médecine-odontologie
pharmacie-biologie-cosmétologie
histoire de la santé
RECHERCHE
       LIMITER AU SITE BIU SANTE    

Bibliothèque numérique Medic@

Un travail inconnu de Daremberg

par Danielle GOUREVITCH
École Pratique des Hautes Études, Paris
dgourevitch@noos.fr

Le dossier Orfila à l’Académie de Médecine contient aussi une lettre adressée à un M. Martinet : « Paris, ce 6 avril 1843 (et ajouté entre parenthèses : « Rue Saint-Jacques, 223 ») Monsieur [28], J’ai fait faire par Mr Daremberg la bibliographie des poisons ; il y aura une feuille ; j’enverrai samedi matin la moitié de la copie ; l’autre moitié vous sera remise lundi prochain par Mr Daremberg, dont je vous enverrai l’adresse [29]. Je vous prierai de faire composer le tout de suite et d’envoyer l’épreuve à Mr Daremberg avec prière de le corriger et de vous le renvoyer de suite. J’espère que vous pourrez avoir le bon à tirer au plus tard Mercredi prochain et par conséquent la publication n’éprouvera pas de retard sensible. Bien entendu que cette feuille sera placée immédiatement après la préface et la table du tome 1er. La pagination pourra être faite en caractères romains. Je compte sur votre obligeance pour faire composer promptement cet opuscule qui donnera, je l’espère, quelque valeur à l’ouvrage. Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée. Orfila ».

Ce travail est la quatrième édition, revue, corrigée et augmentée, du Traité de toxicologie, éditée chez Fortin, Masson et Cie, en 1843. Orfila, il faut bien l’avouer, n’a rien compris au fond à cette nécessité d’un éclairage historique de ses recherches, mais il a laissé faire en cédant à Daremberg, lui-même féru de bibliographie et peut-être poussé par la publication très récente de l’ouvrage de Ludwig Choulant, Handbuch der Bücherkunde für die ältere Medicin, Leipzig, Leopold Voss, 1841, pour lequel il a très longtemps - avec son ami anglais Alexander Greenhill [30] - envisagé un complément et une traduction. Cette bibliographie de 15 pages (XVII-XXXII) représente donc un travail inconnu de Daremberg à inclure dans sa bibliographie [31]. Ce travail de jeunesse n’est pas parfaitement présenté, et par exemple Daremberg n’a pas de politique pour la présentation des prénoms : A. Paré, mais Grévin (Jacques), ou pas de prénom du tout pour Anglada ; ou encore il oublie quelquefois la ville de publication, ce qu’il n’aurait pas laissé passer dans des travaux ultérieurs. Mais la bibliographie chronologique est raisonnée, avec des justifications si nécessaire, et un découpage raisonné et raisonnable en quatre parties, « Des poisons en général », « Poisons végétaux », « Poisons animaux », « Poisons minéraux ». Elle est au fait des publications anglaises et surtout allemandes [32] ; elle est à jour, avec des titres de 1842 et même de 1843, dont un du J. Bonjean rencontré au paragraphe précédent, Faits chimiques et toxicologiques relatifs à l’empoisonnement par l’acide prussique. Orfila n’y figure pas, ce qui ne peut résulter que d’une convention entre l’auteur officiel et son nègre : pour une fois il faut peut-être préférer la formule anglaise de ghost-writer !

Daremberg, né en 1817, a alors 26 ans ; outre sa thèse (1841), sur laquelle nous reviendrons, il a publié un grand livre de traduction, Hippocrate, Le Serment, La Loi, De l’Art, Du Médecin, Prorrhétiques, Le Pronostic, Prénotions de Cos, Des Airs, des eaux et des lieux, Epidémies livres I et III, Du Régime dans les maladies aiguës, Aphorismes, Fragments de plusieurs autres traités, traduits du grec sur les textes manuscrits et imprimés, accompagnés d'introductions et de notes, Paris, Lefèvre, octobre 1843, 566 p., in 12°. Il n’est pas encore bibliothécaire de l’Académie, mais il désire le devenir : il ne peut donc qu’être heureux de se faire valoir auprès de l’académicien-auteur.

Né de parents inconnus, néanmoins mystérieusement financé, et visiblement protégé par la famille de Broglie, il ne tire pas vraiment le diable par la queue, mais vit très étroitement, exerçant des fonctions médiocrement payées de médecin des écoles et des bureaux de bienfaisance. Il désire donc se rendre nécessaire, et il a raison puisqu’il deviendra bibliothécaire de l’Académie trois ans après, en 1846, et il est bien probable que ce geste envers l’illustre Orfila y a été pour quelque chose. À l’Académie, il amorcera de sérieuses améliorations jusqu’à ce qu’une réduction de salaire, décidée à la faveur d’une de ses missions officielles à l’étranger [33], lui fasse quitter la place pour la Mazarine (1849), où il restera jusqu’à la fin de ses jours. Il ne sera membre correspondant libre de l’Académie qu’en 1868, donc vingt-cinq ans après ce service rendu, et bien d’autres, y compris hors de l’Académie de médecine! Mais enfin, il avait atteint son but. Ce document permet donc d’ajouter cette bibliographie des poisons à la bibliographie personnelle de Daremberg.

