Les soins médicaux aux sourds-muets en France au XIXe siècle
L’éclosion de l’otologie moderne
François LEGENT
Oto-rhino-laryngologiste
Université de Nantes
flegent@free.fr
Mis en ligne en
octobre 2003
complété en juin 2009
L’abbé Charles-Michel de l’Épée est vénéré
dans le monde entier par la "communauté sourde". Il est certes bien
connu pour ses ouvrages Institution des Sourds et Muets par la voie
des signes méthodiques (1776)
et La véritable manière d’instruire les Sourds et Muets
(1784)
,
mais son nom reste surtout attaché aux efforts qu’il a déployés pour
réaliser un enseignement collectif permettant l’accès à l’instruction
des sourds de toute condition. L’école qu’il créa en 1760, la première
au monde de ce type, non seulement résista à l’ouragan de la Révolution,
mais en sortit renforcée avec un statut officiel d’établissement
national sous tutelle du ministre de l’Intérieur.
L’abbé Sicard, successeur de l’abbé de l’Épée, sut la
donner pour modèle en France, en Europe et notamment dans les pays
scandinaves, et en Amérique
.
À l’éducation oraliste individuelle, réservée jusqu'alors aux familles
nanties, s’ajouta une instruction par les signes dans les établissements
nouvellement créés et spécialement conçus pour enfants sourds-muets.
Par ricochet, la Révolution permit à la médecine
des oreilles de sortir des limbes en offrant à Itard les conditions les
plus propices pour la défricher. Mais la Révolution eut aussi de tristes
répercussions sur les sourds en décrétant, en 1791, "la liberté des
professions sans conditions légales d’études, de grades et de diplômes
". Elle ouvrait largement aux charlatans de tout poil, les portes du
domaine médical et particulièrement celui des oreilles.
Très tôt apparurent des divergences dans la
conception de la prise en charge des sourds-muets. Langue des signes,
oralisation, bilinguisme, thérapeutiques médicales, autant de sujets de
controverse. Elles provoquèrent d’épiques diatribes, impliquant en
France le ministre de l’Intérieur, faisant intervenir l’Académie de
médecine et l’Académie des sciences. En quelques décennies, les
principaux sujets de discussion furent abordés. Ultérieurement, les
mêmes arguments se retrouvèrent d’actualité à plusieurs reprises, avec
des fortunes diverses selon le poids de leurs défenseurs.
Pendant la plus grande partie du XIXe
siècle, les médecins des oreilles participèrent aux débats à plus d’un
titre. Ils s'ingéniaient à améliorer l’audition, chimère fort ancienne.
La création d’établissements pour sourds-muets offrait un véritable défi
aux médecins, donnant lieu à une débauche de "thérapeutiques" les plus
invraisemblables. Mais les médecins voulurent aussi différencier les
types de surdité pour mieux orienter la pédagogie. De là à donner des
avis sur la pédagogie, le pas était vite franchi. Il est à noter que,
pour la plupart, les avis évoluèrent au fil du temps, au gré des échecs
et des influences.
Ainsi le balancier oscilla pendant près
d’un siècle pour se bloquer en 1880, année du célèbre congrès de Milan.
L’oralisme ne se discutait plus : c’était "la" vérité. Curieusement,
c’est à partir de cette époque que les médecins cessèrent en grande
partie de s’intéresser à la surdi-mutité. On peut mesurer ce désintérêt
par la faible importance qu’elle prit dans les ouvrages médicaux durant
toute la première moitié du XXe siècle ; tout au plus quelques pages lui
étaient consacrées, tant dans les traités que dans les rapports des
congrès médicaux. Il fallut attendre les années 1960 pour voir des
médecins s’intéresser de nouveau à la surdi-mutité avec l’appareillage
des jeunes enfants.
Tout au long des trois premiers quarts du
XIXe siècle, la médecine des oreilles s’est beaucoup plus souvent
développée dans les établissements de sourds-muets que dans les hôpitaux.
La diminution de l’activité médicale consacrée aux sourds-muets à la
fin du XIX siècle a correspondu à l’implantation progressive dans les
hôpitaux de cette nouvelle spécialité qu’était l’Oto-Rhino-Laryngologie.
Sous le terme général de "surdi-mutité",
on désignait des déficits fonctionnels très divers. La surdité de
naissance appelée volontiers "surdité congéniale " pendant une
grande partie du XIX siècle (encore chez Bonnafont en 1860), n’était pas
toujours nettement distinguée de la surdité acquise, parfois à un âge
relativement tardif. La perte d’audition de certains enfants, éduqués
avec des sourds profonds, relevait manifestement de pathologies acquises
de l’oreille moyenne ; elles étaient susceptibles d’amélioration
spontanée ou favorisée par des soins, et permettaient d’offrir d’heureux
résultats aux "thérapeutiques" les plus diverses. Il était tentant d’y
puiser les exemples de réussite d’une conception pédagogique appliquée
parfois sans discernement à tous les enfants. De plus, l’enthousiasme de
certains zélateurs les incitait à enjoliver les résultats rapportés pour
illustrer leur conception. Plusieurs enfants connurent ainsi la
célébrité, leur nom figurant dans le titre du livre rédigé par leur
médecin, parfois même accompagné de leur portrait comme ce fut le cas
pour Honoré Trézel dans un ouvrage de Deleau.
Ainsi, pendant toute cette période du XIXe
siècle jusqu’au congrès de Milan de 1880, devant chaque enfant
sourd-muet, médecins et pédagogues se trouvaient confrontés à deux
grandes questions:
Comment corriger le déficit
fonctionnel?
Quelle pédagogie adopter face à
ce déficit fonctionnel?
Comment corriger le déficit fonctionnel ?
Les innombrables traitements proposés pour
améliorer l'audition des enfants sourds-muets ne peuvent se comprendre
en dehors du contexte historique de la médecine en général, et de
l’otologie en particulier. Cette branche de la médecine n’entra dans la
modernité que tardivement, bien après l’ophtalmologie. En 1836,
Wilhelm Kramer, célèbre auriste berlinois, constatait à propos de
l’oreille que "l’anatomie semble arrivée à la perfection… La
physiologie de l’organe acoustique est beaucoup moins avancée…..
On s'est très souvent plaint de l'abandon dans lequel les auteurs ont
laissé les maladies de l'oreille. Ces plaintes sont justes et bien
fondées, quand on compare, sous le rapport du nombre et de la valeur
scientifique, les ouvrages consacrés aux maladies des yeux avec ceux qui
traitent de la pathologie de l'oreille. Ces derniers sont en effet très
inférieurs"
.
Ce retard s’explique aisément par les difficultés de l’examen de
l’oreille contrairement à celui de l’œil facilité par la transparence
des milieux. Jusque vers les années 1860, l’otoscopie s’effectuait à la
lumière solaire directe, quand elle ne se réduisait pas à la simple
palpation avec une sonde. Aussi la médecine des oreilles fut longtemps
un terrain privilégié pour les charlatans.
L’otologie moderne date véritablement de
l’utilisation du miroir concave pour réaliser l’otoscopie avec
Antonin Von Trœltsch, et des grandes études anatomo-pathologiques du
rocher, notamment avec les travaux de l’anglais Joseph Toynbee
,
au début de la deuxième partie du XIXe siècle. Les oreilles purent alors
bénéficier d’une véritable médecine anatomo-clinique, au même titre que
les poumons ou le cœur. Pendant toute la première moitié du XIXe siècle,
les médecins des oreilles avaient bien perçu la voie à parcourir ; ils
furent surtout des précurseurs. Ils ouvrirent le chantier, mais il
fallut plusieurs décennies pour élaborer une séméiologie et adopter une
classification consensuelle des maladies des oreilles. La médecine des
oreilles en était à ses balbutiements, avec des classifications
disparates, basées selon les auteurs sur des critères liés à l’anatomie,
à la physiologie, ou à l’étiologie.
L'otologie balbutiante
Lorsque Jean-Marc-Gaspard Itard
prit ses fonctions de médecin de l’Institution des Sourds-Muets en 1800,
les maladies des oreilles souffraient d’un double handicap. Elles
avaient très peu intéressé la médecine officielle, et leur côté
mystérieux attirait les guérisseurs de tout genre. La Révolution leur
avait ouvert très grandes les portes de la surdi-mutité. Des personnages
comme Le Bouvyer Desmortiers et Fabre d'Olivet étaient-ils
des charlatans de haut vol ou des initiés à la médecine sans diplôme ?
La notoriété acquise dans le monde des lettres, des sciences ou des
arts, leur donnait autorité pour prétendre améliorer l’audition des
sourds-muets et même éditer des livres vantant leurs compétences avec
des titres ronflants. Celui du premier, paru en 1800, s’intitulait
Mémoire sur les sourds-muets de naissance, et sur les moyens de donner
l'ouïe et la parole à ceux qui en sont susceptibles
,
et pour le second, en 1811, Notions sur le sens de l'ouïe en
général, et en particulier sur le développement de ce sens, opéré chez
Rodolphe Grivel et plusieurs autres enfants sourds-muets de naissance
.
Leur ouvrage connut même une deuxième édition, en
1829 pour Le Bouvyer Desmortiers, et en 1819 pour Fabre d'Olivet. Ces
oracles ne se contentaient pas de philosopher sur la surdi-mutité ; ils
n’hésitaient pas à entreprendre des thérapeutiques agressives. Au fait,
les médecins et chirurgiens diplômés avaient-ils des connaissances plus
précises sur les oreilles ?
Veut-on avoir une idée des connaissances
otologiques de l’époque et des modalités d’examen des oreilles ? Le
Bouvyer Desmortiers expliquait que : "Il y a lieu de croire que la
surdité naturelle vient le plus souvent d’un empâtement d’humeurs dans
les oreilles qui en paralyse les fonctions ". Il était donc
logique de sonder les oreilles chez les très jeunes enfants. À propos
d’une sourde et muette de quatorze ans, il racontait : "A l’âge de
quinze mois, ses parents lui firent sonder les oreilles. Il s’en trouva
une absolument insensible ; mais à peine la sonde eut-elle été
introduite un peu avant dans l’autre, que l’enfant jeta des cris et
retira promptement la tête". La sensibilité de l’oreille était
sensée traduire le potentiel d’audition. Voici comment se déroula
l’examen chez les enfants plus grands d’une autre famille : "Après
avoir examiné l’extérieur des oreilles, la langue et le palais que je
trouvais à l’état ordinaire, je fis les expériences suivantes. Les
enfants serrèrent l’anneau de ma montre entre leurs dents ; ils
entendirent tous le mouvement du balancier ; mais l’aîné beaucoup moins
que les autres. Étant plus jeune, il entendait l’échappement d’une
pendule qui annonçait la sonnerie des heures et des quarts, et il
avertissoit quand la pendule devait sonner ; depuis quelques années, il
ne l’entend plus. Je plaçai ensuite le cornet acoustique dans le conduit
auditif, et je parlai à voix haute : il leur sembla que chaque syllabe
était un coup de marteau qui frappait dans leurs oreilles. Finalement,
j’injectai de l’air avec une petite seringue, dont l’extrémité n’étoit
pas éloignée du tympan. Le jet aërien y fit une impression très-marquée
; ce qui prouve la souplesse de cette membrane et le bon état des nerfs
dans les parties voisines".
L’arrivée de Itard à l’Institution des
Sourds-Muets correspondait à l’avènement d’une nouvelle conception de la
médecine. Une véritable fracture a
marqué l’enseignement médical dans les dernières années du XVIIIe
siècle, abandonnant les discussions scholastiques pour entrer dans la
période clinique. Un des chantres de cette rupture a justement été
Itard, comme le montre la lecture de son article paru en 1802 dans le
Moniteur Universel, à l’occasion de la soutenance de la thèse de son
ami Gaspard Bayle qui connut plus tard la célébrité comme clinicien et
anatomo-pathologiste. Elle s’intitulait : Considérations sur la
nosologie, la médecine d'observation et la médecine pratique ;
suivies d'observations pour servir à l'histoire des pustules
gangréneuses. Vantant la qualité de l’ouvrage qui rapportait les
guérisons de pustules gangréneuses, Itard insistait sur le fait que
l’auteur "affirme seulement que tous les malades ont guéri à la suite
du traitement, sans prétendre que ce soit à cause du traitement ".
Ce précepte était en fait bien difficile à
mettre en pratique, tant pour la prise en charge de sourds-muets que
pour l’étude de la pathologie de l’oreille qu’il découvrait, lorsqu’il
dut essayer les différents traitements vantés par les confrères.
Peut-être sut-il tirer profit plus souvent de ses échecs patents que de
ses succès apparents. Ainsi, ce jeune chirurgien initié aux nouvelles
conceptions de la médecine par les plus grands maîtres d’alors, comme
Pinel, fut amené à jeter les bases de l’otologie moderne et à
relativiser ce qu’elle pouvait apporter à l’amélioration de la
surdi-mutité. Itard fut un des précurseurs de cette médecine
anatomo-clinique des oreilles. Dans son Traité des maladies de
l’oreille et de l’audition, il insista sur l’importance de la
confrontation anatomo-clinique : "la preuve qui est actuellement de
rigueur, l’autopsie cadavérique, grâce aux progrès récents de l’anatomie
pathologique et de la médecine d’investigation : or, il est possible de
fournir cette preuve".
Les tâtonnements pour bâtir cette nouvelle
otologie expliquent certains égarements, faciles à découvrir avec le
recul du temps, mais inhérents à toute recherche. Ainsi en fut-il de
la classification des maladies adoptée par Itard, en séparant les
maladies de l’oreille et les troubles de l’audition
.
Quant aux maladies de l’oreille, il les classait selon leur situation
par rapport à la membrane tympanique, mettant dans un ensemble appelé "maladies
de l’oreille interne" les affections de la caisse, de la trompe, du
labyrinthe et du nerf acoustique. Comme l’expliquait Jean Antoine
Saissy dans son Essai sur les maladies de l'oreille interne
paru en 1827
,
il était logique de regrouper sous ce terme "l’ensemble des maladies
qui deviennent causes de surdité ". Itard et Saissy, en cliniciens,
avaient préféré une classification fonctionnelle à une classification
anatomique comme l’avait proposé Leschevin en 1763
.
Dans cette classification, l’auteur regroupait les maladies de la caisse
et celles du labyrinthe, qu’il distinguait des maladies du nerf auditif.
En 1775, Raphaël Bienvenu Sabatier reprenait cette même
classification dans son Traité complet d’anatomie, et précisait :
"L’oreille interne est faite de plusieurs cavités pratiquées dans
l’os des tempes. Ces cavités sont la caisse du tambour, le vestibule, le
limaçon et les trois canaux demi-circulaires. Les trois derniers forment
ce qu’on, appelle le labyrinthe". Ainsi, à cette époque, oreille
interne et labyrinthe n’étaient pas équivalents. Deleau décrivit les
maladies de l’oreille non seulement d’après leurs causes, mais plus
précisément selon leurs "causes prochaines", multipliant les
subdivisions. Il fallut attendre la parution en 1836 du Traité des
maladies de l’oreille de Wilhelm Kramer
pour voir proposée une classification anatomique en oreille externe,
oreille moyenne et oreille interne. Pour cet auteur : " Les maladies
de l’oreille interne comprennent toutes celles qui se développent dans
le labyrinthe ". Les termes "oreille interne" et "labyrinthe"
avaient pris la même signification.
