Anselme JOURDAIN (1734-1816)
Traité des maladies et des opérations réellement chirurgicales de la
bouche
par M. Jourdain, Dentiste reçu au Collège de Chirurgie
1778 Paris, chez Valleyre l’aîné, Imprimeur-Libraire, rue de la Vieille
Bouclerie, à l’Arbre de Jessé
Ce Traité des maladies & des opérations de la bouche et des
parties qui correspondent, suivi de Notes, d’Observations & de consultations intéressantes, tant
anciennes que modernes, est l'ouvrage le plus important après
celui de Fauchard et écrit par le dentiste le plus prolifique du siècle. Il est le fruit
d’une recherche constante, d’un travail solitaire énorme. Pour la première fois la sphère
orofaciale est prise en compte dans sa totalité ce qui fait de cet ouvrage de par son
originalité et sa marginalité d'avec le monde de l'odontologie, un véritable traité de
chirurgie maxillo-faciale.
Éléments biographiques et publications.
La Notice historique sur la vie et les ouvrages de M. Jourdain,
dentiste de Jacques René Duval, est un document précieux.
Anselme-Louis-Bernard-Bréchillet Jourdain naît à Paris le 16 décembre
1734. Il est le fils du secrétaire intime d’Hozier, célèbre généalogiste, auteur de
l’Armorial Français. Il commence ses humanités au Collège d’Harcourt, (ancien lycée
Saint-Louis) mais, à la mort de sa mère, il est envoyé chez les Jésuites de Rouen. Placé
chez un procureur, il éprouve une rapide aversion pour ce travail et se dirige vers la
chirurgie, peu avant la mort de son père. Il travaille à l’Hôtel Dieu, durant six ans sous
la direction du chirurgien Moreau qui le remarque immédiatement. « M. Jourdain eût pu se
livrer à l’exercice en général, mais il préféra devenir dentiste. Pour parvenir à ses fins,
il demeura quelque temps chez Lécluse, dentiste du roi de Pologne et y apprit les procédés
opératoires dentaires » (Duval, p. 7). Ce que Jourdain confirme dans ses Préliminaires :
Adonné dès l’âge le plus tendre à la chirurgie complette, j’ai joui pendant plusieurs
années du précieux avantage de voir pratiquer & professer en grand cet Art utile par l’un
de nos plus grands Maîtres ; (…) Mais je l’avoue cette foule d’objets qu’embrasse la
chirurgie m’effraya ; (…) j’ai cru devoir me fixer à une seule branche de l’Art de guérir,
(…) & à la cultiver avec plus de soins & d’assiduité qu’on ne me paraissait l’avoir fait
jusqu’alors (p. xv-xvj). Il est reçu expert pour les dents à Saint Côme en 1755.
Il a vingt ans. L’année suivante, il publie les Nouveaux éléments d’odontologie,
(Guillaume Desprez, Paris), exactement deux ans après ceux de son maître Lécluze, dont il
s’inspire un peu trop fidèlement. Il exerce et prend part en même temps à tous les travaux
de l’Académie royale de chirurgie, à laquelle il présente ses recherches. Il est reçu
maître en chirurgie par le Collège royal de Chirurgie. Les sinus maxillaires sont
véritablement son objet de prédilection.
En 1759, il présente dans un petit fascicule la Description d’un
nouvel instrument pour les dents, (Vincent, Paris). En 1760, il publie le Traité des
dépôts dans le sinus maxillaire, des fractures et des caries de l’une et l’autre mâchoire -
suivi de réflexions et d’observations sur toutes les opérations de l’art du dentiste,
(Paris, L. C. d’Houry). En 1766, il publie les Essais sur la formation des dents,
comparée avec celle des os ; suivis de plusieurs expériences tant sur les os que sur les
parties qui entrent dans leurs constitutions (Paris, d’Houry).
L’année suivante paraissent les « Recherches sur les différents moyens
de traiter les maladies des sinus maxillaires, et sur les avantages qu’il y a, dans
certains cas, d’injecter ces sinus par le nez », extraites du Journal de médecine,
chirurgie, pharmacie, de M. A. Roux, (juillet 1767, Paris, impr. de Vincent). Cette
proposition thérapeutique ne s’avèrera pas aussi convaincante que prévue et la paternité
lui en sera contestée par le directeur de l’Académie royale de chirurgie, Toussaint
Bordenave. Ce à quoi il réagira en écrivant : Éclaircissements essentiels de M. Jourdain
sur un mémoire de M. Bordenave. (Mémoire de l’Académie royale de chirurgie).
