée aux maladies des oreilles dans un établissement public parisien ; la consultation de Gellé, annexée à la Clinique des Maladies du système nerveux de Charcot à la Salpêtrière, n’a été ouverte qu’en 1889. Ladreit de Lacharrière rapportait l’activité de cette clinique otologique trois ans plus tard. Sur plus de 2000 consultants de 1884 pour une pathologie ORL dominée de très loin par les affections des oreilles, on ne trouve mentionnée aucune intervention chirurgicale type mastoïdectomie. La seule "intervention" évoquée est l’insufflation tubaire. À la rubrique "surdi-mutité", on découvre peu d’enfants. "Il s’agissait là d’enfants qui venaient de faire une maladie récente. Chez la plupart, la surdi-mutité provenait d’une otorrhée négligée". Ils recevaient un traitement général (sirop de phosphate de fer, bains salés etc.). Aucun sourd-muet de naissance n’y est signalé. En 1882, il publiait la description d’un audiomètre de sa conception, un des premiers de l’époque. Il dut quitter ses fonctions en 1898 pour limite d’âge. Il prit encore une part active lors du Congrès international d’otologie en 1900, à l’occasion de l’exposition universelle de Paris, pour exposer ses idées sur la surdi-mutité.

    Conclusion

    Ainsi, les principaux protagonistes médicaux dans le domaine de la surdi-mutité pendant ce XIXe siècle ont aussi joué un rôle important dans le développement de l’otologie, avec chacun une marque particulière. Itard fut un initiateur, un découvreur. Il sut tirer rapidement les conclusions de ses essais thérapeutiques. Son Traité des maladies de l’oreille et de l’audition a joué un rôle considérable dans la formation des auristes de la première moitié du XIXe siècle. Deleau fut un chercheur et un inventeur de talent, mais parfois au-delà du raisonnable, provoquant sans indulgence son aîné Itard. Ses nombreux ouvrages ont trait surtout à l’oreille moyenne et à la surdi-mutité. Ils ont souvent une connotation polémique. Menière était un grand clinicien, pétri "d’humanités "et d’humanisme. Ses qualités d’observation l’amenèrent à donner à l’otologie française cette magnifique découverte de la maladie qui porte désormais son nom. Mais il ne faut pas oublier les très importantes contributions qu’il donna à l’otologie en général. Ses publications, notamment sur l’examen de l’oreille, la pathologie du conduit auditif externe, la physiologie de la trompe d’Eustache, ont beaucoup contribué à la construction de l’otologie moderne. Ses travaux seraient certainement beaucoup mieux connus si Menière avait réalisé le traité sur les maladies d’oreille qu’il avait annoncé depuis longtemps. Jean-Pierre Bonnafont laissa le souvenir d’un grand otologiste, chercheur de talent complétant ses fonctions militaires. Il aborda tous les secteurs de l’otologie, depuis l’anatomie jusqu’à la surdi-mutité. Son Traité pratique des maladies de l'oreille et de l'audition reste un des ouvrages fondamentaux de l’otologie avec celui d’Itard. Alexandre Blanchet s’est fourvoyé dans une théorie acoustique sans lendemain mais qui donna lieu à des débats où furent affichées les idées les plus saugrenues. En revanche, il fut un des promoteurs de "l’éducation intégrée". Enfin, Jules Ladreit de Lacharrière réussit fort bien dans la mission qu’il s’était donnée de "vulgariser l’étude des maladies de l’oreille". Ses ouvrages fondamentaux sont peu connus car noyés dans un dictionnaire encyclopédique de plus de 100 volumes.

    Principales thérapeutiques otologiques

    Moxas, cautères, vésicatoires
    Dans son Traité pratique des maladies de l’oreille, Eugène Triquet expliquait en 1857 que "le cautère comme le vésicatoire et le séton rentre dans les prescriptions banales de la thérapeutique auriculaire". Il ajoutait : "Les vésicatoires derrière les oreilles et à la nuque sont d’un usage tellement général que nous ne voyons presque aucun sourd qui n’en porte les empreintes".

    Le moxa était une petite boule ou bâtonnet d’une substance combustible que l’on déposait en certains points du corps pour une cautérisation. Il était classé dans les "cautères actuels", c’est-à-dire ceux qui brûlent immédiatement. Très utilisé en France, ses indications concernaient surtout les maladies chroniques "pour exciter fortement le système nerveux". Dans le Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, on trouve à Moxa (tome paru 1875) que "dans les premières années de ce siècle, Larrey et Percy contribuèrent beaucoup à le faire adopter et son emploi sembla désormais consacré ; cependant, la faveur dont il a joui à la recommandation de ces chirurgiens célèbres, bien que justifiée par les faits de leur pratique, n’a pas été durable". En 1860, Menière observait encore des cicatrices de moxa sur les élèves de l’Institution.

    Les vésicatoires étaient des topiques, souvent de la cantharide, utilisés sous forme d’emplâtre, pour provoquer l’apparition de sécrétion séreuse à la surface de la peau.

    Le séton était réalisé par "une bandelette de linge passée à travers la peau et le tissu cellulaire pour entretenir un exutoire". On l’appliquait volontiers à la nuque.

    Itard fut un certain temps un fervent partisan du moxa, comme beaucoup de ses confrères français. Il rapporta une observation intéressante de "guérison" d’une "jeune personne âgée de vingt ans, née sourde-muette". Elle fut traitée en Espagne par un médecin attaché à Lucien Bonaparte avec l’application de deux moxas, "l’un à la nuque, l’autre sous le menton... Ces deux moxas qui étaient du diamètre d’une pièce de cinq francs produisirent une vive inflammation vers le septième jour ; un gonflement extraordinaire se développa à la partie antérieure du cou, et s’étendit jusqu’aux mamelles, accompagné d’une fièvre violente, qui dura vingt quatre heures, et se termina par une abondante transpiration. Les escarres se détachèrent du douzième au quatorzième jour, et leur chute fut suivie d’une suppuration très considérable. …À la suite de fumigations faites dans le conduit, la membrane qui le tapisse s’excoria, et fournit vers le vingt-deuxième jour une humeur épaisse, jaunâtre, qui coula abondamment pendant dix jours. …Deux mois et demi environ après l’application des moxas, cette jeune personne commença à entendre le bruit des cloches.. Depuis cette époque, l’ouïe continua à s’améliorer, et la surdité se trouva complètement dissipée. En même temps, le mutisme cessa". Itard poursuivait : "le moxa qui a produit cet heureux résultat, est un des moyens les plus usités contre la surdi-mutité. Je l’ai employé sur 9 ou 10 sourds-muets ; je l’ai conseillé nombre de fois. Je sais aussi que, parmi nos enfants quelques uns, avant de nous être amenés, ont été soumis au même traitement ; et cependant, l’observation que je viens de citer est la seule, à ma connaissance, où l’application de moxa ait été suivie de succès". La description de l’observation suivie de succès correspond très probablement à une otite séromuqueuse qui bénéficia d’une perforation tympanique à la suite des fumigations. On comprend qu’une telle amélioration de l’audition, attribuée aux moxas, ait engendré d’autres tentatives d’amélioration de l’audition par cette "thérapeutique".