Pendant plusieurs décennies, les maladies
des oreilles ne purent échapper aux traitements généraux les plus divers
tels que la saignée, le galvanisme, le magnétisme minéral et le
magnétisme animal ou mesmérisme, les sternutatoires, les purgatifs, les
bains chauds, les douches d’eaux minérales alcalines etc. Quant aux
traitements locaux, leur liste est immense, et les substances utilisées
dépassent l’imagination. Les douleurs entraînées par de tels traitements
ne paraissaient pas avoir freiné l’ardeur des thérapeutes, pas toujours
médecins. L’imagination des prescripteurs se trouvait d’autant plus
attisée que l’origine de la surdité semblait mystérieuse,
particulièrement chez les "sourds de naissance". Itard expliquait dans
son Traité que "dans les cophoses congéniales les moyens rationnels
sont bientôt épuisés, et l’on se trouve réduit, si l’on veut poursuivre
ses tentatives, à la méthode empirique. Je ne conseille pas de la
dédaigner ; et l’on est d’autant plus légitimement autorisé à y
recourir, que la nature des lésions du sens auditif nous est
profondément cachée. Tous les moyens, quels qu’ils soient, qui ont eu
des succès constatés, et qui ne présentent aucun danger réel, sont bons
aux yeux du praticien. Convaincu de cette vérité, que la médecine est,
avant tout, l’art de guérir, j’ai recueilli et essayé les remèdes
divers, les recettes les plus absurdes en apparence, mais justifiées par
le succès".
En fait, toute thérapeutique apparue un
jour efficace pour un symptôme paraissant lié à l’oreille, était
communément essayée pour la surdité. Or, sans compter les bouchons
de cérumen dont l’extraction par un simple lavage améliore l’ouïe de
façon miraculeuse, il ne faut pas oublier que certaines affections
manifestées par une surdité, sont susceptibles de guérison spontanée,
telles l’otite séromuqueuse pour l’oreille moyenne et la "surdité
brusque" pour l’oreille interne.
L’histoire n’aurait probablement pas retenu
l’observation retentissante de Jean-Just Berger s’il n’avait pas été le
médecin du roi du DanemarK. Après avoir subi une ouverture mastoïdienne
en 1791 pour sa surdité, le célèbre opéré ne survécut que quelques
jours. Il y a lieu d’imaginer l’importance de la liste des victimes,
anonymes, d’essais thérapeutiques pour maladies d’oreille. Les
notions de "thérapeutique otologique" de cette époque permettent de
comprendre l’état d’esprit de médecins tels qu’Itard, Saissy et Deleau,
lorsqu’ils furent confrontés à la prise en charge des jeunes
sourds-muets, au début du XIXe siècle. Ils ne firent qu’essayer les
traitements appliqués alors aux adultes. Avant eux, bien peu
d’enfants avaient "bénéficié" de traitements pour surdité puisqu’un
jeune enfant ne se plaint jamais d’un déficit auditif. Mais, avec la
surdi-mutité, la surdité était évidente, l’enfant n’avait pas besoin de
se plaindre de son audition pour qu’une thérapeutique otologique soit
proposée. Toutes les conditions se trouvaient réunies dans les
établissements de sourds-muets pour effectuer des essais thérapeutiques:
la surdité flagrante, le regroupement des enfants permettant des "séries
thérapeutiques", et des médecins désireux d’améliorer le sort des jeunes
sourds-muets. Une branche de la médecine s’individualisait, avec ses
spécialistes appelés auristes.
Au moment où Itard prit ses fonctions à
l’Institution nationale des sourds-muets, la médecine française venait
tout juste de terminer sa "Révolution". L’unité du corps médical
réunissant médecine et chirurgie datait seulement de quelques années.
L’enseignement pratique dans les hôpitaux venait de se substituer à
celui des aphorismes d’Hippocrate. La loi réglementant l’exercice de la
médecine et de la profession n’a été adoptée qu’en 1803, avec pour but
de mettre fin à l’empirisme et au charlatanisme, obligeant désormais
tout médecin à être diplômé. C’est dans ce contexte qu’Itard allait
ouvrir le chantier de l’otologie moderne. Il fallait lui donner une
assise anatomo-clinique, la sortir de l’empirisme. La tâche était
immense.
Les auristes
Les grands noms des médecins français qui
bâtirent l’otologie française au XIX siècle se trouvent impliqués dans
l’histoire de la surdi-mutité. D’ailleurs, plusieurs furent médecins de
l’Institution des Sourds-Muets de Paris. Le poste de médecin de cet
établissement était alors très envié par les auristes, leur procurant un
revenu fixe et un logement de fonction. Il permettait d’avoir une
consultation gratuite pour les maladies d’oreille au sein de
l’Institution, tout en conservant une clientèle personnelle à
l’extérieur. Surtout, ces médecins bénéficiaient du lustre qu’Itard lui
avait donné. On comprend la compétition pour obtenir ce poste et le
petit nombre de ses titulaires, contrastant avec le nombre élevé des
directeurs qui se succédèrent à la tête de l’Institution. Prosper
Menière et Jules Ladreit de Lacharrière furent les plus éminents
successeurs d’Itard. La fonction prit bientôt le titre de "médecin
chef". Il correspondait en fait à la direction du service médical de
l’établissement. Mais les autres célèbres auristes ne se
désintéressaient pas pour autant de la surdi-mutité. Nicolas Deleau
avait été nommé en 1826 "médecin de l’Hospice des Orphelins de Paris
pour le traitement des oreilles". Même Jean-Pierre Bonnaffont,
malgré une longue carrière de médecin militaire, notamment en Algérie,
réussit à s’intéresser aux enfants sourds-muets et à s’exprimer sur ce
sujet devant l'Académie de médecine.
Jean-Marc-Gaspard Itard (1774-1838)
Il fut le premier médecin de l’Institution
Nationale des Sourds-Muets de Paris, installée rue Saint Jacques depuis
1794, pour poursuivre l’activité de l’école fondée par l’Abbé de l’Épée.
Recruté en décembre 1800 par l’abbé Sicard, successeur de l’abbé de
l’Épée, il était encore affecté officiellement au Val de Grâce, jusqu’en
1804. Ce chirurgien militaire, officier de santé et étudiant en médecine
depuis 1797, n’avait eu qu’à traverser la rue pour se trouver hébergé
dans l’établissement. Il soutint sa "dissertation "en 1803 sur le
"pneumothorax", terme qu’il créa. Elle lui donnait accès au grade de
docteur. Les premières lettres du prénom de l’auteur, "E.M."ne
correspondent pas à une erreur de transcription car on les retrouve pour
d’autres ouvrages du même auteur à la même époque.
Dès son installation dans l’Institution,
l’abbé Sicard lui confia l’éducation de "Victor, l’enfant sauvage
de l’Aveyron" dont l’arrivée à Paris fit grand bruit. En quelques
mois, les phares furent braqués sur "le médecin des sourds et muets". Il
fit de longs mémoires concernant l’éducation de cet enfant, notamment en
1801 et 1806, et lui consacra une bonne partie de son énergie pendant
plusieurs années. Sa notoriété dépassa rapidement les frontières.
Recruté pour veiller à la bonne santé des enfants, son rôle dépassa
rapidement cette mission.
Très tôt, il fut confronté à la surdité des
enfants de l’Institution. Quels étaient les livres dans lesquels il
pouvait se documenter sur ce sujet ? En anatomie, Itard disposait des
travaux de Scarpa dont le traité Anatomica disquisitiones de auditu
et olfactu avait paru en 1794. Les planches anatomiques de
Soemmering furent éditées en 1806. En pathologie, il avait probablement
lu les ouvrages de Duverney et de Leschevin.
Le Traité de l’organe de l'oüie contenant la
structure, les usages et les maladies de toutes les parties de l’oreille
de Joseph-Guichard Duverney était certes très ancien puisque
sa première édition datait de 1683
.
Mais il avait connu de nombreuses éditions, en
plusieurs langues. En 1784 paraissait encore une édition latine en
Allemagne. Pour cet auteur, le nerf auditif comprenait deux parties, "celle
qui se termine dans l’os pierreux", et celle qui émerge pour se
terminer sur la face et "communique avec les branches de la cinquième
paire qui se distribuent aux parties qui servent à former et à modifier
la voix…On dit que c’est par cette raison que les hommes qui sont nés
sourds sont aussi nécessairement muets". L’ouvrage de Leschevin
s’intitulait : Le mémoire qui a remporté le prix de l’Académie de
chirurgie de Paris en 1763 sur les Maladies de l’oreille de par M.
Leschevin , chirurgien en chef de l’Hôpital Général de Rouen . Il
s’agissait d’un véritable traité pratique des maladies de l’oreille.
L’auteur insistait notamment sur l’intérêt du cathétérisme tubaire, bien
qu’il ne l’ait pas utilisé. Il s’était contenté de démontrer par des
travaux anatomiques qu’il était réalisable par voie nasale sans aucune
difficulté et concluait : "Il n’y a qu’un seul moyen de porter
directement des remèdes dans la caisse - c’est d’y faire des injections
par la trompe".
Les premiers travaux d’Itard concernant les
oreilles datent de 1808. Ils concernaient deux mémoires présentés devant
la Société de l’École de médecine de Paris, ayant respectivement
pour titre Mémoire sur les moyens de rendre l’ouïe aux sourds-muets,
et Mémoire sur les moyens de rendre la parole aux sourds-muets.
On pouvait lire dans le Bulletin de l’École de médecine de Paris et
de la Société établie en son sein de mai 1808, le compte-rendu d’une
présentation par Itard "de six sourds-muets auquel il était parvenu
de donner la faculté d’entendre et de parler. La Société a vu avec une
grande satisfaction les divers exercices auxquels les élèves ont été
soumis en sa présence". Suivaient les deux mémoires. Dans l’un,
l’auriste expliquait que "attaché depuis huit années à
l’établissement des Sourds-muets, il avait eu l’occasion d’étudier la
surdité chez un grand nombre de sujets ; dans la première année, il
nourrissait l’espoir de trouver quelque méthode de guérison parmi les
moyens tirés de la thérapeutique ; il employa successivement le séton,
les vésicatoires sur la tête, le moxa, l’électricité, le galvanisme etc.
sans aucun succès ; la perforation du tympan, moyen extrêmement loué par
les chirurgiens anglais, allemands et quelques français, fut également
essayé ; cinq opérations pratiquées ne réussirent aucunement malgré que
plusieurs le furent dans des circonstances les plus favorables pour
obtenir une réussite complète. Puis, pensant que l’ouïe était comme
paralysée, il leur fit entendre divers sons dont il diminuait et variait
le ton, le degré d’audition. Après un travail infatigable et avoir
diversifié de mille manières les soins et les expériences, il réussit à
développer dans l’oreille des sourds-muets la faculté de percevoir les
consonnes. Itard estime qu’un tiers des sourds-muets peuvent bénéficier
de cette éducation de l’ouïe". Il s’agissait très
probablement du premier travail sur l’intérêt de l’éducation auditive.
On peut noter que le cathétérisme tubaire n’était pas encore évoqué. Il
ne tarda pas, lui aussi, à être essayé par Itard, avec les mêmes
déboires. Ainsi, Itard sut très tôt qu’il n’arriverait pas à
améliorer l’audition des enfants sourds-muets, à quelques exceptions
près.
Dans le second mémoire, le médecin des
sourds-muets précisait : "Il est à noter que le sourd-muet parlera
d’autant plus facilement qu’il se servira moins des signes manuels,
langage ordinaire des sourds-muets... (Itard) a cherché à éduquer les
organes de la parole par l’entremise de l’ouïe en essayant de faire
entendre leur voix et non en les portant à observer et à imiter ce qu’il
y a de plus visible dans le mécanisme de la parole. Pour favoriser la
liaison des organes de l’ouïe, il fit usage d’un moyen mécanique".
Il s’agissait d’un cornet dont la grosse extrémité s’adaptait au
pourtour des lèvres du locuteur et la petite extrémité était introduite
dans le conduit auditif du sourd.
Les tentatives d’Itard pour améliorer
l’audition prirent dès lors une résonance particulière du fait de sa
position dans l’établissement, de sa notoriété et de ses publications,
notamment avec son Traité des maladies de l’oreille et de l’audition,
paru en 1821. L’auteur y décrivait, là encore avec une grande
honnêteté, ses tentatives, ses échecs, ses bien maigres résultats. À la
même époque, d’autres auristes comme Nicolas Deleau n’hésitaient
pas à bâtir leur réputation sur des succès très contestables. Itard ne
fit qu’essayer les thérapeutiques de l’époque, prônées par certains
opérateurs avec une telle assurance que ne pouvaient rester
indifférents, ni les médecins, ni les parents, ni les autorités.
L’administration de l’Institution intervenait pour inciter son médecin à
essayer certaines thérapeutiques.
Le Traité des maladies de l’oreille et
de l’audition d’Itard peut être considéré comme un des ouvrages
fondateurs de l’otologie moderne, malgré l’absence de descriptions
otoscopiques et la classification compliquée. Le retentissement de cet
ouvrage fut tel que l’Académie de médecine prit l’initiative d’en
réaliser une deuxième édition en 1842, alors que l’auteur avait disparu
depuis quatre ans. Elle désigna une commission de rédacteurs qui se
contentèrent d’ajouter au texte initial d’Itard des compléments
identifiés par des parenthèses. Ils firent plusieurs emprunts importants
aux récentes publications de Prosper Menière, successeur d’Itard
à l’Institution des Sourds-Muets. En 1853, dans son livre De
la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des sourds-muets
,
Menière écrivait de son côté: "Nous trouvâmes dans
l’ouvrage de notre savant prédécesseur et dans diverses publications
venant de lui, tous les renseignements nécessaires à l’accomplissement
des devoirs qui nous étaient imposés. Itard, après quarante ans de
soins, en était venu à un profond découragement ; il avait reconnu par
expérience que la plupart de ses idées premières étaient bien plutôt des
désirs et des illusions que des réalités...J’ai commencé en quelque
sorte par où Itard avait fini; j’ai vu une multitude d’enfants à qui
l’on avait fait subir les traitements les plus douloureux, les plus
barbares, les plus absurdes et les plus inutiles ; j’ai compris que
mon devoir était tout différent; aussi n’insistai-je pas longtemps sur
une thérapeutique qui ne devait trouver sa justification que dans le
plus grossier empirisme, ou dans des motifs d’intérêt privé que la
conscience réprouve. Cependant, je n’étais pas devenu sceptique à ce
point que je me crusse autorisé à nier toute possibilité de guérison en
pareil cas". Pour Menière, l’origine de l’erreur d’Itard provenait
de son principe que "La surdité de naissance ou acquise dans
l’enfance ne dépend pas de causes différentes de celles qui produisent
la surdité chez les adultes. Partant de ce point, Itard en conclut que
ces deux surdités sont également curables". Ce reproche de Menière
ne pouvait s’appliquer qu’aux premières années d’activité otologique de
son prédécesseur.
Dans son Traité (1821), Itard
écrivait : "Les causes de la surdi-mutité peuvent être celles
qui affaiblissent ou détruisent l’audition de l’adulte. Je crois
cependant pouvoir établir qu’elles se présentent dans des
proportions différentes ; car, bien que les faits que je viens
de rapporter nous fassent mettre en ligne de compte les lésions
organiques comme causes matérielles de cette surdité, il faut
pourtant convenir qu’elles sont beaucoup plus rares que dans les
surdités de l’adulte, et que presque toujours, la surdité de
l’enfant tient à une paralysie, soit congéniale, soit acquise de
l’organe auditif". Cette conception lui fut d’ailleurs
reprochée. C’est ainsi que dans le Dictionnaire de médecine
et de chirurgie pratiques, à l’article surdi-mutité du tome
XIII paru en 1836 signé Roche, Itard paraissait bien timoré dans
ses interventions. A propos de la surdité de naissance, après
avoir reconnu que la plupart ont pour cause "la paralysie du
nerf labyrinthique", l’auteur évoquait aussi les maladies de
l’oreille moyenne à l’origine de certaines de ces surdités et
poursuivait : "nous avouons que, malgré notre respect pour
les opinions de M. Itard et notre confiance dans ses talents et
son expérience, nous avons peine à croire que la surdi-mutité
qui succède aux affections précédentes dépendent aussi souvent
qu’il le pense de la paralysie du nerf de l’audition. Souvent,
dans ce cas, il n’existe probablement d’autre lésion qu’une
phlegmasie d’une des parties de l’oreille ou un engouement de la
trompe, ou un obstacle quelconque à la libre circulation de
l’air dans ce canal, en un mot, une lésion accessible aux moyens
de traitement, et en conséquence très souvent curable. C’est ce
dont il sera possible de s’assurer, grâce à la précision que M.
