Les auteurs français du XVIIIe siècle, Fauchard
en-tête, ont fait de l’odontologie une véritable spécialité scientifique
et lui ont assuré une suprématie incontestable. Les ouvrages du fonds
Fauchard présentés et mis en ligne sont les plus connus et les plus
prestigieux ; ils ne doivent pas faire oublier tous les autres qui n’ont
fait qu’informer et simplifier les données des premiers. Rappelons que
ces auteurs, « experts dentistes », sont peu nombreux et essentiellement
présents à Paris. Pour une population parisienne, variant selon les
estimations entre 550.000 et 700.000, on compte tout au plus une
trentaine d’experts à Paris en 1763 et une vingtaine en 1787 ; pour
l’ensemble des plus ou moins grandes villes de province, Lyon, Rennes,
Dijon, Sens, Toulouse, Nancy, un peu plus d’une dizaine.
En plus de leurs ouvrages, ils forment à grands frais de futurs
experts, vendent des préparations et des médicaments : c’est
probablement le plus clair de leur activité. La plupart bénéficient de
très hauts revenus. Ils dénigrent les charlatans, les empiriques ou les
arracheurs de dents, mais à qui d’autres les gens du peuple ou des
campagnes auraient-ils pu s’adresser pour les soulager d’un mal atroce ?
Ceux-là mêmes étant bien trop rares et bien trop chers.
À partir de la deuxième moitié du siècle, un intérêt
grandissant se dessine pour les sciences et en particulier pour la
médecine ; ceux qui savent lire vont pouvoir s’informer et bénéficier
d’éventuels conseils grâce à cette production spécialisée. L’odontologie
a tenu sa place à côté des ouvrages ayant trait à la santé et les a
parfois précédés. De Fleurimont à l’orée du siècle avec ses
Moyens de conserver les dents belles et bonnes (1682) puis
Geraudly avec L’art de conserver les dents (1737) inaugurent
ce courant. Cinq années après le très remarquable Essai sur
les maladies des dents (1743) de Bunon, véritable précurseur
de la prévention et de l’odontologie chez les enfants, William
Cadogan publie en Angleterre An essay upon nursing (1748)
appelé à combattre une notoire mortalité infantile en Angleterre à peine
supérieure à celle de la France. Juste un an après les Recherches et
observations sur toutes les parties de l’art du dentiste d’Étienne
Bourdet (1752), Le Monnier publie une Dissertation sur les
maladies des dents avec les moyens d’y remédier et de les guérir. À
partir de 1759, après le succès de Bourdet pour ses très complets
Soins faciles pour la propreté de la bouche et la conservation des dents
vont fleurir d’autres ouvrages ; peu novateurs, chacun des auteurs
n’oubliera cependant pas de vanter la supériorité de son élixir
personnel. En 1761, on a Drouin à Strasbourg (Sur les maladies
des dents), Duroselle à Paris (Traité utile au
public, où l’on enseigne la méthode, les moyens d’entretenir la bouche
en bon état ; d’obvier aux maladies des dents et des gencives et d’en
assurer la conservation) ; puis en 1764, Beaupréau
(Dissertation sur la propreté et la conservation des dents),
en 1766, Leroy de la Faudignère (Manière de prévenir et guérir
les maladies des gencives et des dents), tous les deux à Paris. Au
même moment, Samuel-Auguste Tissot en 1759, avec De l’onanisme,
(on en verra plus tard l’influence chez Laforgue) puis, en 1763 avec son
Avis au peuple sur sa santé, les deux, maintes fois réédités,
ouvre la voie à ce qui deviendra un véritable best-seller : La
Médecine domestique en quatre volumes de William Buchan ;
entre 1775 et 1778, J. D. Duplanil, médecin ordinaire du
Comte d’Artois, la traduit de l’anglais et, très imprégné à la fois de
S. A. Tissot et de l’Émile de Rousseau, augmente considérablement
l’ouvrage d’importantes notes personnelles sur l’état social et
sanitaire de la France. Dans cette Médecine domestique, on trouve
également tout ce qui peut être utile pour soulager une odontalgie et on
y assure que le meilleur moyen de prévenir les douleurs est de les
tenir propres etc. Au même moment, Botot publie ses Moyens
faciles et sûrs de conserver les dents (1777) puis son Avis au
peuple sur les soins nécessaires pour la propreté de la bouche et la
conservation des dents (1789) ; il assure clairement le lecteur de
mettre un chacun à portée de veiller lui-même à la conservation de
ses dents, sans le secours des instruments, sans le concours des
dentistes, à la seule condition d’utiliser son « eau balsamique et
spiritueuse » qui deviendra l’eau de Botot encore connue de nos jours.