    En 1827, Berjaud, assistant d’Itard, écrivait dans sa thèse : "Le nombre infiniment petit de guérisons obtenues par le cautère et le moxa ; les accidens (sic) graves qui peuvent se développer par suite de ces applications incandescentes, et avec cela peu d’espérance de succès, ont fait renoncer depuis longtemps à des moyens que l’on pourrait, avec raison, appeler barbares… Quant aux vésicatoires, utilisés tout récemment contre la surdité de naissance, ils auraient quelques succès. Je n’hésiterais pas à donner la préférence à ce procédé car les accidens sont fort rares". Trente ans après, aussi bien Triquet que Menière constataient que ces vésicatoires étaient encore très utilisés.

    L'ouverture de la membrane tympanique
    Deleau en a rapporté une esquisse historique dans son mémoire sur cette intervention. Elle aurait été pratiquée pour la première fois en 1760 par le français Éli, qu’un siècle plus tard Van Trœltsch qualifia de charlatan. Le célèbre chirurgien anglais Astley Cooper la réalisa à quatre reprises en 1800, dont une fois sur un sourd-muet. Un autre Anglais, Hymly, la pratiqua plusieurs fois sans obtenir d’heureux résultats car l’amélioration de l’audition ne fut que temporaire. Comme l’expliqua plus tard Deleau, la cause en était la fermeture secondaire de la membrane. "C’est là la cause qui a fait renoncer à cette intervention ceux qui en étaient pour ainsi dire les inventeur". Cette réflexion explique l’attitude des auristes français qui se lancèrent dans cette chirurgie, notamment Itard et Deleau.

    En 1802, Hyppolite Trucy soutenait sa thèse à Paris sur Considérations sur la perforation de la membrane du tympan dans le cas de surdité causée par l’oblitération de la trompe d’Eustachi (conduit guttural de l’oreille). L’auteur rapportait les publications de Cooper. Il commençait par rappeler les différents traitements utilisés tels que vomissements, éternuements, fumigations. Puis il décrivait la technique de la perforation tympanique selon Cooper : "L’opération est si peu douloureuse quand elle est faite sur une oreille saine que les malades n’hésitent jamais à présenter l’autre". Trucy s’intéressait particulièrement à l’observation de Cooper concernant un sourd de naissance de 17 ans dont la perforation avait entraîné une amélioration de l’audition. Il concluait "qu’une partie des sourds-muets de naissance pourraient, par l’emploi de ce procédé, être rendus à la Société". Mais il insistait aussi sur la nécessité de ne pas y avoir recours tant que les autres procédés se sont avérés inefficaces, et rappelait "le précepte émis par les hommes les plus recommandables de notre art que le vrai talent consiste plutôt à éviter une opération, qu’à la faire avec dextérité et succès". Ce précepte expliquait probablement que l’auteur s’était contenté de rapporter les travaux de Cooper mais n’avait pas effectué l’intervention qui était cependant à l’ordre du jour. En effet, l’année suivante, Marie-Joseph Alard soutenait aussi à Paris une thèse intitulée Essai sur le catarrhe de l’oreille. Comme Trucy, Allard proposait l’intervention sans l’avoir effectuée.

    Il était difficile à Itard, entouré de sourds, de ne pas essayer cette intervention. En 1808, il rapportait cinq observations de perforation de la membrane du tympan, sans aucun résultat sur l’audition. Ces échecs n’empêchèrent pas certains "thérapeutes" comme Fabre d’Olivet, en mal de publicité, d’en vanter les mérites. Triquet, dans son Traité pratique des maladies de l’oreille (1857) en a raconté les circonstances. "Le premier qui mit en usage cette opération fut un homme étranger à la médecine, un certain Fabre d'Olivet, après s'être occupé spécialement de littérature et de politique, il trouva dans les journaux anglais l'observation d'Astley Cooper…Avec son léger bagage scientifique, il se mit à parcourir la France sans autre prétention que de guérir tous les sourds par cette opération. Le nombre de ces succès nous est complètement inconnu et nous ne pouvons ajouter foi aux résultats annoncés par ce spéculateur". L'un des ses "succès" connut une grande publicité. Il concernait un sourd-muet de 15 ans qui était éduqué depuis 6 ans par l'abbé Sicard, à l'Institution des Sourds-Muets de Paris. Fabre d'Olivet, qui était alors en délicatesse avec le pouvoir napoléonien, orchestra la publicité de l'intervention en faisant adresser par un étudiant un courrier aux rédacteurs de la Gazette de France qui parut le 3 mars 1811. Il racontait l'histoire du jeune Rodolphe Grivel, opéré le 7 janvier. "Le 9 janvier, l'organe de l'ouïe se développe et on connut par des signes non équivoques que l'enfant entendait. Le 11, la langue commença à se délier, et enfin il consacra ses premières paroles le 3 février à remercier Dieu". Le ministre de l'Intérieur, tuteur de l'Institut des sourds-muets, demanda à l'abbé Sicard de faire une commission d'enquête sur "la nouvelle intervention". Fabre d’Olivet n’allait pas tarder à sortir son livre sur sa conception pour rendre l’ouïe aux "enfants sourds-muets de naissance", mais sans donner la moindre précision sur "son intervention".Après un tel tapage, Itard se devait de tenter de nouveau l'opération avec beaucoup d’éclat. Dès le 2 juillet suivant, il opérait Christian Dietz, âgé de 15 ans, entré à l'Institution depuis quelques semaines alors qu’il était atteint "d’une fièvre hectique". Un rapport sur l'intervention d’Itard décrit par deux membres de l'Institut, Portal (qui, d’après J A Saissy, l’avait proposée 40 ans avant Cooper mais ne l'avait pas réalisée) et Percy, fut publié dans le Journal de l'Empire du 31 octobre 1811. En fait, l'opérateur ne se contenta pas de perforer la membrane, mais fit les jours suivants des injections d'eau tiède pour empêcher la fermeture secondaire. Dans son traité, Itard a précisé: "L'injection tentée le quatrième jour avec de l'eau tiède, produisit une douleur vive mais passagère, dans l'oreille, dans les sinus frontaux et même dans la tête. Enfin la cinquième épreuve réussit sur l'oreille droite. Une partie de l'eau injectée s'échappa par la trompe d'Eustache, et coula dans la bouche. Les injections furent ainsi continuées pendant plusieurs jours, au nombre de cinq à six par oreille. Alors il survint des maux de tête, des vertiges, des étourdissements dont je fus d'abord affligé, mais que je reconnus ensuite pour être les heureux indices de la sensibilité de l'organe auditif". Les deux membres de l'Institut poursuivirent ainsi l'observation: "C'est alors qu'on s'aperçut qu'il était sensible et attentif au bruit de la sonnette de la porte et que ce fut peu de temps après, c'est à dire vers le 5 août, qu'il entendit la parole pour la première fois, et comme on le pense, sans la comprendre. Dietz ayant enfin entendu parler ne put contenir sa joie … Il est hors de doute que Dietz, ci-devant sourd-muet, n'est plus ni l'un ni l'autre. … Les commissaires terminèrent leur rapport en disant le fait bien avéré par eux de la guérison de Dietz est digne d'une sérieuse attention puisqu'il tend à ouvrir aux malheureux sourds-muets, en général à tous ceux qui ont perdu l'ouïe, une source d'espérance et de secours toujours d'un grand intérêt quand même il ne se réaliserait que sur un petit nombre d'individus".