Deleau a su porter dans le diagnostic de toutes les maladies de
l’oreille, et l’art parviendra peut-être à rendre l’ouïe à la
plupart de ces malheureux sourds-muets par accident. Plusieurs
tentatives de ce médecin que le succès a couronné permettent
déjà de concevoir cette espérance".
Dans son Précis des maladies de l’oreille
paru en 1885, Marie Ernest Gellé
écrivait encore que "On a constaté sûrement que les surdi-mutités
congénitales ou de naissance ne sont pas les plus communes…Cette
infirmité naît à la suite d’affections de l’organe de l’ouïe totalement
semblables à celles de l’adulte, dont la fréquence est extrême dans les
premières années de la vie".Menière n’a pas critiqué son prédécesseur,
bien au contraire. Placé dans les mêmes conditions, il y a tout lieu de
penser qu’il aurait agi de façon identique. On ne peut faire endosser à
Itard tous les épouvantables traitements évoqués par Menière, subis par
"une multitude d’enfants". Certains enfants arrivaient "déjà traités".
D’ailleurs, en 1860, plus de 20 ans après la disparition d’Itard,
Menière constatait encore les mêmes stigmates thérapeutiques chez les
enfants de l’Institution.
Le comportement d’Itard vis-à-vis des
traitements entrepris pour tenter d’améliorer l’audition des
sourds-muets passa par deux étapes. Celle des premières années fut
marquée par tous les essais des "thérapeutiques" les plus diverses
connues à l’époque. Lors de la parution de son traité en 1821, cette
période paraissait bien révolue. La deuxième étape est celle du constat
des échecs, du doute, et d’une conception différente des causes de la
surdi-mutité. La pathologie de l’oreille y prenait une part beaucoup
plus réduite par rapport aux causes nerveuses, aux séquelles des
"convulsions". Alors qu’Itard tempérait son enthousiasme thérapeutique,
le jeune Deleau clamait ses succès pour guérir la surdi-mutité, et
s’appuyait sur l’Académie des sciences pour le faire savoir. Le
Rapport sur un jeune sourd-muet de naissance qui a recouvré l’ouïe par
le cathétérisme de la trompe gutturale présenté par Deleau en avril
1825 devant l’Académie des sciences fit grand bruit. Deleau édita même
un livre intitulé L'ouïe et la parole rendues à Honoré Trézel,
sourd-muet de naissance
.
Sous le portrait de l’enfant présenté au début de l’ouvrage, on peut
lire : ancien sourd-muet de naissance.
Dans les semaines qui suivirent la
communication de Deleau, l’Administration de l’Institution demandait à
Itard de lui faire un rapport pour dire s’il était possible d’appliquer
le "nouveau traitement" aux enfants de l’établissement. Dans ce
rapport, présenté en juillet suivant, Itard retraçait pour
l’administration tout son parcours thérapeutique entrepris depuis son
entrée dans l’Institution pour essayer d’améliorer l’audition des
enfants sourds-muets. Il expliquait comment il avait mis au point
l’intervention que Deleau venait de pratiquer, à quelques détails près,
et qui était réalisée à l’étranger. Il refusait de porter un jugement
sur les "prétendus perfectionnements " de sa méthode par Deleau, mais
expliquait pourquoi il n’avait jamais voulu la réaliser chez les "sourds
de naissance", la réservant aux "surdités accidentelles". Deux
raisons avaient guidé son attitude : la rareté du succès, et la gène du
médecin de se voir refuser ses soins devant le résultat incertain. Il
concluait "qu’un très petit nombre de sourds-muets est curable par le
moxa, par une inflammation violente provoquée dans le conduit auditif et
par des injections dans l’oreille interne soit à travers la membrane
tympanique perforée, soit par l’ouverture gutturale de la trompe
d’Eustache". Il terminait son rapport en disant que les
injections par la trompe et la "culture de l’ouïe "n’entraînaient "ni
douleur ni danger " ; il proposait que dorénavant "tous les
sourds-muets admis à l’Institution passeront en y entrant une semaine à
l’infirmerie où sera constaté le degré et s’il est possible la nature de
la surdité, laquelle sera de suite traitée s’il y a lieu par des moyens
qui ne pourront être ni douloureux, ni dangereux ; et d’autoriser le
Médecin de l’Institution à faire les mêmes tentatives sur les élèves
déjà admis avec circonstances favorables de réussite". Le Ministre
de l’Intérieur donna son accord pour ces nouvelles dispositions qui
étaient bien la conséquence des publications de Deleau. Celui-ci
reprocha plus tard à Itard de n’avoir fait ces essais que dans le but de
satisfaire les désirs de l’administration et de nier l’existence de
surdi-mutités curables.N
On est donc loin d’un Itard "expérimentateur", d’un acharné des
traitements agressifs pour les enfants.
Au nom d’Itard, on peut associer celui de
son assistant, Jean-Baptiste Berjaud, ancien interne des Hôpitaux
de Paris. Lorsqu'il soutint sa thèse en 1827, il fréquentait
I’Institution depuis 1823 aux côtés d’Itard. Cette thèse avait pour
titre: "Dans l'état actuel des sciences médicales, peut-on rendre
l'ouïe et la parole aux sourds-muets de naissance
?" Dans ce travail
manifestement inspiré par Itard, il condamnait la perforation de la
membrane tympanique pour faire entendre les sourds-muets, expliquant que
"à l'époque où cette intervention se répandit en France, le tympan de
presque tous les sourds-muets, tant de ceux de l'Institution que de ceux
qui y furent depuis présentés, subirent cette opération sans aucune
espèce de bénéfice". De même, pour Berjaud, "Le cathétérisme est
totalement inutile dans les surdités de naissance sans lésion organique".
Berjaud partagea avec son maître les violentes attaques de Deleau dans
sa "lettre aux académiciens "en juillet 1827, écrite à la suite du
rapport d’Itard sur le cathétérisme.
Jean Antoine Saissy (1756-1822)
Après une formation tardive à la chirurgie
à Paris puis à Lyon, Saissy partit pendant quelques années exercer son
art à Constantine, auprès du dey. Il revint en 1789 pour soutenir une
thèse de médecine devant l’Université de Valence. Il s’intéressa alors à
l’obstétrique, puis consacra les dernières années de sa vie aux maladies
des oreilles, à Lyon. Son Essai sur les maladies de l'oreille interne,
paru en 1827
,
fut un des rares traités des maladies d’oreille de la première moitié du
XIXe siècle. Plus âgé qu’Itard, il ne commença à s’intéresser aux
maladies des oreilles que tardivement. Il disparut en 1822, peu de temps
après la parution du traité d’Itard. Son livre fut édité cinq ans plus
tard grâce à G. Montain et à Th. Perrin, médecin de l’Institution des
Sourds-Muets de Lyon, qui ajouta quelques réflexions personnelles. Son
ouvrage comportait essentiellement des observations personnelles dont
certaines concernaient des sourds-muets, et des références à Duverney,
Leschevin, Alard. Ses réflexions montraient bien l’état des
connaissances concernant les maladies des oreilles : "Si l’étiologie
et la sémiotique de la surdité sont si peu avancées, on doit l’attribuer
en grande partie, au défaut de connaissances anatomo-pathologiques qui
ne s’acquièrent que par l’ouverture des corps. Il serait à
désirer que les médecins des institutions de sourds-muets fissent la
dissection de l’oreille de tous les sourds qui meurent dans
l’établissement, et que tous les semestres, on donnât la plus grande
publicité à leurs recherches".
Nicolas Deleau (1797-1862)
Nicolas Deleau s'intéressa très tôt aux
thérapeutiques de l'oreille. Son fils Émile, dans sa thèse (1853),
précisa que son père exerçait déjà la médecine civile depuis quatre
années lorsqu’il se lança dans le traitement de la surdité. "Il avait
fait les dernières guerres de l’Empire en qualité de chirurgien. Ce fut
le hasard qui provoqua son attention sur les sourds-muets". Il passa
sa thèse en 1818. Il avait donc quitté sa carrière de chirurgien
militaire à 18 ans ! Lorsqu’il se lança dans le nouveau traitement de la
surdité qu’était la perforation tympanique, il était déjà très
"aguerri", ce qui explique peut-être que la douleur engendrée par
l’intervention ne constituait pas un frein à son enthousiasme. On peut
lire dans l’introduction de l’"exposé des travaux entrepris par le
Docteur Deleau Jeune " publié en 1831, une véritable profession de
foi. "En 1811 tous les journaux firent connaître la cure d’un jeune
sourd-muet, opérée par le docteur Itard. Quoique je fusse bien jeune
encore (je venais d’atteindre ma 13e
année), ce fait fut toujours présent à mon esprit, je me promis de
répéter un jour la même tentative. L’occasion se présenta en 1821 : Je
procédai par la perforation de la membrane du tympan, comme l’avait fait
M. Itard. "
Dans son Mémoire sur la perforation
du tympan
,
son premier ouvrage publié en 1822, Deleau évoquait parfois la douleur.
"Le peu de douleurs que causa la première opération m’incita à la
proposer une seconde fois, sans attendre les suites qu’elle aurait chez
ma première opérée. J’ai agi peut-être précipitamment, mais enfin je
voulais m’assurer si beaucoup de sourds-muets étaient dans le cas d’être
traités par la perforation du tympan". Il est possible de penser que
s’il avait attendu, il aurait hésité à poursuivre ses essais car
"l’amélioration "obtenue chez cette jeune fille de seize ans n’avait pas
duré plus de quelques jours. Les parents s’opposèrent à une autre
intervention faite avec le nouvel instrument que Deleau venait de mettre
au point. Chez une fille de treize ans sourde de naissance, "il
fallut lui faire violence" pour qu’il puisse pratiquer
l’intervention. Mais "Quelle est l’opération qui jouisse d’une si
grande innocuité ? …Elle n’empêche pas d’employer d’autres traitements.".
Il fallait une bonne dose d’audace pour afficher clairement ses essais,
rapportant ses échecs, un an après la publication du Traité d’Itard qui
condamnait l’intervention, s’affichant pourtant à cette époque son
élève. Il s’agissait d’un véritable défi qui inaugurait une guerre
incessante entre les deux auristes.
Dans son ouvrage Recherches sur le
traitement et sur l'éducation auriculaire et orale des sourds-muets
paru en 1837
,
Deleau expliquait que ses recherches concernant la surdi-mutité de
naissance s’étaient déroulées en trois étapes, la première concernant
l’ouverture de la membrane tympanique, jusqu’en 1826, la seconde avec le
cathétérisme tubaire jusqu’en 1830, avant d’aborder l’étude du rôle
acoustique de l’air dans la caisse. Ainsi, après avoir épuisé les
ressources de l’ouverture de la membrane, il provoquait de nouveau Itard
avec le cathétérisme tubaire. Il publia l’ensemble de ses travaux sur le
cathétérisme en 1838 dans un ouvrage intitulé Recherches pratiques
sur les maladies de l’oreille, dont l’essentiel était constitué par
son Traité du cathétérisme de la trompe d’Eustachi.
Deleau avait un tempérament de chercheur.
Parmi ses nombreux ouvrages, au moins cinq annoncent dans leur titre des
"recherches". C’est plus souvent devant l’Académie des sciences qu’il
venait exposer ses travaux. Il ne s’aventura que rarement devant
l’Académie de médecine où siégeait Itard. On doit retenir avant tout ses
travaux sur le rôle de l’air dans l’oreille moyenne et son invention de
l’insufflation tubaire, même si elle ne fut en fait qu’une adaptation
des "injections gazeuses" proposées par Itard dès 1816. Son "perforateur
du tympan "était très astucieux mais avait pour inconvénient majeur, au
dire même de l’inventeur, de nécessiter une grande dextérité pour
l’utiliser. Ses détracteurs prétendaient que le volume de l’instrument
masquait la vue de la membrane. En revanche, le système décrit par
Deleau pour voir la membrane en l’absence de soleil témoignait d’une
grande ingéniosité. Il concentrait les rayons d’une bougie à l’aide de
deux miroirs concaves, et peut être considéré comme un des ancêtres des
miroirs otoscopiques. Ces deux instruments sont représentés sur une
planche de son livre Description d'un instrument pour rétablir l'ouïe
dans plusieurs cas de surdité
.
Très soutenu par l'Académie des sciences,
ses meilleurs avocats furent plus tard ses fils Émile et Léon, qui
suivirent la même voie médicale. La thèse d’Émile (1853) avait pour
titre "Du traitement des sourds-muets", celle de Léon (1863)
portait sur l'emploi de l'air dans le cathétérisme. Ses détracteurs
furent beaucoup plus nombreux avec, non seulement Itard, mais aussi
Kramer, Menière, Triquet, Bonnafont. Triquet, dans son Traité
pratique des maladies de l’oreille (1857), contestait les
"guérisons" de Deleau, en particulier celle qui fit tant de bruit
concernant Trézel "que tout le monde peut voir, chez M. Deleau, (qui)
n’a jamais entendu et n’entend pas encore, bien que depuis 1825 !il soit
constamment resté sous la main de son sauveur". Plus loin, "des
succès annoncés par le docteur Deleau, il n’en est pas un seul qui ait
soutenu l’épreuve du temps". En revanche, Triquet se référait encore
aux travaux d’Itard.
Deleau souhaitait ardemment succéder à
Itard au poste de médecin-chef de l’Institution des Sourds-Muets. Déjà,
en 1832, il avait demandé à remplir les fonctions de médecin adjoint
d’Itard lorsque celui-ci avait obtenu de son administration d’être
secondé pour raison de santé. Deleau avait des projets précis concernant
la prise en charge des sourds-muets. Il les rappelait dans son ouvrage
Recherches pratiques sur les maladies de l’oreille, paru en 1838,
l’année où s’ouvrait la succession d’Itard. Tout un chapitre était
consacré à "De la nécessité de créer en France un établissement
destiné au traitement auriculaire et oral des sourds-muets qui en sont
susceptibles". Il expliquait que "Dans les établissements de
sourds-muets, un grand nombre d’enfants, susceptibles de recouvrer
l’ouïe et la parole par une médication convenable et une instruction
orale mieux entendue que celle essayée jusqu’ici, languissent cependant
comme incurables, et en sont réduits uniquement au langage des signes et
à l’écriture, langage dont chacun, cependant, reconnaît toute
l’impuissance et la stérilité, lorsque ces infortunés sont ensuite
abandonnés. Eh bien, c’est à faire parler ces enfants qu’on devrait
surtout s’appliquer". On comprend l’intérêt de Deleau pour la
succession d’Itard qui lui aurait permis de réaliser ses projets. Il se
fit recommander par de nombreuses personnalités auprès du conseil
d’Administration. Mais il avait un concurrent sérieux, Menière, qui
avait pourtant bénéficié de ses soins quelques années plus tôt pour un
"catarrhe tubaire", guéri grâce à des insufflations d’air.