Jules Ricci publie à Reims Réflexion sur la conservation des
dents, les maladies qui les affectent et les remèdes qui leur
conviennent (1780). Ces ouvrages, pour certains de peu de pages,
sont pour la plupart réédités ; on voit par là l’émulation régnant entre
les auteurs des ouvrages médicaux qui intègrent le « dentaire » et les
dentistes.
Rappelons également qu’entre 1751 et 1765 paraissent
progressivement et non sans difficultés les dix volumes de
l’Encyclopédie, ou, Dictionnaire raisonné, des sciences, des arts
et des métiers, recueilli des meilleurs auteurs etc. de Diderot
et d’Alembert. Deux auteurs traitent principalement de la
partie dentaire : un érudit, Tarin, fait plus souvent référence à
Galien ou à M. de la Hire et le chirurgien, Antoine Louis qui, à
propos des instruments, cite Fauchard, recommande surtout Garengeot
et évoque Bunon à la rubrique érosion. La chirurgie dentaire est
totalement absente et l’on peut s’étonner qu’aucun de nos éminents
experts intégrés dans l’Académie royale de chirurgie n’ait été sollicité
pour participer à l’Encyclopédie.
Durant cette seconde partie du XVIIIe siècle, les
mœurs évoluent : apparaissent des conseils
de diététiques, de propreté, celle-ci n’étant plus à visée sociale mais
personnelle. Au changement quotidien de linge va s’ajouter l’usage de
l’eau. Buchan, dans son 1er tome de la Médecine
domestique consacré aux « Principales causes des maladies » écrit
pour la première fois un important chapitre sur la propreté et en
particulier sur celle du corps : une personne doit faire fréquemment
usage des bains, encore plus efficace si l’on fait dissoudre dans
l’eau un peu de savon ; se laver tous les jours les mains, le
visage et sur-tout les pieds (p. 296). Son chapitre sur la contagion
est tout aussi capital, même s’il n’est encore question que d’infection
miasmatique : Ils (les médecins) doivent éviter autant que
faire se pourra, de respirer l’air qui sort de la poitrine du malade.
Les gardes et les Médecins ne doivent jamais aller dans le monde, sans
avoir changé d’habits ; sans s’être lavé les mains, le visage ;
autrement, si la maladie est contagieuse, ils la répandront
indubitablement par-tout où ils iront (p. 315-316). Les
progrès de la physique et de la chimie, les découvertes du rôle de
l’oxygène par Lavoisier (1777) déclenchent une prise de
conscience des dangers sanitaires. La notion d’infection et de contagion
d’origine atmosphérique s’établit, mais la notion de propagation de
l’infection des maladies par contact, n’est pas encore réellement
inscrite dans les esprits, en dépit de ceux qui l’avaient déjà évoquée,
tel Voltaire à propos de l’Hôtel-Dieu où règne une contagion
éternelle, où les malades entassés les uns sur les autres, se donnent
réciproquement la peste et la mort (1768, lettre à M. Paulot).
En 1775, Vicq d’Azyr est nommé « commissaire général aux
épidémies » pour établir des bilans sanitaires dans chaque province;
progressivement l’urbanisme se développe (élargissement des rues,
éloignement du centre des hôpitaux, des prisons et des cimetières).
D’après Benoît Garnot, la mortalité des enfants de 1 à 10 ans baisse
d’un tiers entre 1760 et 1790. L’espérance de vie passe de 30 ans en
1700 à 40 ans à la fin du siècle. La Gazette de santé est créée
en 1773 pour diffuser le savoir médical jusque dans les campagnes et
surtout dénoncer les méfaits de la malpropreté ; une volonté politique
d’information pédagogique est en route ; une vingtaine d’années plus
tard, Mahon reprendra l’idée un peu différemment mais toujours dans un
souci d’information tant pour les praticiens que pour les patients
(publier les différens cas critiques qui seraient venus à leur
connaissance).