    La fin de l'observation est écrite par Itard dans son traité: "les organes de la parole ne suivirent pas, dans le développement de leurs facultés, une progression aussi rapide que celui de l'audition". La persistance de la fièvre qui avait motivé son admission à l'institution des Sourds-Muets, accompagnée d'une dégradation de l'état général, justifia le renvoi de l'enfant à son domicile où il mourut quelques mois après. Dans son mémoire du 8 juillet 1825, Itard précisait que le jeune genevois nommé Diez détenu depuis quelque temps à l’infirmerie pour une affection de poitrine… ..fut renvoyé dans sa famille pour respirer l’air natal, il s’y languit encore trois mois et s’éteignit dans les derniers degrés de la phthisie pulmonaire. Peu de temps après la "guérison de Diez", Itard tenta la perforation de la membrane du tympan sur sept sourds-muets de l'Institution et sur six autres venant de France et de l'étranger. Aucun n'eut d'amélioration.

    Dans la première intervention rapportée par Itard, il importe de distinguer l'ouverture de la membrane et les injections. Il y a tout lieu de penser que les "vertiges et les étourdissements" n'étaient pas "les heureux indices de la sensibilité de l'organe auditif " mais bien d'origine vestibulaire. Ces injections furent pourtant considérées par Saissy comme un progrès puisqu'il écrivait à propos de l'ouverture de la membrane, "Itard a ajouté, avec avantage, les injections qu'il porte dans l'intérieur de l'oreille à la faveur de l'ouverture artificielle". En 1835, Itard confessait l’avoir "pratiqué un grand nombre de fois dans les cas les plus favorables, et que dans son ouvrage de 1821, il n’avait pu rapporter qu’un seul cas heureux qu’il a su depuis avoir été suivi de récidive".

    Peut-on reprocher à Itard dans le contexte médiatique et scientifique de l'époque, d'avoir pratiqué l'ouverture de la membrane? S'il ne l'avait déjà fait lui-même, il est fort probable que Deleau le lui aurait reproché. Dix ans plus tard, Deleau voulut faire de nouveaux essais. Il utilisa non seulement des "injections" mais aussi des "cordes à boyaux" pour assurer la permanence de l’ouverture tympanique et publia, en 1822, ses 31 observations effectuées en quelques mois. Certes, certaines concernaient des adultes avec manifestement des pathologies d’oreille moyenne, mais d’autres avaient été faites chez des enfants ou adolescents sourds de naissance, avec des oreilles saines. L’opérateur expliquait qu’au cours d’une intervention, "on entendit les membranes du tympan faire un bruit semblable à celui d’un parchemin quand on le déchire". Il inventa un instrument spécial pour permettre une véritable myringectomie partielle afin d’éviter la fermeture secondaire de la membrane. L’enthousiasme de Deleau pour la perforation ne dura pas. En 1838, dans ses Recherches pratiques sur les maladies de l’oreille, Deleau expliquait : "on apprendra à limiter les essais opératoires que l’on pourrait faire sur l’oreille, et l’on se rendra compte des accidents survenus à la suite des perforations suivies d’injections aqueuses et éthérées portées dans la caisse à l’aide de cette ouverture. Ces procédés dangereux ont plus d’une fois été suivis, sinon de la mort, du moins d’accidents graves". À propos des essais de Deleau concernant la perforation de la membrane pour faire entendre les sourds-muets, Kramer remarquait en 1836: "Cet auteur, a prouvé, en ne pratiquant plus cette opération, quelle valeur il attachait à ce moyen de guérison".

    Le cathétérisme de la trompe d’Eustache
    Connu depuis plus d’un siècle, ce cathétérisme de la trompe d’Eustache fut la pomme de discorde entre les deux pionniers de l’otologie, Itard et Deleau. Itard ne fut pas le seul à l’avoir remise d’actualité. En particulier, Saissy utilisait le cathétérisme avec des sondes métalliques creuses à double courbure pour injecter un liquide comme l’eau de mer, en vaporisant ou en introduisant des fumigations. Dans son Traité des maladies chirurgicales et des opérations qui leur conviennent (tome 6), Alexis Boyer décrivait le cathéter sous le nom de siphon, en précisait la taille, la forme, la mise en place, et les modalités "d’injection d’eau tiède dans l’oreille interne". La description faite en 1818 par le professeur de chirurgie pratique et Chirurgien de l’hôpital de la Charité témoignait d’une certaine expérience.