Pour concevoir l’importance de ce poste de
médecin-chef de l’Institution, il est intéressant de connaître la place
réservée au médecin-adjoint. On peut en avoir une certaine idée en
lisant la préface de J.-A. Adjutor Rattel dans la traduction
qu’il fit de l’ouvrage d'Hermann Schwartze paru en France en 1897,
L’oreille. Maladies chirurgicales. "Ancien médecin de l’Institution
nationale des Sourds-Muets et de la Clinique Nationales des Maladies de
l’Oreille", Rattel avait gardé manifestement une grande amertume de
ce poste. Il rappelait que "les fonctions ont été crées seulement à
la fin de la vie d’Itard, en 1835, par Thiers". Il devait:
"remplacer le médecin (le règlement ne dit pas en chef) quand il est
empêché pour cause de maladie ou de congé. Comme le médecin ne s’absente
guère et que, d’après une autre disposition du règlement, des médecins
étrangers à l’Institution peuvent être appelés, le médecin-adjoint est
facilement tenu à l’écart. Malgré cette situation singulièrement
réduite, l’adjoint a pourtant à se défendre et à parer les coups de
l’intrigue…Cette situation du médecin-adjoint a pour conséquence bizarre
que le nombre des médecins de l’Institution depuis 1800 est très faible
tandis que celui des médecins-adjoints est beaucoup plus élevé. Il y a
10 adjoints pour 4 médecins seulement. Ces chiffres ont une éloquence
attristante qui impressionne celui qui sait avec quel énergie farouche
les hommes défendent leurs privilèges. Si l’on remarque d’autre part
qu’il y a depuis la fondation 17 directeurs, on concluera que tout
passe à l’Institution Nationales de sourds-Muets mais que les
médecins en chef (comme on dit improprement), restent". Est-ce parce
qu’il en voulait aux médecins-chefs que Rattel prit la défense de Deleau
? Dans cette même préface, il écrivait : "Si on parcourt la thèse de
Deleau fils (1853), on voit que la haine d’Itard avait poursuivi Deleau
durant toute sa vie et que le fils était dans la nécessité de défendre
la mémoire du père". Il poursuivait : "De nos jours, les auristes
continuent à être injustes pour Deleau. Ils ont conservé le nom d’Itard
à la sonde métallique qui sert à pratiquer le cathétérisme. Toujours à
la sonde en gomme, d’un usage si fréquent, imaginée par Deleau, ils
donnent d’autres noms que celui du maître ! Il en est de même pour la
fameuse poire en caoutchouc, qui a fait plus pour la célébration de
Politzer que tous ses ouvrages réunis. Schwartze est seul à déclarer que
Deleau s’en servait avant le professeur viennois !"
Ces commentaires acides ont le mérite de
montrer, outre l’importance de ce poste de médecin-chef, que d’autres
médecins s’intéressaient aux oreilles des sourds-muets et travaillaient
dans l’ombre.
Prosper Menière (1798-1862)
Prosper Menière n'avait aucune connaissance
particulière dans le domaine des maladies de l'oreille et de la surdité
lorsqu'il devint médecin de l'Institution Royale des Sourds-Muets.
"À l'exemple de feu Itard mon prédécesseur à l'Institut des
Sourds-Muets de Paris, j'ai étudié les maladies de l'oreille, non par
goût ni par choix, mais par occasion et par devoir."
Armé d’une bonne formation médicale avec un
internat à l’Hôtel-Dieu de Paris, puis d’une agrégation de médecine,
Menière avait aussi une formation chirurgicale auprès de Dupuytren. Il
était d’ailleurs chirurgien d’un dispensaire de la Société
Philantropique lors de sa candidature. Une mission de plusieurs mois
auprès de la Duchesse de Berry l’avait fait connaître de la "Société".
Il venait d’épouser la fille d’Antoine Becquerel, président de
l’Académie des sciences lorsque la succession d’Itard s’était ouverte.
Il n’avait pas encore de situation stable car la chaire d’hygiène qu’il
avait convoitée l’année précédente avait été attribuée à Royer-Collard.
Outre Deleau, Menière se trouvait en face d’autres candidats à la
succession d’Itard, notamment les anciens assistants d’Itard, Berjaud
jusqu’en 1835, puis Rousset de Vallière. La presse avait aussi évoqué la
candidature de Gilbert Breschet, chirurgien de l'Hôtel-Dieu, Professeur
d'anatomie à la Faculté, et membre de l'Institut, ce qui avait permis à
la Gazette des Hôpitaux Civils et Militaires, du 9 août 1838 d’écrire: "En
vérité, il est des gens dont nous voudrions n'avoir jamais à nous
occuper, et dont il faudrait laisser dans l'oubli la médiocrité ; mais
pourquoi s'efforce-t-on de les mettre en évidence ; pourquoi leur donner
des postes qu'ils n'ont pas mérités? [...] Quand une place est
vacante aux sourds-muets, que M. Deleau se présente, ses travaux
pratiques sur l'oreille à la main ; quand vient M. Breschet, n'eût-il
avec lui que des recherches sur l'oreille des poissons, on doit nommer
M. Deleau ; on peut nommer M. Breschet, mais à coup sûr, on ne peut ni
ne doit nommer M. Menière."
La notoriété de Menière, ses soutiens dont
celui de François Guéneau de Mussy, l'appui de l'Académie de
médecine où Itard avait des amis alors que Deleau avait toujours réservé
la primeur de ses travaux à l'Académie des sciences, l'hostilité patente
d'Itard vis-à-vis du principal concurrent, avaient joué en sa faveur.
Peut-être Deleau avait-il été desservi par son "projet
d’établissement destiné au traitement auriculaire et oral des
sourds-muets "? Peut-être sa réputation à enjoliver ses succès
thérapeutiques commençait-elle déjà à se propager chez ses confrères ?

Le 1er août 1838, le conseil
d'Administration de l’Institution des Sourds-Muets prenait connaissance
de la lettre ministérielle officialisant la nomination de Menière en
qualité de médecin de l'Institution. Le Directeur informait le Conseil
que le nouveau médecin avait pris possession de son appartement et de
ses tantièmes depuis quelques jours. La place n’était donc pas seulement
honorifique.
Pour s’initier aux maladies des oreilles,
Menière avait à sa disposition différents ouvrages : le Traité des
maladies de l’oreille et de l’audition d’Itard, paru en 1821, l'Essai
sur les maladies de l'oreille interne de Saissy, chirurgien de Lyon,
édité en 1828, le Traité des maladies de l'oreille de Kramer,
médecin berlinois, paru en Allemagne en 1836, et traduit en anglais
l’année suivante, et les travaux de Deleau. Dix ans après sa prise de
fonction, il publiait une traduction du livre de Kramer, enrichi de
nombreux commentaires. Il y expliquait sa démarche. "J'ai cherché à
établir le diagnostic non pas sur les impressions ressenties par les
malades, mais sur des caractères physiques facilement appréciables.
Cette base m'a également servi pour fonder les indications d'un
traitement simple et rationnel." En médecin rompu au concept
anatomo-clinique, il commença par s’intéresser aux méthodes d’examen de
l’oreille, dont Itard avait bien senti l’importance mais qu’il n’avait
guère développées. L’article qu’il fit paraître sur ce sujet en 1841
allait inaugurer toute une série de mises au point sur divers thèmes
concernant les maladies de l’oreille, et à plusieurs reprises, celles
qui engendrent une surdi-mutité. En 1842, dans une lecture à
l’Académie de médecine sur l’Anatomie-pathologique de la surdi-mutité,
il concluait que les lésions principales et primitives portaient sur les
"parties nerveuses de l’organe auditif". Dès lors, il n’eut
de cesse d’orienter ses recherches sur les "surdités nerveuses", ce qui
l’amena à découvrir en 1860 la maladie labyrinthique qui porte son nom.
Quant aux maladies de l’oreille moyenne pouvant provoquer une
surdi-mutité, il pensait que : "trop souvent ces maladies ne sont que
des accessoires qui masquent l’altération principale de l’appareil
auditif, et qui laissent cette dernière complètement incurable, lors
même que les autres ont été bien guéries". Il s’intéressa au
caractère héréditaire de certaines surdi-mutités et conseillait de mener
des travaux pour rechercher les causes de ces surdités. Il proposait de
faire pour chaque sourd-muet une observation comportant une enquête
familiale, les modalités de l’accouchement, les conditions de vie etc.
Il critiqua sévèrement les travaux de Deleau. Il lui reprochait
notamment de ne pas avoir examiné attentivement la membrane tympanique
avant de réaliser la perforation. Il concluait, dans un commentaire de
la traduction du Kramer en 1848 : "je me crois en droit de
conclure que jusqu’à ce jour, personne n’a guéri un sourd-muet".
Il n’hésitait pas à critiquer l’Académie des sciences pour son soutien à
Deleau : "Que doit-on penser d’un corps savant, si justement célèbre,
qui a accepté sans examen des assurances aussi vaines, et qui ne
poursuit pas, jusqu’à ses dernières limites, la recherche et la
constatation de la vérité".
En 1853, il publia De la guérison de la
surdi-mutité et l'éducation des sourds-muets
où il racontait ses démêlés avec Blanchet. Il était plein d’admiration
pour son prédécesseur et rappelait "que les tentatives d’Itard, les
plus heureuses assurément, ne furent le produit d’aucun traitement,
d’aucune opération, que les sons variés de plusieurs instruments assez
grossiers suffirent pour obtenir un si magnifique résultat. Si, depuis,
ce médecin d’un si excellent esprit, a cru devoir joindre à ces
exercices physiologiques quelques médicaments intérieurs, quelques
applications sur la peau ou autres agents thérapeutiques pris un peu au
hasard ou sur la foi de quelque praticien recommandable, les succès
n’ont pas été plus satisfaisants ; et quand après beaucoup de tentatives
de ce genre, mon prédécesseur désabusé à vu que ses soins
n’aboutissaient à rien, que les simples ébranlements acoustiques
suffisaient pour donner lieu à la même amélioration trop limitée, il a
enfin renoncé à faire de la médecine inutile".
En septembre 1860, soit quatre mois avant
son célèbre mémoire sur la maladie qui porte désormais son nom, Menière
fit une lecture devant l’Académie de médecine sur "De
l’expérimentation en matière de surdi-mutité"
.
L’auteur rapportait : "nous avons dans l’Institution des enfants sur
lesquels on a essayé une multitude de moyens… Ces enfants portent sur le
col, aux tempes, sur les régions mastoïdiennes, des traces non
équivoques de l'énergie des procédés mis en usage, et aucun d’eux n’en a
jamais retiré le moindre avantage…. Chez ces pauvres enfants, on avait
eu recours, sans motif valable à des cautérisations violentes, à des
applications de moxas laissant au pourtour de l’organe des cicatrices
profondes ; on avait labouré la nuque avec des sétons, on avait couvert
le dos et les bras de larges vésicatoires, on avait torturé ces
infortunés sous le vain prétexte qu’il faut faire quelque chose".
L'auteur trouvait encore les mêmes stigmates que ceux qu'il avait
rapportés quelques années avant, dans son livre sur la surdi-mutité, et
ceci bien après la disparition d'Itard…
"Deux moyens ont obtenu faveur ces derniers
temps : ce sont l’électricité et l’éther sulfurique. Tous deux ont été
appliqués un nombre infini de fois ; jamais expérience n’a été faite
plus en grand". Menière se plaignait qu’aucune méthode scientifique
n’ait été appliquée. "Des enfants sourds-muets, appartenant à toutes
les catégories de ce genre, ont été soumis à un mode uniforme de
traitements, des courants variés ont été dirigés sur les oreilles
d’enfant dont on n’avait exploré ni la trompe, ni la caisse. On n’a pas
fait de différence entre ceux qui avaient l’oreille moyenne détruite par
une vaste perforation, et ceux qui étaient nés avec une imperfection
plus ou moins grande du sens auditif ; on a versé de l’éther dans le
conduit auditif externe d’individus qui avaient une perforation du
tympan, des végétations charnues dans le fond du méat… Quel parti tirer
de faits aussi mal déterminés ?"
Puis Menière expliquait qu’à la suite de
publications sur l’emploi de l’éther qui avaient fait grand bruit, il
avait été invité par l’Institution à faire des essais. "Le bruit
qu’ont fait ces expériences, chez nous et dans le monde, a excité
l’attention de l’autorité administrative ; nous avons été invités à
reproduire, dans l’Institution Impériale, des tentatives dont on disait
merveilles et, quelle que fut notre opinion sur les suites de ce
travail, nous avons accepté avec empressement la tâche qui nous était
confiée, bien moins assurément pour constater l’inutilité de ces
épreuves que pour démontrer une fois de plus combien il est difficile
d’arriver, en semblable matière, à des conclusions scientifiquement
valables". Il dut trouver dix volontaires, au-dessus de 14-15 ans,
car beaucoup d’enfants répugnaient à subir des essais étant donné la
mauvaise réputation des essais précédents. Le résultat décevant fut
celui qu’attendait Menière.
Il est curieux de constater que la renommée
de Menière dans le domaine médical se limite à la pathologie
vestibulaire. Cette notoriété repose sur des publications échelonnées
sur moins d'un an, de février à septembre 1861. Or, pendant plus de 20
ans, Menière a publié de très intéressants travaux concernant ses deux
pôles d'intérêt médical : la prise en charge de l'éducation des enfants
sourds-muets, et les maladies de l'oreille. La découverte de Menière sur
la responsabilité de l'oreille interne dans la genèse des vertiges
représentait en fait l'aboutissement logique de ses travaux sur
l'ensemble de la pathologie de l'oreille.
Alexandre Blanchet ( 1819- 1867)
Après une thèse soutenue en 1842 sur la
lithotritie, il s’intéressa aux sourds-muets et aux aveugles. Dans son
livre De la guérison de la surdi-mutité et l'éducation des
sourds-muets, Menière a raconté comment, alors qu’il était le
médecin-chef de l’Institution, lui fut imposé Alexandre Blanchet par le
pouvoir politique. En juillet 1847, le ministre de l’intérieur
"invitait" le directeur de l’établissement à confier au Docteur Blanchet
cinq ou six élèves qu’il choisirait afin de faire des expériences sur
ces sujets pour leur rendre l’ouïe. Menière écrivit au cours du même
mois au ministre pour lui expliquer que "toutes les fois qu’un
médecin croit avoir trouvé une méthode curative nouvelle, il en fait
part à l’Académie de médecine spécialement constituée pour apprécier ces
découvertes et cette société savante nomme une commission pour assister
aux expériences de l’inventeur. La surdi-mutité a été l’objet d’un grand
nombre de tentatives de ce genre". Trois mois plus tard, le ministre
invitait à répondre favorablement à la demande du Docteur Blanchet de
soumettre ses résultats à une commission consultative constituée dans
l’Institution. La commission, qui comprenait un représentant du
ministre, devait se prononcer sur les six élèves "choisis au hasard"
parmi les 51 que comprenait l’établissement à cette époque (c’était
pendant les vacances), mais elle refusa de donner un avis. Cet échec
n’empêcha pas le même ministre de prendre un arrêté en février 1848 pour
nommer Blanchet "chirurgien de l’Institution Impériale des
Sourds-Muets, spécialement chargé de la surdi-mutité".