En mai 1772, il publie « Mémoire et observations sur les abcès, les
fistules, les ulcères et les caries de la voûte du palais… », extrait du Journal de
médecine, chirurgie et pharmacie, de M. A. Roux, (Paris, impr. de Vincent).
Remarquons que ces deux dernières publications s’adressent au monde
médical : « En écrivant sur des maladies qui n’appartiennent point aux dents, il [Jourdain]
jouissait de la liberté que tous les hommes ont de publier leurs idées en médecine, pourvu
toutefois qu’ils n’avancent rien qui puisse compromettre l’humanité ; mais en se livrant à
leur traitement, il sortait des limites tracées par les lois réglementaires sur l’exercice
de la chirurgie ; celles-ci ne permettent aux dentistes que les opérations relatives aux
dents seulement ; sagement ordonnées ces lois ont pour but de s’opposer à ce que ceux qui
voudraient couvrir leur ignorance du manteau de la témérité, n’entreprennent rien au delà
de leurs forces et ne mettent en péril la vie de quiconque ils prétendent guérir. M.
Jourdain ne crût que sa pratique dût avoir des bornes moins étendues que la science, mais
il n’en abusa pas. (…) On le vit presque toujours dans les cas graves, assisté des médecins
ou des chirurgiens les plus distingués de la Capitale, soit qu’ils voulussent avoir son
opinion, soit que lui-même sente la nécessité de s’éclairer de leurs conseils » (Duval, p.
16-17)).
Jourdain, ayant la plume facile, se plait, en dehors de ses écrits
scientifiques, à collaborer au Journal littéraire de Fréron dont il est l’ami,
(celui-ci, ennemi juré de Voltaire, lequel était proche de Lécluze).
D’autre part « M. Jourdain savait trouver, au milieu d’une pratique
suivie quelques moments pour la cultiver, les livres seuls lui manquaient. (…) Pour se
rendre dans ces dépôts précieux [bibliothèques publiques], il fallait perdre un temps que
sa fortune ne lui permettait pas toujours de sacrifier ; il eut recours, (…) à un
arrangement fait avec son imprimeur. Il en obtint des livres pour ceux qu’il lui composa »
(Duval, p. 20). Et sans les signer, il écrit des ouvrages grand public en 1771 et 1772 :
Le médecin des dames et l’art de conserver la santé, puis Le médecin des hommes
depuis la puberté jusqu’à l’extrême vieillesse, et Préceptes de santé, (Vincent,
Paris). Ces textes seraient, d’après C. Gysel, pour beaucoup empruntés à Vandermonde. Et
pour François Vidal, il aurait utilisé les services « d’un homme de lettres, Jean Goulin,
qu’il avait connu à l’Hôtel Dieu » (p. 65).
C'est en 1778 qu'il publie le Traité des maladies réellement
chirurgicales de la bouche. Duval le commentant, soulève une question importante :
« Dans cet ouvrage, il commence par la description complète des maladies du sinus
maxillaire. (…) On y voit les désordres qu’elles portent dans les parties environnantes.
(...) À celles du palais succèdent celles de la luette et de l’arrière-bouche ; on y trouve
aussi le rapport des dents malades avec diverses affections, ce qui fait présumer qu’il
n’entrait point dans le plan de M. Jourdain d’y traiter des lésions de l’appareil
dentaire ; avait-il sur cet objet conçu quelque projet ? Il n’en a laissé aucun
renseignement » (Duval, p. 19).
Des traductions de cet ouvrage paraîtront dès 1784, à Nuremberg, à
Baltimore en 1849 et à Philadelphie en 1851. Il publiera encore en 1787, L’art de
soigner facilement la bouche et de conserver les dents, (Desoer, Paris).