    En 1816, Itard publia dans le Journal universel des sciences médicales un mémoire sur Les médications immédiates de l’oreille interne, extrait d’un ouvrage inédit sur les lésions de l’oreille et de l’audition. Il expliquait : "Il y a près de 6 ans que je l’ai tentée pour la première fois…Je ne suis pas le seul, au reste, qui à l’époque actuelle, ait fait revivre avec succès le cathétérisme et l’injection du conduit guttural. Je sais qu’à Lyon, le docteur Saissy a suivi la même voie pour arriver à la guérison de certaines maladies de l’audition". Il rappelait l’historique de l’intervention, avec la publication de Guyot en 1724 devant l’Académie des sciences, puis celle de Cleland qui avait montré l’intérêt de la voie nasale mais dont les sondes avaient l’inconvénient d’être flexibles. Puis "les chirurgiens de Montpellier qui n’avaient pu tirer aucun parti de cet instrument, et ne réussirent à injecter la trompe que lorsqu’ils eurent donné à la sonde une forme solide... En 1755, Wathen est le seul qui ait transmis quelques histoires de guérison … Le docteur Portal n’en a parlé que pour la déclarer impraticable". Effectivement, dans son Traité de chirurgie pratique paru en 1768, le célèbre Antoine Portal expliquait que : "il n’est pas possible d’injecter la trompe d’Eustache soit par la bouche soit par le nez". En fait, l’auteur ne devait pas avoir une grande expérience personnelle puisqu’il annonçait au début du chapitre consacré à l’oreille que "les principaux faits exposés dans ce traité avaient été publiés dans les ouvrages de Duverney et de Leschevin". Trucy, dans sa thèse (1802), évoquait  "les injections si recommandées par tous les médecins, mais rarement employées, et encore plus rarement couronnées de succès". Il concluait : "Les injections de la trompe gutturale sont donc un moyen illusoire dont on ne peut raisonnablement attendre aucun succès. Bell les condamne formellement".

    On comprend qu’Itard ait attendu une dizaine d’années avant de se lancer dans cette intervention, jusque-là volontiers évoquée mais rarement essayée. Il expliquait que "des médicaments liquides ne sont pas les seuls que l’on puisse introduire dans l’oreille interne au moyen d’une sonde. Des corps solides, des fluides élastiques peuvent concourir à ce genre d’indication". Il s’agissait, pour le corps solide, d’une tentative de mise en place d’une bougie dans la trompe, mais elle ne resta pas en place, et de vaporisations et fumigations pour les corps élastiques.

    Itard eut l’occasion de rappeler cette publication en 1835, lorsque l’Académie de médecine lui demanda de présenter une critique d’un mémoire de Gairal, chirurgien militaire, intitulé : Recherches sur la surdité considérée particulièrement sous le rapport de ses causes et de son traitement. Dans ce mémoire, l’auteur avait consacré une partie importante au cathétérisme. Lors de l’exposé qu’il en fit devant l’Académie de médecine, Itard rappela que lui-même avait montré "l’emploi avantageux des injections gazeuses faites dans la trompe, tant à l’aide du cathétérisme que sans le secours de cette opération. Ces injections gazeuses avaient toutes pour base ou excipient, l’air atmosphérique, chargé de quelques substances médicamenteuses, à l’état de fumée, ou de vapeur, ou de gaz. Ajoutons que les insufflations d’air atmosphérique y sont recommandées non seulement comme un agent de guérison, mais encore comme un moyen de diagnostic pour reconnaître l’engouement catarrhal de la caisse Tel était, sur ce point, trop ignoré de la science, l’état des choses quand, il y a environ dix ans, M. Deleau vint singulièrement le modifier, ou plutôt, le réduire à sa plus simple expression ; il ne conserva des injections gazeuses alors connues, que leur véhicule ; de sorte que l’air atmosphérique seul devint l’unique matière de ces insufflations, auxquelles il donna le nom de douche d’air". On comprend le courroux d’Itard qui voyait Deleau faire une grande publicité avec le soutien de l’Académie des sciences pour une intervention qui n’était pas nouvelle à ses yeux.

    Dès 1822, Deleau présentait son premier mémoire sur L’art de sonder la trompe d’Eustachi simplifié devant l’Académie des sciences, la même année où il publiait son mémoire sur la perforation de la membrane tympanique. Il prétendait améliorer l’opération. La simplification était attribuée à l’utilisation d’une petite sonde en gomme élastique pourvue à l’une de ses extrémités d’un pavillon d’argent pour y attacher un long fil de soie avec lequel on la retient en place. Ce n’était pas une nouveauté puisque, dans son mémoire de 1816, Itard avait expliqué pourquoi il avait substitué à la sonde flexible recommandée par Cleland, une sonde rigide en argent qu’il pouvait au besoin entourer d’une bandelette humide de baudruche. "Par ce moyen, je donnais à cet instrument la douceur de la sonde de gomme élastique sans avoir l’inconvénient d’un mandrin dont l’extraction ne se fait jamais sans douleur ni sans risque de déplacer le bec de la sonde". Il est intéressant de noter que, dans son mémoire, Gairal critiquait aussi la sonde utilisée par Itard marquée par "le trop peu de courbure". Le médecin des sourds-muets en convenait et terminait ainsi son rapport : "Nous devons applaudir aux corrections heureuses que M. Gairal a fait subir au cathéter…". Il reconnaissait la supériorité de la sonde de Gairal.

    Deux ans après la décision prise de faire des cathétérismes à tous les enfants de l’Institution en 1825, Itard fut amené à faire un rapport à l’administration pour en donner le résultat. Le ministère de tutelle demanda à l’Académie de Médecine de donner son avis sur ce rapport dit deuxième rapport. Il fut publié en même temps que le premier rapport de 1825 dans plusieurs journaux médicaux de 1827, notamment dans la Revue Médicale Française et Étrangère. "Dans ce rapport, M. Itard rappelle qu’en 1825, l’administration de cette institution l’invita à faire quelques essais contre la surdi-mutité de naissance ; jugeant, d’après le petit nombre des sourds et muets guéris, ou spontanément, ou par art, que cette affection est le plus souvent incurable, il pensa que les moyens à tenter devaient être sans danger et sans douleurs pour les malades. Telle était l’injection dans l’oreille moyenne par la trompe d’Eustache ; par elle on avait guéri des surdités accidentelles catarrhales, et l’Académie des sciences venait de proclamer tout récemment un succès dans un cas de surdi-mutité originelle. M. Itard fit donc des essais sur cent vingt élèves de l’Institution. Le nombre des injections varie de trois à dix par jour, et il les répéta pendant un temps qui varia de trois à quinze pour chaque malade. L’introduction de la sonde ne fut jamais douloureuse ; la douleur, quand il y en eu, a toujours été l’effet de l’afflux du liquide ; et elle a été d’autant plus vive, que la trompe était plus ouverte, plus accessible, comme elle l’est chez les sourds et muets complets. …Aussi, quand cette douleur paraissait d’emblée, M. Itard jugeait aussitôt le moyen inutile et y renonçait. Ne paraissait-elle au contraire qu’après plusieurs jours ? Il avait plus d’espoir, et persévérait. Cette douleur, ou se dissipait au bout de quelques heures, ou continuait et amenait des maux de tête, des étourdissements, l’augmentation de la surdité, de la fièvre, enfin quelque fois une inflammation de l’oreille avec écoulement. Loin de redouter ce dernier accident, M. Itard le désirait, se fondant sur ce que toutes les guérisons spontanées de surdi-mutité sont survenues à la suite de semblables écoulements ; pour le provoquer, tantôt il lui suffisait d’augmenter la quantité de liquide injecté, ou de le pousser avec plus de force ; tantôt il fallait le rendre irritant par l’addition d’un peu de sel marin. Toutefois, M. Itard n’a obtenu de guérison par ces injections ; il n’a remarqué que deux seules améliorations... M. Itard a fait ces essais sur près de 200 malades, et les ayant toujours vus infructueux, se demande pourquoi il a été moins heureux que M. Deleau.". Or, si Deleau avait utilisé le même procédé d’injection de liquide pour la "guérison" d’Honoré Trézel rapportée en 1825, il avait depuis remplacé le liquide par de l’air pour les cathétérismes. Itard expliquait que l’injection d’air que préconisait Deleau n’était pas logique "puisque l’air pénètre dans l’oreille moyenne lors des mouvements de la respiration". D’un autre côté, Itard revendiquait la paternité de l’injection d’air dans la trompe qu’il utilisait comme support pour des substances médicamenteuses. Il avait eu des mots très durs pour Deleau, allant jusqu’à écrire que "cette opération n’est réellement remarquable que par les récompenses qu’elle a attirées à celui qui se l’est appropriée". Il contestait les guérisons de Deleau. Pourquoi avait-il continué à faire ces essais ? Pour essayer de guérir comme Deleau ? Pour montrer au contraire l’inutilité de ces traitements ?