En octobre 1849, le même ministre de
l’intérieur écrivait à Blanchet : "La Commission d’Assistance de
l’Assemblée nationale ayant demandé a être éclairée sur le mode employé
dans les établissements belges et allemands pour apprendre aux
sourds-muets le langage articulé et sur la nécessité d’employer cette
méthode " ; il le chargeait de mission à l’étranger pour répondre
avec des rapports circonstanciés, aux questions de l’Assemblée
nationale. En 1850, Blanchet publiait un ouvrage intitulé La
surdi-mutité. Traité philosophique et médical - volume 1
- où il passait en revue l’histoire de la prise en charge des
sourds-muets dans les différents pays, les diverses approches
éducatives, et les différents établissements de France spécialisés pour
les sourds-muets. Dans le volume 2 du même ouvrage, paru en 1852
2,
l’auriste publiait le rapport demandé par le ministre. En avril 1852, le
"chirurgien de l’Institution" fit une lecture à l’Académie de médecine
sur le résultat de cette mission. Il en tirait comme conclusion qu’il
était "possible de doter presque tous les sourds-muets de France du
langage articulé, et de rendre l’ouïe et la parole à un certain nombre
d’entre eux". Il ajoutait que "dans les cas où l’appareil
auditif ne peut être traité avec succès, toujours ou presque toujours,
il est possible à l’appareil vocal d’entrer en fonction, sous
l’influence, non plus de l’excitation auditive, mais de l’excitation
visuelle, imitative, et au moyen de l’impression tactile des ondes
sonores, la parole du sourd-muet qui entend restant toutefois
incomparablement plus nette, plus intelligible que celle du sourd-muet
privé de l’ouïe". En juin et en août 1852, et enfin en avril
1853, le ministre demandait à l’Académie de se hâter pour remettre le
rapport demandé en 1849 sur "la méthode de M. Blanchet". La longue
attente témoignait des difficultés rencontrées par les commissaires pour
établir ce rapport. De fin avril à fin juin, pas moins de dix séances de
l’Académie furent l’occasion de débats concernant les conclusions
attendues par le ministre. Les opinions les plus extravagantes y
côtoyaient les réflexions de bon sens. La Gazette médicale qui
rapportait les débats du 7 juin résumait ainsi les propos d’un
commissaire : "Le rapport de la commission est resté presque aussi
muet qu’un sourd sur les questions du Ministre qu’il devait apprécier.
Heureusement la lutte allumée par le rapport nous a éclairés et a
contribué à nous démontrer qu’il s’agite au-dessous d’autres questions
d’un haut intérêt pratique, dont la solution peut faire beaucoup
d’honneur à l’Académie ou porter une grave atteinte à sa considération.
Il s’agit rien de moins, en effet, pour certaines personnes que de
défendre tout à fait la parole à ceux qui peuvent entendre parler et
pour les autres de les empêcher de gesticuler. On conçoit tout le danger
d’une discussion pareille". D’autres questions furent soulevées,
comme l’expliqua très bien un des membres éminents de l’Académie,
Auguste Bérard : "On vous demande si les élèves complètement sourds
ne pourraient pas recevoir quelque notion du son par les nerfs de la
sensibilité générale, comme l’indique M. Blanchet. Point d’équivoque. Il
faut appeler les choses par leur nom. On vous demande si on peut
entendre sans le secours de l’ouïe ? Si on peut entendre par la peau ?
Si des impressions tactiles peuvent voyager par les nerfs du plexus
brachial, par le nerf sciatique, les nerfs fessiers, ou d’autres encore
que je ne nommerai pas, bien qu’il n’y ait aucune raison d’exclure les
uns plutôt que les autres". Lors de la dernière séance de
l’Académie, les membres s’accordèrent surtout pour dire que : "M. Le
ministre remarquera que, dans ses réponses, l’Académie n’a pas parlé du
traitement chirurgical ni des méthodes de M. Blanchet", ce qui
n’empêcha pas la poursuite de la carrière de Blanchet dans
l’Institution.
En 1862, Blanchet fut désigné pour succéder
à Menière, mais il disparut cinq ans plus tard. Dans une courte
biographie rédigée par Félix Ribeyre à cette occasion, l’auteur résumait
le rôle scientifique de Blanchet avec sa "théorie des ondes sonores
et effets produits par l’emploi de la musique au développement de
l’audition". En revanche, il insistait sur le rôle qu’il avait joué
pour "donner l’éducation aux sourds-muets et aux aveugles en les
conservant à leurs familles – dans les écoles communales au milieu des
voyans (sic) et des entandans (sic) de
manière à ne pas s’exposer à rompre les liens sociaux qui unissent les
hommes ; la leur donner par des moyens qui mettent infirmes, parlans, et
entendans en communication constante, la leur donner à tous dès leur
jeune âge et en quelque sorte sans frais exceptionnels".
Il est piquant de constater que ce
"chirurgien des sourds-muets "n’a laissé aucun travail concernant
véritablement l’otologie, contrairement aux autres médecins de
l’Institution ; mais qu’en revanche, il fut le promoteur, ou peut-être
même le concepteur de l’éducation des sourds-muets en intégration.
Jean Pierre Bonnafont (1805-1890)
Son excellent Traité pratique des
maladies de l'oreille et de l'audition
,
paru en 1860, suivi d’une deuxième édition en 1873, l’a fait connaître,
malgré un long éloignement de Paris lié à une carrière de médecin
militaire. Ses hautes fonctions militaires ne l'empêchèrent pas de
s'intéresser à la surdi-mutité et de travailler dans des institutions de
sourds-muets, notamment à Arras. Il fut un des principaux censeurs de
Deleau et de Blanchet. Il alla jusqu'à vérifier l'état d'audition des
"miraculés "de ces auteurs, au besoin à l'intérieur de l'Institution des
Sourds-Muets de Paris, ce qui lui permettait de contester les résultats
en toute connaissance de cause.
Grand admirateur d’Itard, comme lui
partisan de choix pédagogique éclectique en fonction de l'importance de
la surdité et de sa date d'apparition, il s'intéressa particulièrement à
la façon d'identifier les enfants dont la surdité n'est pas complète qui
"devraient être soumis au traitement médical et confiés aux
professeurs de l'articulation orale. "… "Quant à l'efficacité du
traitement médical, voici quelle est mon opinion qui mérite d'être prise
en sérieuse considération parce qu'elle est basée sur des tentatives
nombreuses des moyens curatifs pendant plusieurs années d'expérience."
Pour Bonnafont, si l'enfant entend le diapason à distance de l'oreille,
il a quelque chance d'obtenir une amélioration. S'il entend le tic-tac
d'une montre appliquée sur le crâne, "il devient accessible aux
bienfaits d'une médication rationnelle". Quels sont ces traitements?
"Il va sans dire que l'on ne devrait pas négliger le traitement
chirurgical, consistant dans le cathétérisme de la trompe d'Eustache,
dans sa dilatation au moyen de petites bougies que nous employons depuis
longtemps, dans les insufflations plus ou moins excitantes ou
balsamiques de l'oreille moyenne, et enfin dans l'emploi de
l'électricité". Il est intéressant de noter que l’audition par voie
osseuse était connue depuis très longtemps. Dans son traité, Itard
rapportait que dès le milieu du XVIIIe siècle, des médecins faisaient
entendre les sourds en leur mettant entre les dents un conducteur en
bois dont l’autre extrémité allait dans la bouche du locuteur. En se
basant sur ce principe, Itard avait même imaginé un porte-voix dont
l’extrémité destinée à être placée entre les dents du sourd avait la
forme d’une anche de clarinette.
Jules Ladreit de Lacharrière (1833-1903)
Interne des hôpitaux de Paris en 1856, il
soutint sa thèse en 1861. Son nom n’a guère laissé de trace en otologie
alors qu’il fut un des créateurs des Annales d’otologie et
laryngologie en 1875. Ses travaux essentiels se trouvent surtout
dans cette revue et dans le Dictionnaire Encyclopédique des Sciences
Médicales de Dechambre (1864-1869). Il rédigea non seulement
l'article de plus de 300 pages, sur "l'oreille "
mais aussi un très important article sur la "surdi-mutité"
et un autre sur la "surdité"
.
Il concédait que lorsque la surdité était survenue chez un enfant, à la
suite d’une fièvre grave ou d’une maladie inflammatoire, "il ne
saurait conseiller une abstention qu’il n’aurait pas le courage de
garder lui-même... Si dans le plus grand nombre de cas mes
efforts ont été inutiles, ils ont pu parfois faire renaître une partie
de la sensibilité auditive…les médications qu’on devra essayer sont :
l’usage à l’intérieur et en applications externes de préparations
iodurées, des dérivatifs sur l’apophyse mastoïde et sur la nuque,
l’application de pommades excitantes dans ces régions, enfin celle des
courants continus". Pendant plus d’une vingtaine d’années, il fut la
référence médicale en France pour la surdi-mutité.
Dès sa prise de fonction à l’Institution
Nationale des Sourds-Muets de Paris en 1867, il fonda dans
l’établissement une clinique otologique ouverte à toute la population,
qui devint officiellement en 1882 un service public. Ce fut probablement
la première consultation consacrée aux maladies des oreilles dans un
établissement public parisien ; la consultation de Gellé, annexée à la
Clinique des Maladies du système nerveux de Charcot à la Salpêtrière,
n’a été ouverte qu’en 1889. Ladreit de Lacharrière rapportait l’activité
de cette clinique otologique trois ans plus tard. Sur plus de 2000
consultants de 1884 pour une pathologie ORL dominée de très loin par les
affections des oreilles, on ne trouve mentionnée aucune intervention
chirurgicale type mastoïdectomie. La seule "intervention" évoquée est
l’insufflation tubaire. À la rubrique "surdi-mutité", on découvre peu
d’enfants. "Il s’agissait là d’enfants qui venaient de faire une
maladie récente. Chez la plupart, la surdi-mutité provenait d’une
otorrhée négligée". Ils recevaient un traitement général (sirop de
phosphate de fer, bains salés etc.). Aucun sourd-muet de naissance n’y
est signalé. En 1882, il publiait la description d’un audiomètre de sa
conception, un des premiers de l’époque. Il dut quitter ses fonctions en
1898 pour limite d’âge. Il prit encore une part active lors du Congrès
international d’otologie en 1900, à l’occasion de l’exposition
universelle de Paris, pour exposer ses idées sur la surdi-mutité.
Conclusion
Ainsi, les principaux protagonistes
médicaux dans le domaine de la surdi-mutité pendant ce XIXe siècle
ont aussi joué un rôle important dans le développement de
l’otologie, avec chacun une marque particulière. Itard fut un
initiateur, un découvreur. Il sut tirer rapidement les conclusions de
ses essais thérapeutiques. Son Traité des maladies de l’oreille et de
l’audition a joué un rôle considérable dans la formation des
auristes de la première moitié du XIXe siècle. Deleau fut un chercheur
et un inventeur de talent, mais parfois au-delà du raisonnable,
provoquant sans indulgence son aîné Itard. Ses nombreux ouvrages ont
trait surtout à l’oreille moyenne et à la surdi-mutité. Ils ont souvent
une connotation polémique. Menière était un grand clinicien, pétri
"d’humanités "et d’humanisme. Ses qualités d’observation l’amenèrent à
donner à l’otologie française cette magnifique découverte de la maladie
qui porte désormais son nom. Mais il ne faut pas oublier les très
importantes contributions qu’il donna à l’otologie en général. Ses
publications, notamment sur l’examen de l’oreille, la pathologie du
conduit auditif externe, la physiologie de la trompe d’Eustache, ont
beaucoup contribué à la construction de l’otologie moderne. Ses travaux
seraient certainement beaucoup mieux connus si Menière avait réalisé le
traité sur les maladies d’oreille qu’il avait annoncé depuis longtemps.
Jean-Pierre Bonnafont laissa le souvenir d’un grand otologiste,
chercheur de talent complétant ses fonctions militaires. Il aborda tous
les secteurs de l’otologie, depuis l’anatomie jusqu’à la surdi-mutité.
Son Traité pratique des maladies de l'oreille et de l'audition
reste un des ouvrages fondamentaux de l’otologie avec celui d’Itard.
Alexandre Blanchet s’est fourvoyé dans une théorie acoustique sans
lendemain mais qui donna lieu à des débats où furent affichées les idées
les plus saugrenues. En revanche, il fut un des promoteurs de "l’éducation
intégrée". Enfin, Jules Ladreit de Lacharrière réussit fort bien
dans la mission qu’il s’était donnée de "vulgariser l’étude des
maladies de l’oreille". Ses ouvrages fondamentaux sont peu connus
car noyés dans un dictionnaire encyclopédique de plus de 100
volumes.
Principales thérapeutiques otologiques
Moxas, cautères, vésicatoires
Dans son Traité pratique des maladies de
l’oreille, Eugène Triquet expliquait en 1857 que "le
cautère comme le vésicatoire et le séton rentre dans les prescriptions
banales de la thérapeutique auriculaire". Il ajoutait : "Les
vésicatoires derrière les oreilles et à la nuque sont d’un usage
tellement général que nous ne voyons presque aucun sourd qui n’en porte
les empreintes".
Le moxa était une petite boule ou
bâtonnet d’une substance combustible que l’on déposait en certains
points du corps pour une cautérisation. Il était classé dans les
"cautères actuels", c’est-à-dire ceux qui brûlent immédiatement. Très
utilisé en France, ses indications concernaient surtout les maladies
chroniques "pour exciter fortement le système nerveux". Dans le
Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, on
trouve à Moxa (tome paru 1875) que "dans les premières années de ce
siècle, Larrey et Percy contribuèrent beaucoup à le faire
adopter et son emploi sembla désormais consacré ; cependant, la faveur
dont il a joui à la recommandation de ces chirurgiens célèbres, bien que
justifiée par les faits de leur pratique, n’a pas été durable". En
1860, Menière observait encore des cicatrices de moxa sur les élèves de
l’Institution.
Les vésicatoires étaient des topiques,
souvent de la cantharide, utilisés sous forme d’emplâtre, pour provoquer
l’apparition de sécrétion séreuse à la surface de la peau.
Le séton était réalisé par "une
bandelette de linge passée à travers la peau et le tissu cellulaire pour
entretenir un exutoire". On l’appliquait volontiers à la nuque.
Itard fut un certain temps un fervent
partisan du moxa, comme beaucoup de ses confrères français. Il rapporta
une observation intéressante de "guérison" d’une "jeune personne âgée
de vingt ans, née sourde-muette". Elle fut traitée en Espagne par un
médecin attaché à Lucien Bonaparte avec l’application de deux moxas, "l’un
à la nuque, l’autre sous le menton... Ces deux moxas qui étaient
du diamètre d’une pièce de cinq francs produisirent une vive
inflammation vers le septième jour ; un gonflement extraordinaire se
développa à la partie antérieure du cou, et s’étendit jusqu’aux
mamelles, accompagné d’une fièvre violente, qui dura vingt quatre
heures, et se termina par une abondante transpiration. Les escarres se
détachèrent du douzième au quatorzième jour, et leur chute fut suivie
d’une suppuration très considérable. …À la suite de fumigations faites
dans le conduit, la membrane qui le tapisse s’excoria, et fournit vers
le vingt-deuxième jour une humeur épaisse, jaunâtre, qui coula
abondamment pendant dix jours. …Deux mois et demi environ après
l’application des moxas, cette jeune personne commença à entendre le
bruit des cloches.. Depuis cette époque, l’ouïe continua à s’améliorer,
et la surdité se trouva complètement dissipée. En même temps, le mutisme
cessa". Itard poursuivait : "le moxa qui a produit cet heureux
résultat, est un des moyens les plus usités contre la surdi-mutité. Je
l’ai employé sur 9 ou 10 sourds-muets ; je l’ai conseillé nombre de
fois. Je sais aussi que, parmi nos enfants quelques uns, avant de nous
être amenés, ont été soumis au même traitement ; et cependant,
l’observation que je viens de citer est la seule, à ma connaissance, où
l’application de moxa ait été suivie de succès". La description de
l’observation suivie de succès correspond très probablement à une otite
séromuqueuse qui bénéficia d’une perforation tympanique à la suite des
fumigations. On comprend qu’une telle amélioration de l’audition,
attribuée aux moxas, ait engendré d’autres tentatives d’amélioration de
l’audition par cette "thérapeutique".