Concernant sa pratique, Duval écrit : « Le pauvre comme le riche eut une
égale part à ses soins ; il était content de trouver sa récompense dans le succès de ses
opérations, de là sa médiocre fortune. Il y aurait sans doute ajouté, s’il n’en eût été
empêché dans ces temps de calamités, compagnes des révolutions, où la plupart des soins
qu’on donne ordinairement aux riches étaient regardés par certains individus comme un objet
de luxe, digne alors du plus grand anathème. Affligé des premiers élémens comme des suites
de ce désordre social, moins pour lui que pour ses enfants qu’il avait eus de deux
mariages, et dont un, aujourd’hui, est secrétaire adjoint de l’École royale des langues
orientales, (…) M. Jourdain ne se sentit plus le courage d’observer ni de méditer ; dès
lors, il quitta la plume pour ne plus la reprendre ; il n’exerça même sa profession qu’avec
une sorte de dégoût et avec un tel isolement qu’on pouvait croire qu’il n’existait plus.
Une plus longue carrière lui était destinée, il la termina le 16 janvier 1816. (…) Il
aimait la justice, détestait les détours et avait en horreur l’intrigue et le
charlatanisme ; passionné pour la science, jamais il n’exerçait sa critique sur les
personnes mais sur leurs écrits » (Duval, p. 22-24). Ce désordre social, rappelons-le, fut
la dissolution des Jurandes, des Collèges de Chirurgie, des facultés de médecine ainsi que
du Collège royal de chirurgie ; ce qui fit qu’à partir de 1793, la profession de chirurgien
disparaissait.
D’après Dagen et Pierre Baron, Jourdain aurait exercé dans plusieurs
lieux : 174, Pont St Michel en 1759-1761 ; Quai des Augustins proche rue Pavée (1776), puis
de 1798 à 1803, 42/43 quai des Augustins ; 37 quai des Augustins, 1804-1809 ; 4 rue neuve
de l’Abbaye, 1811 ; 11 rue de l’Éperon, 1813 ; enfin, 4 rue Neuve de l’Abbaye où il meurt.
L’ouvrage
Discours préliminaire
Il est à la mesure de l’ampleur de l’ouvrage : deux tomes, le premier de
543 pages, le second de 668 pages.
Jourdain présente son ouvrage en regrettant le peu d’intérêt manifesté
jusqu’à maintenant pour ce que l’on doit regarder comme de vraies Maladies Chirurgicales
de la bouche & les opérations qui y conviennent ainsi que leurs traitements. De tous
ses prédécesseurs ou contemporains, il distingue M. Fauchard, [qui] sans
contredit, mérite les plus grands éloges & qui a formé tant de Copistes souvent infidèles
(p. vj).
Puis il justifie pleinement son travail en soulignant l’importance de la
bouche : Cet organe & ses parties intégrantes sont, comme on le sait, assez souvent la
boussole du Médecin & celle du Chirurgien attentif. Beaucoup de vices intérieurs,
soit par leur transport ou par métastase, se caractérisent sur cette partie. Le vice
vénérien, le scorbutique, nombre de fièvres malignes & putrides, en fournissent des preuves
& y causent des dommages réels. On n’ignore pas même que certaines maladies de la Bouche,
sont souvent les signes précurseurs de différentes affections des liqueurs & qu’on n’était
pas avant dans le cas de soupçonner (p. x).
Il dit avoir joui pour cette publication de la considération des
hommes de la plus haute réputation, tant en Médecine qu’en Chirurgie, auxquels je fis part
de mon projet, [et qui] voulurent bien m’aider de leurs conseils. L’amitié dont ils
m’honorent m’a fait trouver en eux des Juges scrupuleux qui ont plutôt consulté l’intérêt
public, qu’ils ne se sont attachés à flatter mon amour-propre (p. xxij).
Vu l’étendue du travail, Jourdain dit : je me suis vu forcé, pour
ne pas manquer mon plan, de diviser cet Ouvrage en deux Volumes. Le premier a pour
objet tout ce qui peut avoir du rapport avec la mâchoire supérieure & les parties qui y
correspondent plus essentiellement. Le second intéresse la mâchoire inférieure &
les parties qui y répondent ou qui ont quelque connexion avec elle (p. xxiij). Et il
ajoute : Malgré l’immensité des matières contenues dans l’Ouvrage que j’offre
aujourd’hui, j’espère qu’on s’apercevra que j’ai évité avec soin les détails inutiles ; que
les observations que j’ai rapportées devenaient nécessaires, tant pour confirmer les
principes que j’ai établis d’après les Auteurs que j’ai consultés, & ma propre expérience
que pour faire revivre des faits perdus par le laps du temps & qu’il était du plus grand
intérêt de lier ensemble, tant pour assurer la marche de l’Art de guérir dans des cas pour
ainsi dire, inconnus actuellement, que pour présenter un tableau suivi de ces différentes
maladies ; tableau dans lequel on pût, d’un seul coup d’œil, les reconnaître, les apprécier
& en porter un jugement sain (p. xxiij).