    À la suite de cette présentation du rapport d’Itard devant l’Académie de médecine, Deleau adressa aux académiciens une lettre incendiaire à l’encontre d’Itard. Il y contestait les compétences du médecin-chef de l’Institution des sourds-muets, expliquant que sa pratique était vicieuse, qu’il avait négligé d’en perfectionner la pratique depuis seize ans qu’il en faisait alors que lui avait inventé le cathéter souple et la "douche d’air". La guerre Itard-Deleau était ouverte au grand jour et ne cessa qu’avec la disparition d’Itard. Tous deux avaient raison, mais tous deux furent perdants. Bien avant Deleau, Itard avait eu recours à des insufflations tubaires. Deleau avait montré l’intérêt de substituer l’air aux liquides dans le cathétérisme tubaire, technique qui passa à la postérité. Il avait perfectionné la technique en utilisant une pompe et un manomètre dont on peut voir la complexité sur la planche n°2 de son Traité du cathétérisme de la trompe d’Eustachi paru en 1838. En 1829, l'Académie des sciences avait reconnu l'intérêt de cette technique : "M. Deleau, considérant que la muqueuse qui tapisse l'oreille moyenne possède le degré de sensibilité nécessaire pour supporter sans douleur le contact de l'air atmosphérique, a pensé que des injections d'air ne seraient nullement dangereuses, et que, par la différence des bruits qu'elles occasionneraient lorsqu'elles arriveraient ou non jusque dans la caisse, on pourrait reconnaître si la surdité dépendait d'un simple rétrécissement ou d'une obstruction de la trompe". Cette hostilité vis-à-vis d’Itard l’a certainement desservi lors de la succession.

    Dans son Traité du cathétérisme de la trompe d’Eustachi , Deleau expliquait comment utiliser le cathétérisme avec la douche d’air pour reconnaître les pathologies de l’oreille moyenne. Il fallait appliquer son oreille sur celle du patient et injecter en même temps de l’air à l’aide d’un soufflet "en gomme élastique garni de deux ailes en ivoire". Plus tard, en 1857, Menière fit une lecture à l’Académie de médecine sur De l’auscultation appliquée au diagnostic des maladies de l’oreille, dont le texte parut dans la Gazette médicale de 1859. Sans citer le nom de Deleau, il réfutait la possibilité de faire un tel diagnostic par l’auscultation. Il est intéressant de noter que dans ce même mémoire, Menière démontrait une notion physiologique fondamentale concernant l’aération de la trompe d’Eustache : le plus souvent fermée, la trompe cartilagineuse se mobilise et s’ouvre lors de la déglutition. "Dans les efforts de déglutition, si l’observateur a l’œil fixé sur le tympan, il peut reconnaître que, de temps en temps, une certaine quantité d’air arrive dans la caisse".

    Itard reconnut en fait rapidement la supériorité de la méthode de Deleau puisque dans son éloge historique par Bousquet lu à l’Académie de médecine en 1839, on découvre que "secondé par M. Le Dr Berjaud, Itard a essayé les douches d’air, de 1828 à 1836, sur 238 sourds. Quelques uns ont obtenu un soulagement momentané ; deux seulement en ont retiré une guérison durable". Pourquoi Itard a-t-il continué à réaliser ces "douches d’air" alors qu’il clamait leur inefficacité ? En fait, ce geste considéré comme inoffensif avait un double objectif thérapeutique mais aussi diagnostic pour rechercher un catarrhe de l’oreille moyenne. Il provoquait beaucoup moins d’incident que le cathétérisme avec injection de liquide.

    Que reste-t-il des travaux d’Itard et de Deleau sur le cathétérisme tubaire ? La "sonde d’Itard" des livres français date de la fin du XIXe siècle, probablement pour différencier la sonde métallique creuse, parfois appelée algalie, comme celle qu’utilisait Itard, de la sonde souple de Deleau ou de la sonde en caoutchouc durci proposée par Politzer. Mais Itard s’était très largement inspiré des travaux de ses prédécesseurs. Pendant longtemps, les cathéters portèrent le nom de leur créateur , notamment Saissy, Kramer, Menière ou Gairal . Quant à la "douche d’air" de Deleau, elle a franchi l’épreuve du temps. Un des mérites de Deleau est d’avoir démontré l’intérêt de l’air sec par rapport à l’air chargé de vapeurs émollientes ou aromatiques, car il en résultait presque toujours une augmentation de la surdité, "et il arrivait souvent que les médications que je cherchais à opérer sur l’organe malade offraient un résultat contraire à celui que j’attendais..."Les vapeurs que je jugeais calmantes provoquaient des otalgies et souvent des otites". Malgré tout, pendant des décennies, des auristes continuèrent à recourir aux vapeurs de toutes sortes et aux injections de médicaments dans la trompe. En 1871, Miot faisait encore état de vapeurs d’éther acétique pour stimuler les surdités nerveuses. Ces injections avaient disparu à la fin du XIX siècle. Mais en 1901, Marcel Lermoyez estimait que le cathétérisme avec insufflation d’air "était le moyen le plus parfait d’exploration et de traitement de l’oreille moyenne". On comprend que de nombreux sourds-muets y furent souvent soumis, ne serait-ce qu’à titre diagnostic. Les sondes souples, que Deleau avaient remises en honneur, furent progressivement délaissées. Bonnafont trouvait difficile l’ablation du mandrin sans modifier la situation de la sonde, comme l’avait déjà signalé Itard. Dans son Traité pratique des maladies de l’oreille paru en 1871, Camille Miot écrivait à son propos : "Deleau rejeta les sondes métalliques pour employer les cathéters en gomme élastique avec mandrin. Cette réforme, d’après l’auteur, devait faire époque dans le traitement des maladies de l’oreille. Il n’en fut rien". Miot expliquait "qu’elles sont trop grosses, se détériorent rapidement et sont d’un entretien difficile".