En 1827, Berjaud, assistant d’Itard,
écrivait dans sa thèse : "Le nombre infiniment petit de guérisons
obtenues par le cautère et le moxa ; les accidens (sic) graves
qui peuvent se développer par suite de ces applications incandescentes,
et avec cela peu d’espérance de succès, ont fait renoncer depuis
longtemps à des moyens que l’on pourrait, avec raison, appeler barbares…
Quant aux vésicatoires, utilisés tout récemment contre la surdité de
naissance, ils auraient quelques succès. Je n’hésiterais pas à donner la
préférence à ce procédé car les accidens sont fort rares". Trente
ans après, aussi bien Triquet que Menière constataient que ces
vésicatoires étaient encore très utilisés.
L'ouverture de la membrane tympanique
Deleau en a rapporté une esquisse
historique dans son mémoire sur cette intervention. Elle aurait été
pratiquée pour la première fois en 1760 par le français Éli, qu’un
siècle plus tard Van Trœltsch qualifia de charlatan. Le célèbre
chirurgien anglais Astley Cooper la réalisa à quatre reprises en
1800, dont une fois sur un sourd-muet. Un autre Anglais, Hymly,
la pratiqua plusieurs fois sans obtenir d’heureux résultats car
l’amélioration de l’audition ne fut que temporaire. Comme l’expliqua
plus tard Deleau, la cause en était la fermeture secondaire de la
membrane. "C’est là la cause qui a fait renoncer à cette intervention
ceux qui en étaient pour ainsi dire les inventeur". Cette réflexion
explique l’attitude des auristes français qui se lancèrent dans cette
chirurgie, notamment Itard et Deleau.
En 1802, Hyppolite Trucy soutenait
sa thèse à Paris sur Considérations sur la perforation de la membrane
du tympan dans le cas de surdité causée par l’oblitération de la trompe
d’Eustachi (conduit guttural de l’oreille). L’auteur rapportait les
publications de Cooper. Il commençait par rappeler les différents
traitements utilisés tels que vomissements, éternuements, fumigations.
Puis il décrivait la technique de la perforation tympanique selon Cooper
: "L’opération est si peu douloureuse quand elle est faite sur une
oreille saine que les malades n’hésitent jamais à présenter l’autre".
Trucy s’intéressait particulièrement à l’observation de Cooper
concernant un sourd de naissance de 17 ans dont la perforation avait
entraîné une amélioration de l’audition. Il concluait "qu’une partie
des sourds-muets de naissance pourraient, par l’emploi de ce procédé,
être rendus à la Société". Mais il insistait aussi sur la nécessité
de ne pas y avoir recours tant que les autres procédés se sont avérés
inefficaces, et rappelait "le précepte émis par les hommes les plus
recommandables de notre art que le vrai talent consiste plutôt à
éviter une opération, qu’à la faire avec dextérité et succès".
Ce précepte expliquait probablement que l’auteur s’était contenté de
rapporter les travaux de Cooper mais n’avait pas effectué l’intervention
qui était cependant à l’ordre du jour. En effet, l’année suivante,
Marie-Joseph Alard soutenait aussi à Paris une thèse intitulée
Essai sur le catarrhe de l’oreille. Comme Trucy, Allard proposait
l’intervention sans l’avoir effectuée.
Il était difficile à Itard, entouré de
sourds, de ne pas essayer cette intervention. En 1808, il
rapportait cinq observations de perforation de la membrane du
tympan, sans aucun résultat sur l’audition. Ces échecs
n’empêchèrent pas certains "thérapeutes" comme Fabre d’Olivet,
en mal de publicité, d’en vanter les mérites.
Triquet, dans son Traité pratique des
maladies de l’oreille (1857)
en a raconté les circonstances. "Le
premier qui mit en usage cette opération fut un homme étranger à la
médecine, un certain Fabre d'Olivet, après s'être occupé spécialement de
littérature et de politique, il trouva dans les journaux anglais
l'observation d'Astley Cooper…Avec son léger bagage scientifique, il se
mit à parcourir la France sans autre prétention que de guérir tous les
sourds par cette opération. Le nombre de ces succès nous est
complètement inconnu et nous ne pouvons ajouter foi aux résultats
annoncés par ce spéculateur". L'un des ses "succès" connut une
grande publicité. Il concernait un sourd-muet de 15 ans qui était éduqué
depuis 6 ans par l'abbé Sicard, à l'Institution des Sourds-Muets de
Paris. Fabre d'Olivet, qui était alors en délicatesse avec le pouvoir
napoléonien, orchestra la publicité de l'intervention en faisant
adresser par un étudiant un courrier aux rédacteurs de la Gazette de
France qui parut le 3 mars 1811. Il racontait l'histoire du jeune
Rodolphe Grivel, opéré le 7 janvier. "Le 9 janvier, l'organe de
l'ouïe se développe et on connut par des signes non équivoques que
l'enfant entendait. Le 11, la langue commença à se délier, et enfin il
consacra ses premières paroles le 3 février à remercier Dieu". Le
ministre de l'Intérieur, tuteur de l'Institut des sourds-muets, demanda
à l'abbé Sicard de faire une commission d'enquête sur "la nouvelle
intervention". Fabre d’Olivet n’allait pas tarder à sortir son livre sur
sa conception pour rendre l’ouïe aux "enfants sourds-muets de
naissance", mais sans donner la moindre précision sur "son
intervention".Après un tel tapage, Itard se devait
de tenter de nouveau l'opération avec beaucoup d’éclat. Dès le 2 juillet
suivant, il opérait Christian Dietz, âgé de 15 ans, entré à
l'Institution depuis quelques semaines alors qu’il était atteint "d’une
fièvre hectique". Un rapport sur l'intervention d’Itard décrit par deux
membres de l'Institut, Portal (qui, d’après J A Saissy, l’avait proposée
40 ans avant Cooper mais ne l'avait pas réalisée) et Percy, fut publié
dans le Journal de l'Empire du 31 octobre 1811. En fait,
l'opérateur ne se contenta pas de perforer la membrane, mais fit les
jours suivants des injections d'eau tiède pour empêcher la fermeture
secondaire. Dans son traité, Itard a précisé: "L'injection tentée le
quatrième jour avec de l'eau tiède, produisit une douleur vive mais
passagère, dans l'oreille, dans les sinus frontaux et même dans la tête.
Enfin la cinquième épreuve réussit sur l'oreille droite. Une partie de
l'eau injectée s'échappa par la trompe d'Eustache, et coula dans la
bouche. Les injections furent ainsi continuées pendant plusieurs jours,
au nombre de cinq à six par oreille. Alors il survint des maux de tête,
des vertiges, des étourdissements dont je fus d'abord affligé, mais que
je reconnus ensuite pour être les heureux indices de la sensibilité de
l'organe auditif". Les deux membres de l'Institut poursuivirent
ainsi l'observation: "C'est alors qu'on s'aperçut qu'il était
sensible et attentif au bruit de la sonnette de la porte et que ce fut
peu de temps après, c'est à dire vers le 5 août, qu'il entendit la
parole pour la première fois, et comme on le pense, sans la comprendre.
Dietz ayant enfin entendu parler ne put contenir sa joie … Il est hors
de doute que Dietz, ci-devant sourd-muet, n'est plus ni l'un ni l'autre.
… Les commissaires terminèrent leur rapport en disant le fait bien avéré
par eux de la guérison de Dietz est digne d'une sérieuse attention
puisqu'il tend à ouvrir aux malheureux sourds-muets, en général à tous
ceux qui ont perdu l'ouïe, une source d'espérance et de secours toujours
d'un grand intérêt quand même il ne se réaliserait que sur un petit
nombre d'individus".
La fin de l'observation est écrite par
Itard dans son traité: "les organes de la parole ne suivirent pas,
dans le développement de leurs facultés, une progression aussi rapide
que celui de l'audition". La persistance de la fièvre qui avait
motivé son admission à l'institution des Sourds-Muets, accompagnée d'une
dégradation de l'état général, justifia le renvoi de l'enfant à son
domicile où il mourut quelques mois après. Dans son mémoire du 8 juillet
1825, Itard précisait que le jeune genevois nommé Diez détenu depuis
quelque temps à l’infirmerie pour une affection de poitrine… ..fut
renvoyé dans sa famille pour respirer l’air natal, il s’y languit encore
trois mois et s’éteignit dans les derniers degrés de la phthisie
pulmonaire. Peu de temps après la "guérison de Diez", Itard
tenta la perforation de la membrane du tympan sur sept sourds-muets de
l'Institution et sur six autres venant de France et de l'étranger. Aucun
n'eut d'amélioration.
Dans la première intervention rapportée par
Itard, il importe de distinguer l'ouverture de la membrane et les
injections. Il y a tout lieu de penser que les "vertiges et les
étourdissements" n'étaient pas "les heureux indices de la
sensibilité de l'organe auditif " mais bien d'origine vestibulaire.
Ces injections furent pourtant considérées par Saissy comme un progrès
puisqu'il écrivait à propos de l'ouverture de la membrane, "Itard a
ajouté, avec avantage, les injections qu'il porte dans l'intérieur de
l'oreille à la faveur de l'ouverture artificielle". En 1835, Itard
confessait l’avoir "pratiqué un grand nombre de fois dans les cas les
plus favorables, et que dans son ouvrage de 1821, il n’avait pu
rapporter qu’un seul cas heureux qu’il a su depuis avoir été suivi de
récidive".
Peut-on reprocher à Itard dans le contexte
médiatique et scientifique de l'époque, d'avoir pratiqué l'ouverture de
la membrane? S'il ne l'avait déjà fait lui-même, il est fort probable
que Deleau le lui aurait reproché. Dix ans plus tard, Deleau voulut
faire de nouveaux essais. Il utilisa non seulement des "injections" mais
aussi des "cordes à boyaux" pour assurer la permanence de l’ouverture
tympanique et publia, en 1822, ses 31 observations effectuées en
quelques mois. Certes, certaines concernaient des adultes avec
manifestement des pathologies d’oreille moyenne, mais d’autres avaient
été faites chez des enfants ou adolescents sourds de naissance, avec des
oreilles saines. L’opérateur expliquait qu’au cours d’une intervention,
"on entendit les membranes du tympan faire un bruit semblable à celui
d’un parchemin quand on le déchire". Il inventa un instrument
spécial pour permettre une véritable myringectomie partielle afin
d’éviter la fermeture secondaire de la membrane. L’enthousiasme de
Deleau pour la perforation ne dura pas. En 1838, dans ses Recherches
pratiques sur les maladies de l’oreille, Deleau expliquait : "on
apprendra à limiter les essais opératoires que l’on pourrait faire sur
l’oreille, et l’on se rendra compte des accidents survenus à la suite
des perforations suivies d’injections aqueuses et éthérées portées dans
la caisse à l’aide de cette ouverture. Ces procédés dangereux ont plus
d’une fois été suivis, sinon de la mort, du moins d’accidents graves".
À propos des essais de Deleau concernant la perforation de la membrane
pour faire entendre les sourds-muets, Kramer remarquait en 1836: "Cet
auteur, a prouvé, en ne pratiquant plus cette opération, quelle valeur
il attachait à ce moyen de guérison".
Le cathétérisme de la trompe d’Eustache
Connu depuis plus d’un siècle, ce
cathétérisme de la trompe d’Eustache fut la pomme de discorde entre les
deux pionniers de l’otologie, Itard et Deleau. Itard ne fut pas le seul
à l’avoir remise d’actualité. En particulier, Saissy utilisait le
cathétérisme avec des sondes métalliques creuses à double courbure pour
injecter un liquide comme l’eau de mer, en vaporisant ou en introduisant
des fumigations. Dans son Traité des maladies chirurgicales et des
opérations qui leur conviennent (tome 6), Alexis Boyer
décrivait le cathéter sous le nom de siphon, en précisait la taille, la
forme, la mise en place, et les modalités "d’injection d’eau tiède
dans l’oreille interne". La description faite en 1818 par le
professeur de chirurgie pratique et Chirurgien de l’hôpital de la
Charité témoignait d’une certaine expérience.
En 1816, Itard publia dans le Journal
universel des sciences médicales un mémoire sur Les médications
immédiates de l’oreille interne, extrait d’un ouvrage inédit sur les
lésions de l’oreille et de l’audition. Il expliquait : "Il y a
près de 6 ans que je l’ai tentée pour la première fois…Je ne suis pas le
seul, au reste, qui à l’époque actuelle, ait fait revivre avec succès le
cathétérisme et l’injection du conduit guttural. Je sais qu’à Lyon, le
docteur Saissy a suivi la même voie pour arriver à la guérison de
certaines maladies de l’audition". Il rappelait l’historique de
l’intervention, avec la publication de Guyot en 1724 devant l’Académie
des sciences, puis celle de Cleland qui avait montré l’intérêt de la
voie nasale mais dont les sondes avaient l’inconvénient d’être
flexibles. Puis "les chirurgiens de Montpellier qui n’avaient pu
tirer aucun parti de cet instrument, et ne réussirent à injecter la
trompe que lorsqu’ils eurent donné à la sonde une forme solide... En
1755, Wathen est le seul qui ait transmis quelques histoires de guérison
… Le docteur Portal n’en a parlé que pour la déclarer impraticable".
Effectivement, dans son Traité de chirurgie pratique paru en
1768, le célèbre Antoine Portal expliquait que : "il n’est pas
possible d’injecter la trompe d’Eustache soit par la bouche soit par le
nez". En fait, l’auteur ne devait pas avoir une grande expérience
personnelle puisqu’il annonçait au début du chapitre consacré à
l’oreille que "les principaux faits exposés dans ce traité avaient
été publiés dans les ouvrages de Duverney et de Leschevin".
Trucy, dans sa thèse (1802), évoquait "les injections si
recommandées par tous les médecins, mais rarement employées, et encore
plus rarement couronnées de succès". Il concluait : "Les
injections de la trompe gutturale sont donc un moyen illusoire dont on
ne peut raisonnablement attendre aucun succès. Bell les condamne
formellement".
On comprend qu’Itard ait attendu une
dizaine d’années avant de se lancer dans cette intervention, jusque-là
volontiers évoquée mais rarement essayée. Il expliquait que "des
médicaments liquides ne sont pas les seuls que l’on puisse introduire
dans l’oreille interne au moyen d’une sonde. Des corps solides, des
fluides élastiques peuvent concourir à ce genre d’indication". Il
s’agissait, pour le corps solide, d’une tentative de mise en place d’une
bougie dans la trompe, mais elle ne resta pas en place, et de
vaporisations et fumigations pour les corps élastiques.