La création d’une chaire d’hygiène et de physique
médicale à la faculté de médecine de Paris, en 1794, confiée à
Jean-Noël Hallé, va faire évoluer le concept même d’hygiène ;
jusqu’alors le sommeil, l’exercice, les aliments, l’air, l’excrétion,
les passions de l’âme constituaient la santé (Pierre Sue, Discours
sur l’influence de l’hygiène dans la cure des maladies chirurgicales,
1790). L’hygiène devient l’ensemble des
dispositifs qui vont devoir favoriser le maintien de la santé. Le préfet
Dubois fonde également le Conseil d’hygiène et de salubrité de Paris
(enquêtes épidémiologiques, contrôle de la voierie, des marchés, et des
logements) ; Tenon réorganise le service de chirurgie de
l’Hôtel-Dieu : changement du linge, orientation vers une
individualisation des lits ; la salle d’opération est dallée, pourvue
d’eau autant pour assurer la propreté que combattre les odeurs. La
Révolution, certes fatale à l’odontologie et au statut de ses experts,
n’empêchera pas Laforgue et Mahon de dénoncer eux aussi la
situation sanitaire déplorable des hospices et des hôpitaux, d’y réagir
dans leurs écrits, de réclamer un enseignement spécifiquement dentaire
et surtout d’insister sur la valeur de toute action de prévention
traduisant par là même leur adhésion à cette évolution générale. À
l’instar de Buchan, Laforgue (1802) puis Gariot (1805)
vont ouvertement préconiser le lavage des mains, le second, même
de préciser que ce doit être devant le patient. On sait que cette
précaution élémentaire attendra Pasteur pour s’imposer, en dépit des
irréfutables déductions au milieu de XIXe siècle de Semmelweiss
sur l’étiologie de la fièvre puerpérale à Vienne. Les
descriptions des suppurations interminables et la forte mortalité
post-opératoire posent en effet la question non seulement de la propreté
des mains, mais aussi de celle des instruments. Or, concernant
l’entretien et la propreté des instruments, il est surprenant que nos
experts soient restés aussi discrets sur le sujet : Fauchard dit les
laver à l’eau et les essuyer avec un linge propre pour éviter la
rouille ; pour lui comme pour ses successeurs, les limes sont trempées
dans l’eau soit tiède, soit froide. Or, Garengeot (*), tant vanté
par Antoine Louis dans l’Encyclopédie, décrivait dès 1727 dans
son Nouveau traité des instruments de chirurgie les plus utiles
« la manière de les conserver » c.a.d. de les nettoyer, non pas en les
lavant à l’eau, mais avec de l’eau-de-vie ; il les frottait ensuite avec
de la cendre recuite finement tamisée pour leur rendre un poli & un
brillant à faire plaisir (T II, p. 279). C’est Gariot en 1805
qui, le premier, en soulignera la nécessité, en apparence presque plus
d’ordre psychologique : Les instruments (...) doivent être
parfaitement nettoyés et avoir toujours l’air neufs, afin de faire
oublier qu’ils ont pu déjà être portés dans d’autres bouches (p.
252).
Autres interrogations : la première, Diderot traduit
de l’anglais le Dictionnaire universel de médecine de James
entre 1743 et 1745, dans lequel l’article sur les dents est encore très
influencé par Galien et où l’on retrouve encore les vers dentaires et
l’accroissement continu des dents. La seconde, John Hunter publie
en 1771, The natural history of the teeth, et en 1778, The
practical treatise on the diseases of the teeth et livre des
avancées révolutionnaires tant anatomiques, physiologiques que
nosographiques. Bien que seulement traduites en français en 1843, il est
difficile de penser que ces deux publications ne soient pas parvenues à
la connaissance des Bourdet, Jourdain, Gaillard et les autres, en dehors
de Colondre qui n’en tire rien. La langue anglaise pratiquée par la
plupart des Encyclopédistes ne l’était-elle pas par nos experts
dentistes ?