    L’ouverture crânienne
    Dans une note manuscrite que Menière a laissée à l’Institution des Sourds-Muets, on peut lire "Mr Baudelocque dit qu’il guérit sans opération. Il a donc bien modifié sa méthode car il y a en ce moment dans la maison des sourds-muets une jeune fille à laquelle il a pratiqué la trépanation du crâne pour la faire entendre au travers de la cicatrice. Cette enfant n’est pas moins sourde qu’avant cette opération si grave, si audacieuse". L’auteur de cette note n’avait pas précisé le prénom de l’opérateur. Celui-ci avait peut-être eu connaissance des expériences d’un chirurgien militaire, Périer, résumées dans un article de la Gazette Médicale du 25 janvier 1834. Ce médecin avait montré "qu’après trépanation, les oreilles étant hermétiquement bouchées et la périphérie du crâne libre, la perception des sons s’opère néanmoins, et d’autant mieux que les ondes sonores sont dirigées perpendiculairement à la surface de la cicatrice". L’expérience avait été répétée à la Clinique du baron Larrey, à l’Hôtel des Invalides, en présence de M. Savart. Un commentateur concluait : "Ce fait demeure encore privé d’application importante. Si le phénomène était constant chez tous les sujets, on peut en prévoir une, savoir : l’application du trépan pour remédier à la surdité acquise et rebelle à tout autre moyen". Ces expériences furent rapportées dans la deuxième édition du Traité d’Itard en 1842. Elles marquèrent les esprits puisque Bonnafont évoquait encore dans son traité de 1861 "l’observation du baron Larrey concernant l’invalide qui entendait le son par une perforation des os du crâne". Bonnafont citait aussi dans son ouvrage un certain M. Beaudelocque, probablement le même que celui évoqué par Menière malgré la différence d’orthographe ; lors d’une de ses visites à l’Institution des Sourds-Muets, il lui "avait fait voir un sourd-muet qu’à force de soin et de patience il était parvenu à faire parler et même chanter passablement". Mais Bonnafont examina l’enfant avec ses diapasons et pu conclure "qu’il appartenait à la catégorie des jeunes infirmes qui jouissent d’un degré suffisant d’audition pour apprendre à parler et pour entendre la parole". Menière expliquait dans sa note manuscrite citée plus haut que "la marche suivie par tous les prétendus inventeurs de méthode curative de la surdi-mutité est toujours la même. Ils demandent à produire des enfants déjà guéris, avec des certificats de complaisance, mais sans aucune garantie".

    Il n’est pas improbable qu’il y ait eu des ouvertures mastoïdiennes pour faire entendre des enfants sourds-muets. Dans son Traité de 1821, Itard a jugé l’ouverture mastoïdienne "inutile et dangereuse" . Les incitations à intervenir ne manquaient pas. En 1838, Jean Eugène Dezeimeris avait fait paraître un mémoire intitulé "De la perforation de l’apophyse mastoïde dans diverses affections de ses cellules et dans quelques cas de surdité" dans l’Expérience, journal de médecine et de chirurgie publié par cet auteur et Émile Littré. L’analyse de ce mémoire parue dans les Archives Générales de Médecine peu de temps après est intéressante. Elle "rappelle qu’Itard a rapporté trois exemples de perforation de la mastoïde et qu’il y a eu un insuccès, un succès, et une mort. Il faudrait donc conclure avec Itard que l’on doit s’abstenir de pratiquer la perforation de la mastoïde mais tel n’est pas l’état de la science et le mémoire de M. Dezeimeris le prouve surabondamment".

    En fait, le zèle des thérapeutes proposant d’ouvrir la mastoïde avait certainement été ébranlé par la fin tragique du médecin du roi du DanemarK. Bonnafont condamnait cette intervention. À son propos, il a écrit : "Si on lit avec quelque attention les observations qui ont été publiées sur la trépanation de l’apophyse mastoïde, on s’aperçoit que, à l’instar de la perforation du tympan, l’empirisme seul a dirigé la main des chirurgiens ; de même que la plus grande incertitude régnait dans leur esprit avant l’opération, de même ils ont été très étonnés des quelques succès qu’ils en ont retirés ; car nulle part il n’est fait mention des cas où l’opération a été faite avec chance de réussite".

    Topiques de l’oreille
    De tout temps, l’oreille a attiré les topiques. En particulier, la nature ayant horreur du vide, il est tentant de mettre dans le conduit auditif externe les médications les plus diverses. Certains avaient des recettes secrètes. Itard a raconté comment un médecin naturaliste, Félix Merle, prétendait avoir guéri deux élèves à l’Institution des Sourds-Muets de Bordeaux par l’instillation matin et soir d’une goutte d’une "eau de sa composition" dont il refusait de donner les composants. Itard dut attendre la disparition du confrère bordelais pour pouvoir acheter la recette du traitement miraculeux. Il s’agissait "d’une décoction à base de vin blanc" qui s’avéra sans aucun effet bénéfique.

    Pendant une bonne partie du XIXe siècle, la voie d’introduction allait bien au-delà du conduit auditif pour permettre une action en profondeur. Ce fut parfois une indication de la perforation de la membrane du tympan. De même, l’ouverture de la mastoïde a pu se justifier pour introduire en profondeur de l’oreille des agents médicamenteux, aussi bien liquides que gazeux. C’est surtout la voie du cathétérisme tubaire qui a eu les préférences car elle permettait l’introduction en profondeur des liquides et des vapeurs de toutes sortes avec le minimum de traumatisme. Itard y eut beaucoup recours. "La fumée de tabac, de café torréfié ou de feuilles de rue desséchées, ainsi que des vaporisations d’éther, m’ont servi très souvent à traiter différentes espèces de surdité, et plus d’une fois avec succès". Dans son Traité pratique (1857), Triquet conseillait de traiter les surdités sans lésion notable apparente de la façon suivante : "Injecter des vapeurs d’eau tiède, émollientes ou médicamenteuses, par la trompe, de manière qu’elles séjournent dans la caisse assez de temps pour pénétrer par endosmose, à travers la membrane de la fenêtre ronde, dans les cavités labyrinthiques desséchées". Triquet utilisait volontiers une "solution de potasse caustique", répétant les injections pendant des semaines, avec des "solutions de moins en moins étendues, à mesure que les trompes s’habituaient à l’influence irritante de la potasse". Il évoqua dans son Traité (1857) : "quelques observations relatives à deux sourds et deux sourds-muets, traités avec un véritable succès, par (sa) méthode des injections potassiques dans l’oreille moyenne". Un des enfants reçut ainsi, "pendant six mois, dix huit injections de potasse étendue."