Itard eut l’occasion de rappeler cette
publication en 1835, lorsque l’Académie de médecine lui demanda de
présenter une critique d’un mémoire de Gairal, chirurgien militaire,
intitulé : Recherches sur la surdité considérée particulièrement sous
le rapport de ses causes et de son traitement. Dans ce mémoire,
l’auteur avait consacré une partie importante au cathétérisme. Lors de
l’exposé qu’il en fit devant l’Académie de médecine, Itard rappela que
lui-même avait montré "l’emploi avantageux des injections gazeuses
faites dans la trompe, tant à l’aide du cathétérisme que sans le secours
de cette opération. Ces injections gazeuses avaient toutes pour
base ou excipient, l’air atmosphérique, chargé de quelques substances
médicamenteuses, à l’état de fumée, ou de vapeur, ou de gaz. Ajoutons
que les insufflations d’air atmosphérique y sont recommandées non
seulement comme un agent de guérison, mais encore comme un moyen de
diagnostic pour reconnaître l’engouement catarrhal de la caisse…
Tel était, sur ce point, trop ignoré de la science, l’état des choses
quand, il y a environ dix ans, M. Deleau vint singulièrement le
modifier, ou plutôt, le réduire à sa plus simple expression ; il ne
conserva des injections gazeuses alors connues, que leur véhicule ; de
sorte que l’air atmosphérique seul devint l’unique matière de ces
insufflations, auxquelles il donna le nom de douche d’air". On
comprend le courroux d’Itard qui voyait Deleau faire une grande
publicité avec le soutien de l’Académie des sciences pour une
intervention qui n’était pas nouvelle à ses yeux.
Dès 1822, Deleau présentait son premier
mémoire sur L’art de sonder la trompe d’Eustachi simplifié
devant l’Académie des sciences, la même année où il publiait son
mémoire sur la perforation de la membrane tympanique. Il prétendait
améliorer l’opération. La simplification était attribuée à l’utilisation
d’une petite sonde en gomme élastique pourvue à l’une de ses extrémités
d’un pavillon d’argent pour y attacher un long fil de soie avec lequel
on la retient en place. Ce n’était pas une nouveauté puisque, dans son
mémoire de 1816, Itard avait expliqué pourquoi il avait substitué à la
sonde flexible recommandée par Cleland, une sonde rigide en argent qu’il
pouvait au besoin entourer d’une bandelette humide de baudruche. "Par
ce moyen, je donnais à cet instrument la douceur de la sonde de gomme
élastique sans avoir l’inconvénient d’un mandrin dont l’extraction ne se
fait jamais sans douleur ni sans risque de déplacer le bec de la sonde".
Il est intéressant de noter que, dans son mémoire, Gairal critiquait
aussi la sonde utilisée par Itard marquée par "le trop peu de courbure".
Le médecin des sourds-muets en convenait et terminait ainsi son rapport
: "Nous devons applaudir aux corrections heureuses que M. Gairal a
fait subir au cathéter…". Il reconnaissait la supériorité de la
sonde de Gairal.
Deux ans après la décision prise de faire
des cathétérismes à tous les enfants de l’Institution en 1825, Itard fut
amené à faire un rapport à l’administration pour en donner le résultat.
Le ministère de tutelle demanda à l’Académie de Médecine de donner son
avis sur ce rapport dit deuxième rapport. Il fut publié en même temps
que le premier rapport de 1825 dans plusieurs journaux médicaux de 1827,
notamment dans la Revue Médicale Française et Étrangère. "Dans ce
rapport, M. Itard rappelle qu’en 1825, l’administration de cette
institution l’invita à faire quelques essais contre la surdi-mutité de
naissance ; jugeant, d’après le petit nombre des sourds et muets guéris,
ou spontanément, ou par art, que cette affection est le plus souvent
incurable, il pensa que les moyens à tenter devaient être sans danger et
sans douleurs pour les malades. Telle était l’injection dans l’oreille
moyenne par la trompe d’Eustache ; par elle on avait guéri des surdités
accidentelles catarrhales, et l’Académie des sciences venait de
proclamer tout récemment un succès dans un cas de surdi-mutité
originelle. M. Itard fit donc des essais sur cent vingt élèves de
l’Institution. Le nombre des injections varie de trois à dix par jour,
et il les répéta pendant un temps qui varia de trois à quinze pour
chaque malade. L’introduction de la sonde ne fut jamais douloureuse ; la
douleur, quand il y en eu, a toujours été l’effet de l’afflux du liquide
; et elle a été d’autant plus vive, que la trompe était plus ouverte,
plus accessible, comme elle l’est chez les sourds et muets complets.
…Aussi, quand cette douleur paraissait d’emblée, M. Itard jugeait
aussitôt le moyen inutile et y renonçait. Ne paraissait-elle au
contraire qu’après plusieurs jours ? Il avait plus d’espoir, et
persévérait. Cette douleur, ou se dissipait au bout de quelques heures,
ou continuait et amenait des maux de tête, des étourdissements,
l’augmentation de la surdité, de la fièvre, enfin quelque fois une
inflammation de l’oreille avec écoulement. Loin de redouter ce dernier
accident, M. Itard le désirait, se fondant sur ce que toutes les
guérisons spontanées de surdi-mutité sont survenues à la suite de
semblables écoulements ; pour le provoquer, tantôt il lui suffisait
d’augmenter la quantité de liquide injecté, ou de le pousser avec plus
de force ; tantôt il fallait le rendre irritant par l’addition d’un peu
de sel marin. Toutefois, M. Itard n’a obtenu de guérison par ces
injections ; il n’a remarqué que deux seules améliorations... M. Itard a
fait ces essais sur près de 200 malades, et les ayant toujours vus
infructueux, se demande pourquoi il a été moins heureux que M. Deleau.".
Or, si Deleau avait utilisé le même procédé d’injection de
liquide pour la "guérison" d’Honoré Trézel rapportée en 1825, il avait
depuis remplacé le liquide par de l’air pour les cathétérismes. Itard
expliquait que l’injection d’air que préconisait Deleau n’était pas
logique "puisque l’air pénètre dans l’oreille moyenne lors des
mouvements de la respiration". D’un autre côté, Itard revendiquait
la paternité de l’injection d’air dans la trompe qu’il utilisait comme
support pour des substances médicamenteuses. Il avait eu des mots
très durs pour Deleau, allant jusqu’à écrire que "cette opération
n’est réellement remarquable que par les récompenses qu’elle a attirées
à celui qui se l’est appropriée". Il contestait les guérisons de
Deleau. Pourquoi avait-il continué à faire ces essais ? Pour
essayer de guérir comme Deleau ? Pour montrer au contraire
l’inutilité de ces traitements ?
À la suite de cette présentation du rapport
d’Itard devant l’Académie de médecine, Deleau adressa aux académiciens
une lettre incendiaire à l’encontre d’Itard. Il y contestait les
compétences du médecin-chef de l’Institution des sourds-muets,
expliquant que sa pratique était vicieuse, qu’il avait négligé d’en
perfectionner la pratique depuis seize ans qu’il en faisait alors que
lui avait inventé le cathéter souple et la "douche d’air". La guerre
Itard-Deleau était ouverte au grand jour et ne cessa qu’avec la
disparition d’Itard. Tous deux avaient raison, mais tous deux furent
perdants. Bien avant Deleau, Itard avait eu recours à des
insufflations tubaires. Deleau avait montré l’intérêt de substituer
l’air aux liquides dans le cathétérisme tubaire, technique qui passa à
la postérité. Il avait perfectionné la technique en utilisant une
pompe et un manomètre dont on peut voir la complexité sur la planche n°2
de son Traité du cathétérisme de la trompe d’Eustachi
paru en 1838. En 1829, l'Académie des sciences avait reconnu l'intérêt
de cette technique : "M. Deleau, considérant que la muqueuse qui
tapisse l'oreille moyenne possède le degré de sensibilité nécessaire
pour supporter sans douleur le contact de l'air atmosphérique, a pensé
que des injections d'air ne seraient nullement dangereuses, et que, par
la différence des bruits qu'elles occasionneraient lorsqu'elles
arriveraient ou non jusque dans la caisse, on pourrait reconnaître si la
surdité dépendait d'un simple rétrécissement ou d'une obstruction de la
trompe". Cette hostilité vis-à-vis d’Itard l’a certainement desservi
lors de la succession.
Dans son Traité du cathétérisme de la
trompe d’Eustachi , Deleau expliquait comment utiliser le
cathétérisme avec la douche d’air pour reconnaître les pathologies de
l’oreille moyenne. Il fallait appliquer son oreille sur celle du patient
et injecter en même temps de l’air à l’aide d’un soufflet "en gomme
élastique garni de deux ailes en ivoire". Plus tard, en 1857, Menière
fit une lecture à l’Académie de médecine sur De l’auscultation
appliquée au diagnostic des maladies de l’oreille, dont le texte
parut dans la Gazette médicale de 1859. Sans citer le nom
de Deleau, il réfutait la possibilité de faire un tel diagnostic par
l’auscultation. Il est intéressant de noter que dans ce même mémoire,
Menière démontrait une notion physiologique fondamentale concernant
l’aération de la trompe d’Eustache : le plus souvent fermée, la trompe
cartilagineuse se mobilise et s’ouvre lors de la déglutition. "Dans
les efforts de déglutition, si l’observateur a l’œil fixé sur le tympan,
il peut reconnaître que, de temps en temps, une certaine quantité d’air
arrive dans la caisse".
Itard reconnut en fait rapidement la
supériorité de la méthode de Deleau puisque dans son éloge
historique par Bousquet lu à l’Académie de médecine en 1839, on découvre
que "secondé par M. Le Dr Berjaud, Itard a essayé les douches d’air,
de 1828 à 1836, sur 238 sourds. Quelques uns ont obtenu un soulagement
momentané ; deux seulement en ont retiré une guérison durable".
Pourquoi Itard a-t-il continué à réaliser ces "douches d’air" alors
qu’il clamait leur inefficacité ? En fait, ce geste considéré
comme inoffensif avait un double objectif thérapeutique mais aussi
diagnostic pour rechercher un catarrhe de l’oreille moyenne. Il
provoquait beaucoup moins d’incident que le cathétérisme avec injection
de liquide.
Que reste-t-il des travaux d’Itard et de
Deleau sur le cathétérisme tubaire ? La "sonde d’Itard" des livres
français date de la fin du XIXe siècle, probablement pour différencier
la sonde métallique creuse, parfois appelée algalie, comme celle
qu’utilisait Itard, de la sonde souple de Deleau ou de la sonde en
caoutchouc durci proposée par Politzer. Mais Itard s’était très
largement inspiré des travaux de ses prédécesseurs. Pendant longtemps,
les cathéters portèrent le nom de leur créateur , notamment Saissy,
Kramer, Menière ou Gairal . Quant à la "douche d’air" de Deleau, elle a
franchi l’épreuve du temps. Un des mérites de Deleau est d’avoir
démontré l’intérêt de l’air sec par rapport à l’air chargé de vapeurs
émollientes ou aromatiques, car il en résultait presque toujours une
augmentation de la surdité, "et il arrivait souvent que les
médications que je cherchais à opérer sur l’organe malade offraient un
résultat contraire à celui que j’attendais..."Les vapeurs que je
jugeais calmantes provoquaient des otalgies et souvent des otites".
Malgré tout, pendant des décennies, des auristes continuèrent à recourir
aux vapeurs de toutes sortes et aux injections de médicaments dans la
trompe. En 1871, Miot faisait encore état de vapeurs d’éther acétique
pour stimuler les surdités nerveuses. Ces injections avaient disparu à
la fin du XIX siècle. Mais en 1901, Marcel Lermoyez estimait que
le cathétérisme avec insufflation d’air "était le moyen le plus
parfait d’exploration et de traitement de l’oreille moyenne". On
comprend que de nombreux sourds-muets y furent souvent soumis, ne
serait-ce qu’à titre diagnostic. Les sondes souples, que Deleau avaient
remises en honneur, furent progressivement délaissées. Bonnafont
trouvait difficile l’ablation du mandrin sans modifier la situation de
la sonde, comme l’avait déjà signalé Itard. Dans son Traité pratique
des maladies de l’oreille paru en 1871, Camille Miot écrivait
à son propos : "Deleau rejeta les sondes métalliques pour employer
les cathéters en gomme élastique avec mandrin. Cette réforme, d’après
l’auteur, devait faire époque dans le traitement des maladies de
l’oreille. Il n’en fut rien". Miot expliquait "qu’elles sont trop
grosses, se détériorent rapidement et sont d’un entretien difficile".
L’ouverture crânienne
Dans une note manuscrite que Menière a
laissée à l’Institution des Sourds-Muets, on peut lire "Mr
Baudelocque dit qu’il guérit sans opération. Il a donc bien
modifié sa méthode car il y a en ce moment dans la maison des
sourds-muets une jeune fille à laquelle il a pratiqué la trépanation
du crâne pour la faire entendre au travers de la cicatrice. Cette
enfant n’est pas moins sourde qu’avant cette opération si grave, si
audacieuse". L’auteur de cette note n’avait pas précisé le prénom de
l’opérateur. Celui-ci avait peut-être eu connaissance des expériences
d’un chirurgien militaire, Périer, résumées dans un article de la
Gazette Médicale du 25 janvier 1834. Ce médecin avait montré
"qu’après trépanation, les oreilles étant hermétiquement bouchées et la
périphérie du crâne libre, la perception des sons s’opère néanmoins, et
d’autant mieux que les ondes sonores sont dirigées perpendiculairement à
la surface de la cicatrice". L’expérience avait été répétée à la
Clinique du baron Larrey, à l’Hôtel des Invalides, en présence de M.
Savart. Un commentateur concluait : "Ce fait demeure encore privé
d’application importante. Si le phénomène était constant chez tous les
sujets, on peut en prévoir une, savoir : l’application du trépan pour
remédier à la surdité acquise et rebelle à tout autre moyen". Ces
expériences furent rapportées dans la deuxième édition du Traité d’Itard
en 1842. Elles marquèrent les esprits puisque Bonnafont évoquait encore
dans son traité de 1861 "l’observation du baron Larrey
concernant l’invalide qui entendait le son par une perforation des os du
crâne". Bonnafont citait aussi dans son ouvrage un certain M.
Beaudelocque, probablement le même que celui évoqué par Menière malgré
la différence d’orthographe ; lors d’une de ses visites à l’Institution
des Sourds-Muets, il lui "avait fait voir un sourd-muet qu’à force de
soin et de patience il était parvenu à faire parler et même chanter
passablement". Mais Bonnafont examina l’enfant avec ses diapasons et
pu conclure "qu’il appartenait à la catégorie des jeunes infirmes qui
jouissent d’un degré suffisant d’audition pour apprendre à parler et
pour entendre la parole". Menière expliquait dans sa note manuscrite
citée plus haut que "la marche suivie par tous les prétendus
inventeurs de méthode curative de la surdi-mutité est toujours la même.
Ils demandent à produire des enfants déjà guéris, avec des
certificats de complaisance, mais sans aucune garantie".
Il n’est pas improbable qu’il y ait eu des
ouvertures mastoïdiennes pour faire entendre des enfants sourds-muets.
Dans son Traité de 1821, Itard a jugé l’ouverture mastoïdienne "inutile
et dangereuse" . Les incitations à intervenir ne manquaient pas. En
1838, Jean Eugène Dezeimeris avait fait paraître un mémoire
intitulé "De la perforation de l’apophyse mastoïde dans diverses
affections de ses cellules et dans quelques cas de surdité" dans l’Expérience,
journal de médecine et de chirurgie publié par cet auteur et Émile
Littré. L’analyse de ce mémoire parue dans les Archives Générales de
Médecine peu de temps après est intéressante. Elle "rappelle
qu’Itard a rapporté trois exemples de perforation de la mastoïde et
qu’il y a eu un insuccès, un succès, et une mort. Il faudrait donc
conclure avec Itard que l’on doit s’abstenir de pratiquer la perforation
de la mastoïde mais tel n’est pas l’état de la science et le mémoire de
M. Dezeimeris le prouve surabondamment".
En fait, le zèle des thérapeutes proposant
d’ouvrir la mastoïde avait certainement été ébranlé par la fin tragique
du médecin du roi du DanemarK. Bonnafont condamnait cette intervention.