Après avoir présenté le contenu de chaque chapitre, il termine ce
discours préliminaire en disant : j’attends tout de l’indulgence de mes Lecteurs,
& sur-tout de celles des Personnes de l’Art. (…). je verrai avec plaisir tout ce qu’on
pourra m’objecter d’utile, de clair, de vrai, de bien exposé & qui pourra augmenter les
progrès de cette partie de l’Art de guérir. Et de prévenir qu’il gardera le silence
face à toutes discussions polémiques (p. xlviij).
Les tables des matières très longues indiquent la page de chacune des
nombreuses observations, illustrant chaque chapitre.
Le premier tome
Comme il est dit dans le discours préliminaire, il est consacré à
l’étage supérieur de la face.
Les 350 premières pages couvrent toutes les maladies et les divers
accidents pouvant survenir aux sinus maxillaires. Il est impossible d’en rendre compte,
cette matière maxillo-faciale couvrant à la fois la stomatologie, l’oto-rhino-laryngologie
et l’ophtalmologie.
Malgré « l’immensité » des observations, pas toujours démonstratives,
elles restent souvent agréables à lire. Elles sont présentées avec les détails nécessaires
à la précision clinique ; l’explication des processus pathologiques s’avère à certains
moments très complexe, mais les hésitations sont livrées avec honnêteté ; les réflexions,
le partage de l’avis de ses pairs, lorsqu’ils sont compétents apportent la rigueur
scientifique et les citations d’auteurs anciens sont référencées avec précision.
On est, une fois de plus, confondu par la gravité des pathologies
exposées.
Après les sinus, sont abordées successivement les maladies du palais,
puis celles du voile du palais. À la fin de ce dernier chapitre, sont exposées des Observations variées & affections singulières dépendantes de la carie des dents & d’autres
causes différentes qui ont rapport à la mâchoire supérieure & à l’inférieure (p. 481).
Jourdain est bien là le dentiste, reçu au Collège de Chirurgie, qui s'est éloigné de
l'odontologie, au point de manquer d'esprit critique sur les observations rapportées
uniquement par des médecins, notamment celles de Jean-Louis Petit (1674-1750), chirurgien
royal aux écoles de chirurgie, professeur aux écoles de médecine et, membre fondateur de
l’Académie de chirurgie, de nombreuses fois cité par Fauchard. Par exemple, il extrait de
ses œuvres posthumes cette observation d'une migraine dépendante des dents. Une
protégée de Feue Madame la Princesse de Condé souffrait d’une migraine depuis cinq
ans et avait eu en vain de nombreuses saignées ; elle a été soulagée du jour au lendemain
par l’extraction de deux molaires qui lui parut gêner les autres, lesquelles étaient
au nombre de dix-huit au lieu de seize ; ce qui lui fait ajouter en note de bas de page :
Ce nombre n’est point ordinaire ; mais comme il est émané des ouvrages d’un homme
dont on respecte encore aujourd’hui le nom, j’aime mieux croire qu’il a pu se tromper dans
son compte, que de la réfuter complettement. D’ailleurs ce serait un phénomène de la Nature
(p. 483-484). Après d’autres migraines, ophtalmies, otalgies, ou odontalgies diverses,
soulagées la plupart du temps par l’extraction de racines ou de dents, quel n’est pas notre
trouble de voir Jourdain croire encore au ver dentaire et relater plusieurs observations d’odontalgie vermineuse, anciennes ou contemporaines. Lors de la treizième
observation : une femme un peu avancée en âge, (…) poussée par la violence de la
douleur, ou par le hazard, risque de mettre dans sa bouche du miel, soulagée au bout
d’une heure, elle ressent une démangeaison sur la langue et en retire cinq vers, et dans
une note en bas de la page 510, il commente : Je n’ai jamais trop ajouté foi aux vers
des dents ; mais il faut se taire contre des faits ; il paraîtrait par cette aventure que
le miel a la vertu d’attirer ces insectes. La quinzième observation relate l’odontalgie
des plus cruelles & périodique d’un homme auquel on racla la carie de la dent & le
patient cracha dans le bassin un ver qui, en rapprochant la tête de la queue, fit plusieurs
fois différents sauts, laissant voir dans la dent un trou considérable, par lequel il était
sorti. Ceux qui regardent les vers qu’on fait sortir des dents, par la fumigation de la
jusquiame, de l’hieble, par le suif de cerf, appliqué sur les gencives ou par d’autres
moyens, comme de petites fibres, pourront s’instruire par cette expérience qui n’est pas
unique (p. 514).