    L’éther avait la réputation d’agir sur les surdités nerveuses. On pouvait l’utiliser en vapeur pour le cathétérisme, ou en instillations dans le conduit auditif, quel que soit l’état de la membrane du tympan, comme l’a expliqué Menière en 1860. En fait, la douche d’air de Deleau s’est progressivement substituée au cathétérisme médicamenteux.

    L’électricité
    C’est probablement le traitement dont l’utilisation a duré le plus longtemps, car il apparaît dès le milieu du XVIIIe siècle et atteignit le XXe siècle.
    Le caractère occulte de ce fluide trouvait logiquement sa place pour traiter des maladies tout autant mystérieuses telle que la "surdité nerveuse". Plusieurs traités d’électricité médicale expliquèrent dès le XVIIIe siècle les bienfaits de l’électricité. Pierre Jean Mauduyt de la Varenne fit paraître en 1784 des extraits d’un Mémoire sur les différentes manières d'administrer l'électricité et observations sur les effets qu'elles ont produits présenté devant la Société royale de médecine. Dans son traité De l’électricité médicale édité en 1803, Joseph Aignan Sigaud de la Fond expliquait comment il soignait la surdité en électrisant par voie d’étincelle, d’insufflation ou de commotion. Selon les cas, le courant passait du conduit à la mastoïde ou à l’autre oreille quand ce n’était pas la bouche. Pour cet auteur, l’électricité avait "pour avantage qu’elle peut seule combattre avantageusement les différentes causes contre lesquelles on est obligé, dans la pratique ordinaire, de varier la nature des médicaments". Elle avait aussi un autre avantage, c’était de permettre d’électriser sans connaissance médicale. Le Bouvyer Desmortiers expliquait dans son Mémoire (1800) que pour tenter de guérir la surdité naturelle on avait tenté "les breuvages amers, les purgatifs, les vésicatoires, les fumigations, les injections " ; il fallait "ou renoncer, ou puiser dans une source moins commune le principe régénérateur dont il avait besoin. Ce principe est l’électricité". Il prétendait avait rendu l’ouïe à une sourde-muette, mais si on en croit Kramer, quelque temps après la "guérison", l’enfant se trouvait dans le même état qu’avant. Itard et Deleau n’y croyaient pas. Pour Kramer, "cet agent est le moins efficace de tous ceux que l’on a vanté". En 1857, Triquet constatait qu’il voyait encore des personnes inutilement traitées par l’électricité. Pour lui, "ce fut surtout entre les mains de physiciens et de personnes étrangères à la médecine que l’électricité produisit des merveilles". À la même époque, des célébrités comme le neurologue Duchenne de Boulogne ou le chirurgien Jobert de Lamballe recouraient à l’électricité pour tenter de guérir la "surdité nerveuse".

    Jules Ladreit de Lacharrière, dans l’article sur la surdité du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, précisait que "on a songé depuis longtemps à l’emploi de l’électricité pour réveiller la sensibilité auditive. Il semble en effet naturel que cet excitant si merveilleux du système nerveux doive faire cesser la surdité lorsqu’elle n’est due qu’à l’affaiblissement du nerf de l’audition". Il constatait : "l’emploi de l’électricité fait d’une manière empirique a donné des résultats très divers. C’est ainsi que Duchenne a pu rapporter un certain nombre d’améliorations même chez des sourds-muets de naissance, alors que des médecins comme Itard, Kramer, pensent que l’électricité ne peut donner que des résultats très incertains dans les maladies d’oreille".

    Dans le Traité théorique et pratique des maladies de l’oreille et du nez, de Miot et Baratoux (1884) , on trouve la description des techniques de Duchenne de Boulogne et de Jobert de Lamballe. La technique différait selon qu’on avait recours à l’électricité statique ou dynamique. Pour électriser avec l’électricité statique, "on place le malade sur un tabouret isolant ; puis après l’avoir fait communiquer avec la machine, on lui tire des étincelles de la région auriculaire ou du conduit auditif externe au moyen de l’excitateur qu’on éloigne davantage de la surface électrisée". Avec l’électricité dynamique, les courants faradiques n’étaient plus utilisés "parce qu’ils produisent parfois des accidents graves à cause de l’impossibilité de mesurer leur intensité". Avec le courant continu, "Jobert de Lamballe fichait à travers le tympan un pôle qui avait la forme d’une aiguille à acupuncture, et l’autre dans la trompe d’Eustache". L’électrode de la trompe, en argent, était placée à l’aide d’un cathéter tubaire en caoutchouc durci ou, en la protégeant par un fil de soie enroulé, dans un cathéter en métal. Les techniques variaient quelque peu selon les opérateurs, mais elles ne différaient guère dans leur principe de celles utilisées par Mauduit de la Varenne ou Le Bouvyer Desmortiers près d’un siècle avant.

    À l’étranger, l’électricité a eu aussi des adeptes. Von Trœltsch, en 1868, au chapitre "surdi-mutité" de son Traité pratique des maladies de l’oreille, expliquait que "la thérapeutique des maladies de l’oreille n’est pas assez riche pour que nous ne cherchions pas à augmenter la somme des moyens de traitement, quelle que soit la source d’où elle vienne". Il n’hésitait pas à recourir à l’électricité. Il déclarait avoir souvent eu recours à la faradisation. Cette électrisation provoquait "des sensations acoustiques, des bouillonnements, ou une douleur vive lancinante dans l’oreille". Quelques années après, Urbantschitsch, professeur d’otologie à Vienne, pensait que le traitement de la surdité par l’électricité était devenu scientifique et que, chez l’enfant sourd-muet, la galvanisation permettait parfois de "ramener la perception des voyelles".

    Médecine ou expérimentation ?