En 1788, deux courtes publications lyonnaises titrent
sur la douleur des dents : Lima, Plusieurs observations sur un
nouveau moyen de guérir certaines douleurs des dents et, Plisson,
Observations sur un nouveau moyen de guérir certaines douleurs des
dents. Si l’on n’y trouve essentiellement que des recettes à base de
vinaigre ou autres ingrédients, on pointe cependant un souci spécifique
pour la douleur. On ne mesurera jamais assez la souffrance endurée par
les patients et la volonté et le courage nécessaires aux opérateurs pour
imposer des douleurs atroces dans ce siècle où la chirurgie progresse,
infiniment plus vite que la thérapeutique encore galénique. Fauchard,
le pionnier, légitimement préoccupé de mener à bien l’opération, pensait
combattre la terreur mal fondée de l’opéré. Ses successeurs,
confrontés à une évolution de la sensibilité, vont s’intéresser de plus
en plus à l’indication opératoire, à ses risques et à la douleur. Tout
en décrivant leur technique, ils sont attentifs au vécu de leurs
patients, craignent leur fatigue, et bien sûr leur peur ; ils
développent des stratégies de persuasion : Bunon pour traiter un
enfant, Mouton pour promouvoir les dents artificielles,
Lécluze et Bourdet pour optimiser l’intervention, et,
Jourdain de saluer parfois le courage de certains patients. On
assiste également depuis Mouton à une attention croissante au
consentement du patient et au respect de sa décision.
Il faut dire que l’attention à soi, née discrètement
à la fin du XVIIe siècle, s’affirme dès lors avec une nette
préoccupation des sensations et bientôt de la « fibre nerveuse ».
Condillac d’abord en 1754 et son Traité des sensations, puis
en 1760, le précurseur de la psychiatrie, Pierre Pomme décrit un
cas d’odontalgie hystérique dans son Essai sur les affections
vaporeuses des deux sexes. Pour Théophile de Bordeu (Recherches
sur les maladies chroniques, 1775), il y a toujours un désordre
nerveux dans la cause des maladies. Lavater et sa Physiognomonie,
Frantz Anton Messmer et son baquet, répondent à la demande de
l’époque et connaissent le succès. Fondateurs d’une médecine ouverte à
l’homme dans sa globalité, Pinel et sa Nosographie
philosophique ou méthode de l’analyse appliquée à la médecine (1798)
inaugure le traitement moral et Cabanis décline en douze mémoires
le Rapport du physique et du moral de l’homme (1802). La bouche
et les dents étant toujours promptes à trahir la vulnérabilité de
chacun, nos experts étaient bien placés pour percevoir la
fragilité nerveuse de leurs patients. Ils ont pressenti l’influence du
psychisme sur certaines manifestations pathologiques : Geraudly
déclarait déjà en 1737 : la source d’un si grand mal était un
chagrin ; ils sont tous perplexes devant les convulsions maxillaires
et la plupart font preuve d’une réelle empathie pour comprendre la
malade.
Scientifiques à part entière, nos experts ont été les
premiers à introduire la nécessité de l’hygiène de la bouche, même si
les moyens proposés nous paraissent maintenant bien précaires. Ils
répètent sans cesse que le maintien ou le rétablissement de la santé
buccale passe par là, probablement autant pour des raisons individuelles
que sociales, (ne pas oublier la puanteur des haleines). Ils ont apporté
à la chirurgie leurs connaissances anatomiques, physiologiques, témoigné
d’un vrai sens humain et d’une incroyable habileté dans des conditions à
peine imaginables de difficulté. Pierre Dionis, (1650-1718),
à propos des « opérateurs pour les dents » ne déclarait-il
pas déjà avec une certaine condescendance dans ses Cours d’opérations
de chirurgie, maintes fois réédités au cours du siècle, : Il faut
convenir que ces Messieurs qui n’ont pour objet que le travail de ces
seules parties, peuvent exceller dans cet art plutôt que les chirurgiens
dont la science est d’une étendue infinie... ? Qu’aurait-il dit s’il
avait connu les successeurs de ces opérateurs pour les dents ?
(*) Je tiens à remercier vivement le Docteur
Alain Segal, président d’honneur de la Société française d’histoire
de la médecine, de m’avoir fait connaître ce précieux Traité et surtout
le chapitre VII du tome second sur « Du choix des instruments & de
la manière de les conserver ».