Suivent également de curieuses observations de polype ou de calcul dans
le nez d’origine dentaire.
Et ce premier tome se termine par de remarquables gravures représentant
les Instrumens propres aux opérations qu’exigent les maladies des sinus maxillaires,
un porte-plaque pour arrêter les hémorragies après certaines opérations à la voûte du
palais, puis trois illustrations d’une impressionnante distension carcinomateuse du
sinus maxillaire droit.
Le deuxième tome
Consacré aux Maladies de la mâchoire inférieure, il intéresse
plus globalement la zone bucco-dentaire et en énumère toutes les pathologies lourdes,
appelant des thérapeutiques presque exclusivement chirurgicales exemptes de tout souci de
restauration. On est loin des préoccupations conservatrices et réparatrices des Fauchard,
Bunon, Lécluze ou Bourdet pour ne citer que ceux-là. Suivons son discours souvent original
au fil des chapitres.
Chapitre I : Idées générales de ces Maladies comparées avec
celles de la Mâchoire supérieure.
Cette introduction générale résume en quelques pages toute son
expérience.
La pente du pus est directe à la mâchoire supérieure ; à la mâchoire
inférieure, il [le pus] est toujours disposé à se précipiter par en bas, & par
conséquent à séjourner & à abreuver l’os, qui est d’ailleurs d’une nature bien plus
spongieuse. (…) Elle [la mâchoire inférieure] peut être attaquée d’abcès, de
fistules, d’ulcères, de caries, d’exostoses, de spinaventosa, de cancers, de carcinomes, de
ramollissement, de fractures, de luxation, &tc. Les causes de ces maladies sont les mêmes
que celles de la mâchoire supérieure. Les différens vices des liqueurs, toutes les
impressions & les effets extérieurs peuvent lézer la mâchoire inférieure. Ce que j’ai dit
dans le premier volume de cet Ouvrage peut s’appliquer ici. J’ai fait apercevoir la
nécessité d’écouter la Nature dans bien des circonstances : cette règle est applicable à
toutes les maladies chirurgicales. (…) Il ne suffit pas toujours d’être bon Opérateur.
Ce mérite perd souvent de son utilité, si l’Art de conduire & de panser méthodiquement une
plaie, d’après les opérations convenables, ne l’accompagne pas. (…) Je n’ignore pas que
l’état de l’atmosphère, celui du sujet, son âge,& le régime ne soient autant de causes
générales qui puissent rendre heureuses ou malheureuses les suites d’une opération la mieux
faite. Mais ces raisons ne sont pas les seules, (…). La conduite qui suit l’opération dans
la façon de traiter la maladie, y a souvent la plus grande part. Une plaie trop tamponnée
ne se dégorge pas suffisamment, (…) un pansement trop lâche procure une réunion trop
prompte de l’issue extérieure que la nécessité a obligé d’établir. Alors la masse purulente
renfermée dans son propre foyer, se propage sourdement, ce qui donne lieu à des ravages
plus considérables, & quelquefois à la perte du Sujet, ou celle de quelques parties
essentielles qu’il était de la prudence du Chirurgien de conserver ; car la plus petite
destruction inutilement faite, doit être un reproche sensible pour une âme honnête. Il est
toujours triste pour les hommes d’avoir recours à cet Art salutaire, quoiqu’il soit bien
dirigé. C'est véritablement la profession de foi de cet homme à la fois
honnête, téméraire et en proie au doute.