    Pendant une grande partie du XIXe siècle, de nombreux enfants sourds-muets furent soumis à des thérapeutiques agressives dans l’espoir d’améliorer leur audition. Ces traitements chez des enfants, dont les séquelles furent rapportées notamment par Menière et Triquet, paraissent actuellement révoltants. Ces enfants furent les victimes des progrès de l’otologie naissante appliquée aux adultes alors que leur surdité était inaméliorable lorsqu’elle ne s’associait pas à une atteinte de l’oreille moyenne. Mais il fallut des décennies pour bien différencier les différents types de surdité, leurs causes dont certaines pouvaient bénéficier de soins. Devait-on rester indifférent devant la surdité de ces enfants ? Devait-on tenter les nouvelles thérapeutiques ? Devait-on laisser les charlatans ou les "philosophes guérisseurs" comme Le Bouvyer Desmortier ou Fabre d’Olivet être les seuls "à faire quelque chose"? Dans sa lecture académique en 1860 sur "De l’expérimentation en matière de surdi-mutité", Menière concluait après vingt-deux ans de vie passée avec les sourds-muets : "Les malades chercheront toujours à être guéris, les guérisseurs prôneront toujours un remède nouveau plein d’espérances trompeuses, et les parents voudront toujours arracher leurs enfants au malheur qui les accable".

    Le premier médecin à être confronté à une telle situation dans une institution fut Itard. Il est donc logique qu’il se soit égaré à plusieurs reprises. Faut-il pour autant en faire le responsable de tous les débordements thérapeutiques sur les sourds-muets au XIXe siècle ? Les reproches faits à Itard concernant ses essais thérapeutiques ont probablement été induits par les violentes critiques à l’encontre de ses conceptions sur l’intelligence, le psychisme et même la moralité des sourds-muets formulées au grand jour dès sa disparition. Ferdinand Berthier, doyen des professeurs de l’Institution, lui-même sourd-muet de naissance, rédigea un mémoire intitulé Sur l’opinion du Docteur Itard relative aux facultés intellectuelles et aux qualités morales des sourds-muets. Réfutation présentée aux Académies de médecine et des sciences morales et politiques. Avant d’être édité sous forme d’un livre de 108 pages en 1852, ce mémoire avait été déposé à l’Académie de médecine en novembre 1840, où une commission était en train de réaliser la deuxième édition du Traité des maladies de l'oreille d'Itard. Berthier attendait probablement une prompte réprobation des propos d’Itard. Mais les deux Académies jugèrent que cette demande n’entrait pas dans le cadre de leurs compétences.

    Au fil des ans, une bonne partie du contentieux de la "communauté des sourds-muets", contre les médecins qui voulurent considérer la surdi-mutité comme une maladie nécessitant des soins, s’est concentrée sur Itard. On en retrouve certains éléments dans le livre d’Harlan Lane Quand l’esprit entend. Cet ouvrage passionnant, édité en 1984 et traduit en français en 1991, a pour deuxième titre Histoire des sourds-muets. Pour "présenter l’opinion des sourds avec autant de clarté et de force possible", l’auteur parle au nom de Laurent Clerc "chef de file intellectuel des communautés sourdes française, puis américaine". Cette autobiographie en partie imaginaire permet à l’auteur de formuler des critiques contre les "thérapeutiques " d’Itard. Pour bien jauger ces critiques, il importe de placer ces "soins" dans leur contexte historique.

    Les "décharges électriques dans les oreilles "? Elles dataient du siècle précédent et furent utilisées pendant tout le XIXe siècle.

    Les Moxas ? Mais Itard n’avait fait que suivre les conseils de son maître Larrey qui en vantait les mérites.

    Itard rapporta l’observation d’un mendiant qui recouvra l’audition après avoir reçu "un coup de bâton sur l’occiput qui fractura l’os en plusieurs endroits". Mais a-t-il vraiment essayer "de fracturer le crâne de quelques élèves en les frappant juste derrière l’oreille avec un marteau pour améliorer leur audition"? Était-ce plus simplement une ouverture de la mastoïde, d’ailleurs exceptionnellement exécutée par Itard qui la trouvait "inutile et dangereuse"?

    Le cathétérisme tubaire "abandonné parce qu’impraticable et inefficace"? Mais comme l’a écrit Itard, "(il n’a) pas été le seul à faire revivre le cathétérisme et l’injection du conduit guttural de l’oreille" puisque Boyer, Saissy l’utilisaient à la même époque. Et c’est bien parce qu’il fut littéralement talonné par Deleau qu’Itard entreprit en 1825 "cette série d’interventions sur près de 200 enfants".

    Christian Dietz mourut-il de la perforation tympanique ? Comme l’a précisé Itard dans son mémoire de 1825, il était entré à l’infirmerie pour une affection chronique de poitrine, et mourut chez lui quelque mois après de tuberculose pulmonaire.

    Il est curieux de constater que les reproches concernant les "thérapeutiques" d’Itard ont épargné Deleau. Et pourtant, il n’hésita pas à reprendre les essais de perforation tympanique dont Itard avait montré l’inutilité. Il publia des résultats très contestables concernant le cathétérisme tubaire qui ne furent pas sans conséquences désastreuses pour les sourds-muets en réactivant de faux espoirs et en incitant à de nouveaux essais. D’ailleurs les pairs de Deleau ne se sont pas privés pour le critiquer violemment, qu’il s’agisse de Menière, de Bonnafont, de Triquet. En revanche, tous ces auristes distingués ont vanté les mérites et les qualités médicales d’Itard. Deleau avait su séduire l’Académie des sciences, mais il n’avait pu convaincre le Conseil d’administration de l’Institution des Sourds-Muets pour accéder au poste de médecin. Son animosité contre Itard avait-elle été le seul élément à jouer ?

    Conclusion

    Lorsque Itard devint médecin de l’Institution des Sourds-Muets de Paris en 1800, il se trouva devant une tâche immense car il n’avait pratiquement aucune référence pour se guider. Il dut littéralement défricher une otologie balbutiante. Il est donc à bon droit considéré comme un des fondateurs de la médecine moderne des oreilles. Son travail de pionnier a eu aussi pour champ d’activité la psychiatrie. Ayant réalisé la première psychothérapie d’un enfant autiste et su identifier le mutisme par la lésion des fonctions intellectuelles dans un mémoire présenté devant l’Académie de médecine en 1828, il est aussi considéré comme un des fondateurs de la pédopsychiatrie.

    La surdi-mutité fut le moteur du développement de l’otologie pendant une bonne partie du XIXe siècle. Les sourds-muets en furent les victimes. Les cicatrices ne furent pas seulement physiques ; elles sont encore très sensibles. L’histoire de la médecine apprend que la "Vérité" n’existe pas mais qu’on va d’erreur en erreur vers la vérité.

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