À son propos, il a écrit : "Si on lit avec quelque attention les
observations qui ont été publiées sur la trépanation de l’apophyse
mastoïde, on s’aperçoit que, à l’instar de la perforation du tympan,
l’empirisme seul a dirigé la main des chirurgiens ; de même que la plus
grande incertitude régnait dans leur esprit avant l’opération, de même
ils ont été très étonnés des quelques succès qu’ils en ont retirés ; car
nulle part il n’est fait mention des cas où l’opération a été faite avec
chance de réussite".
Topiques de l’oreille
De tout temps, l’oreille a attiré les
topiques. En particulier, la nature ayant horreur du vide, il est
tentant de mettre dans le conduit auditif externe les médications les
plus diverses. Certains avaient des recettes secrètes. Itard a raconté
comment un médecin naturaliste, Félix Merle, prétendait avoir guéri deux
élèves à l’Institution des Sourds-Muets de Bordeaux par l’instillation
matin et soir d’une goutte d’une "eau de sa composition" dont il
refusait de donner les composants. Itard dut attendre la disparition du
confrère bordelais pour pouvoir acheter la recette du traitement
miraculeux. Il s’agissait "d’une décoction à base de vin blanc"
qui s’avéra sans aucun effet bénéfique.
Pendant une bonne partie du XIXe siècle, la
voie d’introduction allait bien au-delà du conduit auditif pour
permettre une action en profondeur. Ce fut parfois une indication de la
perforation de la membrane du tympan. De même, l’ouverture de la
mastoïde a pu se justifier pour introduire en profondeur de l’oreille
des agents médicamenteux, aussi bien liquides que gazeux. C’est surtout
la voie du cathétérisme tubaire qui a eu les préférences car elle
permettait l’introduction en profondeur des liquides et des vapeurs de
toutes sortes avec le minimum de traumatisme. Itard y eut beaucoup
recours. "La fumée de tabac, de café torréfié ou de feuilles de rue
desséchées, ainsi que des vaporisations d’éther, m’ont servi très
souvent à traiter différentes espèces de surdité, et plus d’une fois
avec succès". Dans son Traité pratique (1857), Triquet
conseillait de traiter les surdités sans lésion notable apparente de la
façon suivante : "Injecter des vapeurs d’eau tiède, émollientes ou
médicamenteuses, par la trompe, de manière qu’elles séjournent dans la
caisse assez de temps pour pénétrer par endosmose, à travers la
membrane de la fenêtre ronde, dans les cavités labyrinthiques
desséchées". Triquet utilisait volontiers une "solution de
potasse caustique", répétant les injections pendant des semaines,
avec des "solutions de moins en moins étendues, à mesure que les
trompes s’habituaient à l’influence irritante de la potasse". Il
évoqua dans son Traité (1857) : "quelques observations relatives à
deux sourds et deux sourds-muets, traités avec un véritable succès, par
(sa) méthode des injections potassiques dans l’oreille moyenne".
Un des enfants reçut ainsi, "pendant six mois, dix huit injections de
potasse étendue."
L’éther avait la réputation d’agir sur les
surdités nerveuses. On pouvait l’utiliser en vapeur pour le
cathétérisme, ou en instillations dans le conduit auditif, quel que soit
l’état de la membrane du tympan, comme l’a expliqué Menière en 1860. En
fait, la douche d’air de Deleau s’est progressivement substituée au
cathétérisme médicamenteux.
L’électricité
C’est probablement le traitement dont
l’utilisation a duré le plus longtemps, car il apparaît dès le milieu du
XVIIIe siècle et atteignit le XXe siècle.
Le caractère occulte de ce fluide trouvait logiquement sa place pour
traiter des maladies tout autant mystérieuses telle que la "surdité
nerveuse". Plusieurs traités d’électricité médicale expliquèrent dès le
XVIIIe siècle les bienfaits de l’électricité. Pierre Jean Mauduyt de
la Varenne fit paraître en 1784 des extraits d’un Mémoire sur les
différentes manières d'administrer l'électricité et observations sur les
effets qu'elles ont produits présenté devant la Société royale de
médecine. Dans son traité De l’électricité médicale édité
en 1803, Joseph Aignan Sigaud de la Fond expliquait
comment il soignait la surdité en électrisant par voie d’étincelle,
d’insufflation ou de commotion. Selon les cas, le courant
passait du conduit à la mastoïde ou à l’autre oreille quand ce n’était
pas la bouche. Pour cet auteur, l’électricité avait "pour avantage
qu’elle peut seule combattre avantageusement les différentes causes
contre lesquelles on est obligé, dans la pratique ordinaire, de varier
la nature des médicaments". Elle avait aussi un autre avantage,
c’était de permettre d’électriser sans connaissance médicale. Le
Bouvyer Desmortiers expliquait dans son Mémoire (1800) que pour
tenter de guérir la surdité naturelle on avait tenté "les breuvages
amers, les purgatifs, les vésicatoires, les fumigations, les injections
" ; il fallait "ou renoncer, ou puiser dans une source moins commune
le principe régénérateur dont il avait besoin. Ce principe est
l’électricité". Il prétendait avait rendu l’ouïe à une
sourde-muette, mais si on en croit Kramer, quelque temps après la
"guérison", l’enfant se trouvait dans le même état qu’avant. Itard et
Deleau n’y croyaient pas. Pour Kramer, "cet agent est le moins
efficace de tous ceux que l’on a vanté". En 1857, Triquet constatait
qu’il voyait encore des personnes inutilement traitées par
l’électricité. Pour lui, "ce fut surtout entre les mains de
physiciens et de personnes étrangères à la médecine que l’électricité
produisit des merveilles". À la même époque, des célébrités comme le
neurologue Duchenne de Boulogne ou le chirurgien Jobert de
Lamballe recouraient à l’électricité pour tenter de guérir la
"surdité nerveuse".
Jules Ladreit de Lacharrière, dans
l’article sur la surdité du Dictionnaire encyclopédique des sciences
médicales, précisait que "on a songé depuis longtemps à l’emploi
de l’électricité pour réveiller la sensibilité auditive. Il semble en
effet naturel que cet excitant si merveilleux du système nerveux doive
faire cesser la surdité lorsqu’elle n’est due qu’à l’affaiblissement du
nerf de l’audition". Il constatait : "l’emploi de l’électricité
fait d’une manière empirique a donné des résultats très divers. C’est
ainsi que Duchenne a pu rapporter un certain nombre d’améliorations même
chez des sourds-muets de naissance, alors que des médecins comme Itard,
Kramer, pensent que l’électricité ne peut donner que des résultats très
incertains dans les maladies d’oreille".
Dans le Traité théorique et pratique des
maladies de l’oreille et du nez, de Miot et Baratoux (1884)
,
on trouve la description des techniques de Duchenne de Boulogne et de
Jobert de Lamballe. La technique différait selon qu’on avait recours à
l’électricité statique ou dynamique. Pour électriser avec l’électricité
statique, "on place le malade sur un tabouret isolant ; puis après
l’avoir fait communiquer avec la machine, on lui tire des étincelles de
la région auriculaire ou du conduit auditif externe au moyen de
l’excitateur qu’on éloigne davantage de la surface électrisée". Avec
l’électricité dynamique, les courants faradiques n’étaient plus utilisés
"parce qu’ils produisent parfois des accidents graves à cause de
l’impossibilité de mesurer leur intensité". Avec le courant continu,
"Jobert de Lamballe fichait à travers le tympan un pôle qui avait la
forme d’une aiguille à acupuncture, et l’autre dans la trompe
d’Eustache". L’électrode de la trompe, en argent, était placée à
l’aide d’un cathéter tubaire en caoutchouc durci ou, en la protégeant
par un fil de soie enroulé, dans un cathéter en métal. Les techniques
variaient quelque peu selon les opérateurs, mais elles ne différaient
guère dans leur principe de celles utilisées par Mauduit de la Varenne
ou Le Bouvyer Desmortiers près d’un siècle avant.
À l’étranger, l’électricité a eu aussi des
adeptes. Von Trœltsch, en 1868, au chapitre "surdi-mutité" de son
Traité pratique des maladies de l’oreille, expliquait que "la
thérapeutique des maladies de l’oreille n’est pas assez riche pour que
nous ne cherchions pas à augmenter la somme des moyens de traitement,
quelle que soit la source d’où elle vienne". Il n’hésitait pas à
recourir à l’électricité. Il déclarait avoir souvent eu recours à la
faradisation. Cette électrisation provoquait "des sensations
acoustiques, des bouillonnements, ou une douleur vive lancinante dans
l’oreille". Quelques années après, Urbantschitsch, professeur
d’otologie à Vienne, pensait que le traitement de la surdité par
l’électricité était devenu scientifique et que, chez l’enfant
sourd-muet, la galvanisation permettait parfois de "ramener la
perception des voyelles".
Médecine ou expérimentation ?
Pendant une grande partie du XIXe siècle,
de nombreux enfants sourds-muets furent soumis à des thérapeutiques
agressives dans l’espoir d’améliorer leur audition. Ces traitements chez
des enfants, dont les séquelles furent rapportées notamment par Menière
et Triquet, paraissent actuellement révoltants. Ces enfants furent les
victimes des progrès de l’otologie naissante appliquée aux adultes alors
que leur surdité était inaméliorable lorsqu’elle ne s’associait pas à
une atteinte de l’oreille moyenne. Mais il fallut des décennies pour
bien différencier les différents types de surdité, leurs causes dont
certaines pouvaient bénéficier de soins. Devait-on rester indifférent
devant la surdité de ces enfants ? Devait-on tenter les nouvelles
thérapeutiques ? Devait-on laisser les charlatans ou les "philosophes
guérisseurs" comme Le Bouvyer Desmortier ou Fabre d’Olivet être les
seuls "à faire quelque chose"? Dans sa lecture académique en 1860 sur "De
l’expérimentation en matière de surdi-mutité", Menière concluait
après vingt-deux ans de vie passée avec les sourds-muets : "Les
malades chercheront toujours à être guéris, les guérisseurs prôneront
toujours un remède nouveau plein d’espérances trompeuses, et les parents
voudront toujours arracher leurs enfants au malheur qui les accable".
Le premier médecin à être confronté à une
telle situation dans une institution fut Itard. Il est donc logique
qu’il se soit égaré à plusieurs reprises. Faut-il pour autant en faire
le responsable de tous les débordements thérapeutiques sur les
sourds-muets au XIXe siècle ? Les reproches faits à Itard concernant ses
essais thérapeutiques ont probablement été induits par les violentes
critiques à l’encontre de ses conceptions sur l’intelligence, le
psychisme et même la moralité des sourds-muets formulées au grand jour
dès sa disparition. Ferdinand Berthier, doyen des professeurs de
l’Institution, lui-même sourd-muet de naissance, rédigea un mémoire
intitulé Sur l’opinion du Docteur Itard relative aux facultés
intellectuelles et aux qualités morales des sourds-muets. Réfutation
présentée aux Académies de médecine et des sciences morales et
politiques. Avant d’être édité sous forme d’un livre de 108 pages en
1852, ce mémoire avait été déposé à l’Académie de médecine en novembre
1840, où une commission était en train de réaliser la deuxième édition
du Traité des maladies de l'oreille d'Itard. Berthier attendait
probablement une prompte réprobation des propos d’Itard. Mais les deux
Académies jugèrent que cette demande n’entrait pas dans le cadre de
leurs compétences.
Au fil des ans, une bonne partie du
contentieux de la "communauté des sourds-muets", contre les médecins qui
voulurent considérer la surdi-mutité comme une maladie nécessitant des
soins, s’est concentrée sur Itard. On en retrouve certains éléments dans
le livre d’Harlan Lane Quand l’esprit entend. Cet ouvrage
passionnant, édité en 1984 et traduit en français en 1991, a pour
deuxième titre Histoire des sourds-muets. Pour "présenter
l’opinion des sourds avec autant de clarté et de force possible",
l’auteur parle au nom de Laurent Clerc "chef de file intellectuel des
communautés sourdes française, puis américaine". Cette
autobiographie en partie imaginaire permet à l’auteur de formuler des
critiques contre les "thérapeutiques " d’Itard. Pour bien jauger ces
critiques, il importe de placer ces "soins" dans leur contexte
historique.
Les "décharges électriques dans les
oreilles "? Elles dataient du siècle précédent et furent utilisées
pendant tout le XIXe siècle.
Les Moxas ? Mais Itard n’avait fait que
suivre les conseils de son maître Larrey qui en vantait les mérites.
Itard rapporta l’observation d’un mendiant
qui recouvra l’audition après avoir reçu "un coup de bâton sur
l’occiput qui fractura l’os en plusieurs endroits". Mais a-t-il
vraiment essayer "de fracturer le crâne de quelques élèves en les
frappant juste derrière l’oreille avec un marteau pour améliorer leur
audition"? Était-ce plus simplement une ouverture de la mastoïde,
d’ailleurs exceptionnellement exécutée par Itard qui la trouvait
"inutile et dangereuse"?
Le cathétérisme tubaire "abandonné parce
qu’impraticable et inefficace"? Mais comme l’a écrit Itard, "(il
n’a) pas été le seul à faire revivre le cathétérisme et l’injection
du conduit guttural de l’oreille" puisque Boyer, Saissy
l’utilisaient à la même époque. Et c’est bien parce qu’il fut
littéralement talonné par Deleau qu’Itard entreprit en 1825 "cette
série d’interventions sur près de 200 enfants".
Christian Dietz mourut-il de la perforation
tympanique ? Comme l’a précisé Itard dans son mémoire de 1825, il était
entré à l’infirmerie pour une affection chronique de poitrine, et mourut
chez lui quelque mois après de tuberculose pulmonaire.
Il est curieux de constater que les
reproches concernant les "thérapeutiques" d’Itard ont épargné Deleau. Et
pourtant, il n’hésita pas à reprendre les essais de perforation
tympanique dont Itard avait montré l’inutilité. Il publia des résultats
très contestables concernant le cathétérisme tubaire qui ne furent pas
sans conséquences désastreuses pour les sourds-muets en réactivant de
faux espoirs et en incitant à de nouveaux essais. D’ailleurs les pairs
de Deleau ne se sont pas privés pour le critiquer violemment, qu’il
s’agisse de Menière, de Bonnafont, de Triquet. En revanche, tous ces
auristes distingués ont vanté les mérites et les qualités médicales
d’Itard. Deleau avait su séduire l’Académie des sciences, mais il
n’avait pu convaincre le Conseil d’administration de l’Institution des
Sourds-Muets pour accéder au poste de médecin. Son animosité contre
Itard avait-elle été le seul élément à jouer ?
Conclusion
Lorsque Itard devint médecin de
l’Institution des Sourds-Muets de Paris en 1800, il se trouva devant une
tâche immense car il n’avait pratiquement aucune référence pour se
guider. Il dut littéralement défricher une otologie balbutiante. Il est
donc à bon droit considéré comme un des fondateurs de la médecine
moderne des oreilles. Son travail de pionnier a eu aussi pour champ
d’activité la psychiatrie. Ayant réalisé la première psychothérapie d’un
enfant autiste et su identifier le mutisme par la lésion des
fonctions intellectuelles dans un mémoire présenté devant l’Académie
de médecine en 1828, il est aussi considéré comme un des fondateurs de
la pédopsychiatrie.
La surdi-mutité fut le moteur du
développement de l’otologie pendant une bonne partie du XIXe siècle. Les
sourds-muets en furent les victimes. Les cicatrices ne furent pas
seulement physiques ; elles sont encore très sensibles. L’histoire de la
médecine apprend que la "Vérité" n’existe pas mais qu’on va d’erreur en
erreur vers la vérité.
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