Suit l’énumération des produits à utiliser avec prudence :
L’usage trop continué des corps gras connus sous le nom d’onguent,
d’huile, amollit les plaies, les ampâtent aussi, quelquefois donne lieu à des chairs
baveuses, à un pus trop fluide ; il énerve la partie & produit des cicatrices d’une
mauvaise conformation et longtemps érésipélateuses dans leur circonférence. Les caustiques
& les dessicatifs, en crispant & en irritant les vaisseaux qui devraient se dégorger
presque naturellement (…) donnent lieu souvent au résorbement de la matière, ou à son
exaltation plus considérable. Est évoquée l’absorption inévitable et nocive de ces
médicamens [qui] portent l’irritation dans l’œconomie animale. L’attention est
également attirée sur la mâchoire inférieure que l’on scait être beaucoup plus abreuvée
& environnée de glandes de toutes espèces, & encore plus disposée par sa position naturelle
à retenir toute matière hétérogène. (p. 1-6).
Après un long développement sur les Abcès (lorsque la
matière purulente s'infiltre dans le tissu cellulaire & dans la substance charnue des
muscles) et leur traitement par ouverture, Jourdain présente les Ulcères [qui] sont des solutions de continuité dans les parties molles, avec plus ou moins de
perte de substance & écoulement de pus. On les distingue en superficiels lorsqu’ils ne
pénètrent pas au delà des tégumens ; & en profonds lorsqu’ils s’étendent jusqu’au delà du
tissu graisseux. S’ils vont jusqu’à quelques parties osseuses, tendineuses, aponévrotiques,
(…) ils prennent alors le nom d’ulcères sinueux, ou pour mieux dire, on les met dans la
classe des fistules (…). Tous les vices en général qui peuvent dépraver les humeurs
sont capables de donner des ulcères : c’est pour cela qu’il y en a de scorbutiques, de
vénériens, de scrofuleux, de cancéreux, de carcinomateux. (…) Le pronostic des
ulcères se tire de la cause qui y donne lieu, de leur aspect, de leur étendue en général ;
du tems qu’il y a qu’ils existent, de la nature de l’écoulement qu’ils fournissent, & de
l’âge du sujet (p. 27-28).
Lorsque les abcès & les ulcères ont été négligés, il arrive que la
matière, (...) cherche à se procurer une issue par une ou plusieurs ouvertures. (...) Ces
fausses ouvertures sont appellées fistules (p. 42).
Ces généralités sémiologiques cliniques sont toujours suivies de
nombreuses observations collectées parmi les auteurs anciens et modernes, dont l'intérêt
n'est pas toujours probant. Cette démarche presque encyclopédique permet néanmoins d'une
part de mesurer l'ignorance des plus anciens qui ont eu cependant le mérite de consigner
leurs observations et d'entrevoir d'autre part, l'évolution progressive tant diagnostique
que thérapeutique. Les interventions sont chirurgicalement lourdes et l'on frémit à l'idée
de ce que le patient, parfois reconnu comme tel, devait endurer.
D'une façon générale, sa volonté de définir chaque entité nosologique
aboutit souvent à une classification pas toujours convaincante et à beaucoup de
répétitions.
Chapitre II : Des tumeurs
Ce sont des élévations contre nature, dans quelques parties du corps,
quelles qu'en soient les causes. On peut mettre au nombre des externes, les coups, les
chutes, les fractures, le mauvais état des dents & quelquefois celui des gencives, &tc.
Quant aux internes, il faut les rapporter aux vices des humeurs en général. Les premières
causes sont regardées comme bénignes, & les secondes comme malignes (p. 60).
Des tumeurs inflammatoires caractérisées par la douleur, chaleur,
rougeur aux tumeurs indolentes, dues le plus souvent au vice scrofuleux,
rachitique ou à l'humeur laiteuse, (...) [ces dernières] occupent plus
particulièrement les glandes & le tissu graisseux (p. 71).
Des tumeurs fongueuses, cancéreuses, & carcinomateuses, on
retiendra cette pertinence : La marche lente qu'ont quelquefois ces tumeurs, est la
cause la plus ordinaire qu'on les néglige; elles se développent quelquefois spontanément;
mais alors il y a tout lieu de présumer que l'implantation de leurs racines était déjà
faite dans quelques parties cachées, que le fruit qui doit en résulter s'accroît & se
perfectionne insensiblement, & qu'il ne se montre qu'à sa maturité parfaite (p. 88).
Chapitre III : Des différentes Caries, de la Nécrose, de l'Exostose &
du Spinaventosa.