Je voudrais donner un autre exemple de l’insistance de cet historien convaincu auprès des savants pour les persuader que l’abord historique est une nécessité, en présentant son prêche auprès de Claude Bernard (1813-1878). Vingt ans après cette intervention après d’Orfila, Daremberg récidivera en effet, en s’adressant cette fois à l’illustre physiologiste pour qu’il donne un éclairage historique à son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale [34]. Le rapprochement entre des notes bernardiennes conservées aux Archives du Collège de France et une lettre du 1er août 1862, envoyée par Daremberg à son illustre ami [35], en fournit la preuve : Daremberg, alors l’un des bibliothécaires de la Mazarine nous l’avons dit, en vacances au Mesnil-le-Roy où il possède une maison de campagne non loin de celle de Littré, essaie de le persuader, alors qu’il rédige à Saint-Julien-en-Beaujolais, d’éclairer sa lanterne en se reportant à tel et tel passage des Administrations anatomiques de Galien [36], ou à la rigueur aux pages 13 et 80 de sa thèse de médecine [37]. Bernard sentait bien qu’en effet, ce serait une bonne chose que de compléter ses propres connaissances par une telle lecture, mais l’a-t-il fait ? Mirko Grmek, dans l’enthousiasme de ses premiers travaux sur Claude Bernard, y croyait dur comme fer [38]; en réalité Daremberg lui a forcé la main, et le savant du Collège ne s’est reporté qu’à la thèse de l’érudit et au Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne, dirigé par Dezeimeris, Paris, 1828-1839.

Quand on connaît l’obstination de Daremberg en faveur de la bonne cause, celle de l’intégration de l’histoire de la discipline comme part constitutive de celle-ci, le rapprochement de ces deux exemples est fort significatif : il est très difficile de persuader le savant qui fait la science en allant de l’avant de regarder aussi en arrière.

28 C’est-à-dire probablement le chef de la fabrication de l’éditeur.
29 C’est l’adresse de la rue Saint-Jacques ajoutée entre parenthèses.
30 Pour cette collaboration, cf. GOUREVITCH D. - Charles Daremberg, William Alexander Greenhill et le 'Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales" en 100 volumes. Histoire des sciences médicales, 1992, 26 (3), 207-213. - La traduction des textes scientifiques grecs ; la position de Daremberg et sa controverse avec Greenhill. Bulletin de la société des antiquaires de France, 1994, 296-307. - Un livre fantôme : le Galien arabe de Greenhill, Les voies de la science grecque, ed. D. Jacquart, Droz, Genève, 1997, 391-445.
31 Bibliographie déjà publiée en 2003 par mes soins avec la collaboration d’Henri Ferreira, sur le site internet de la BIU Santé.
32 Daremberg en effet ignorait cruellement l’anglais, mais avait appris l’allemand lors de ses études secondaires au petit séminaire de Plombières-lès-Dijon.
33 Cette fois il s’agit d’une mission en Italie, en compagnie de Renan, cf. La mission de Charles Daremberg en Italie (1849-1850), Mémoires et documents sur Rome et l'Italie méridionale, n.s. 5, manuscrit présenté, édité et annoté par D. GOUREVITCH, Centre Jean Bérard, Naples, 1994.
34 GOUREVITCH D. - Claude Bernard lecteur de Galien ? (d’après des notes conservées au Collège de France). Transmission et ecdotique des textes médicaux grecs,Actes du IVe colloque international, Paris, 2001, edd. A. Garzya et J. Jouanna, Napoli, M. d’Auria editore, 2003, 173-185.
35 GRMEK M. - Claude Bernard et les Daremberg. Histoire des sciences médicales, 1999, 33, 217-222.
36 Cet ouvrage passionne tout particulièrement Daremberg ; cf. GOUREVITCH D. - Un livre fantôme: le Galien arabe de Greenhill. Les voies de la science grecque, éd. D. Jacquart, Droz, Genève, 1997, 391-445.
37 DAREMBERG Ch. Exposition des connaissances de Galien sur l’anatomie, la physiologie du système nerveux. Thèse, Paris, 1841, 222.

 

12, rue de l'Ecole de Médecine - 75006 PARIS - Tél. 01.76.53.19.51 - Fax. 01.44.41.10.20 - Contact : info-hist@biusante.parisdescartes.fr

La BIU Santé est
un service
des universités