Revenant à la carie de l'os (déjà évoquée dans le premier tome) et à son
traitement par le cautère actuel, Jourdain attire l'attention sur la violence du cautère et
recommande spécialement pour le tissu spongieux de la mâchoire inférieure l'usage de l'eau mercurielle affaiblie à un degré convenable, bien préférable et beaucoup moins
irritante (p. 102-103).
Après la Nécrose, le vrai sphacèle de l'os (p. 110), il passe à
l'Exostose, une tumeur contre-nature qui s'élève sur la surface de l'os, qui y est
adhérente & qui dépend essentiellement d'un vice particulier. Les malignes ont toujours
des causes vénériennes, scorbutiques, rachitiques ou scrofuleuses (p. 118). Trépans,
perforatifs, scie, ciseaux, emporte-pièces, maillets, rugines, grattoirs, cautère actuel,
corrosifs ont chacun leur indication (p. 120-121). Concernant le spinaventosa,
deux observations seulement l'illustrent et les commentaires peuvent surprendre : vrai
abcès de l'intérieur de l'os. (...) Le plus souvent on ne peut soupçonner que le vice
vénérien pour cause de cette maladie, quelle que soit la voie par laquelle le malade l'ait
contractée, malgré l'obstination qu'ont bien des personnes principalement du sexe à n'en
point convenir, (...) un Chirurgien prudent doit toujours se conduire comme si la cause
était avouée : & s'il est permis de tromper les malades à leur avantage, & sans effaroucher
leur pudeur, c'est sans doute dans cette circonstance. La panacée mercurielle, la
dissolution du sublimé corrosif sont souvent d'un grand secours. (...) Néanmoins, malgré la
conduite la plus sage, il n'est pas rare que les os se ramollissent, se carnifient,&
deviennent carcinomateux & que le malade y succombe (p. 127-128).
Passons rapidement sur ces quatre chapitres
IV : Les plaies des fractures de la mâchoire inférieure
Elles résultent de toutes les causes les plus ordinaires à savoir : les instrumens tranchans, contondans, les coups, les chutes (p. 135).
V : Ulcères, chancres, cancers, tumeur skirreuse des lèvres
Les nombreuses observations décrivent les exérèses chirurgicales chères
à l'auteur.
VI : Des maladies des joues.
Les joues, outre leur usage & leurs avantages pour la beauté de la
figure, doivent être considérées, (...) comme charnues & comme glanduleuse, & comme
destinées à soutenir, à préserver & à contenir (...) des conduits particuliers, nommés
salivaires (p. 209). Et recommencent les observations d'abcès, d'ulcères, tumeurs,
cancers etc., où les causes dentaires reconnues ne se concluent pas toujours par une
avulsion.
VII Séparées des joues, les maladies des glandes salivaires
les suivent.
Chapitre VIII : Des maladies des gencives
Jourdain critique d'emblée les Chirurgiens-dentistes qui ont cherché
à se distinguer dans leur Art , (...) [et qui] ont traité légèrement cette matière,
faute sans doute d'avoir fait les recherches qu'elle exigeait (p. 282).
Les causes internes sont toujours les vices scorbutique et
vénérien qui, réunis, donnent lieu également à des ulcères, des fistules, des fongus, à
des tumeurs qui le font connaître pour ce qu'il est, c'est à dire le vice cancéreux, &
d'autre fois scrofuleux. Ces différents vices peuvent être innés en nous pendant un
certain temps, soit séparément ou conjointement, soit par une disposition & une essence
particulière de nos liqueurs, soit héréditairement par ceux qui nous ont donné l'être, soit
par contagion ou par ceux qui ont été chargés pendant un certain tems des soins de nos plus
tendres jours. (...) Les causes externes les plus communes, (...) sont le mauvais
état des dents, l'accumulation du tartre : à ces deux premières on peut ajouter
l'impression d'un air trop froid ou trop chaud; ensuite les dépressions, les contusions des
gencives, l'ébranlement & le déplacement des dents par des effets subits, ce qui donne lieu
à l'abcession du cordon dentaire ou à celle du périoste; les blessures, les déchirements,
les excoriations par quelques causes externes que ce soit. L'usage inconsidéré de certaines
liqueurs soit-disant propres à blanchir les dents, à raffermir les gencives, &c. & dans
lesquelles il entre le plus souvent de l'esprit de vitriol, celui de sel & l'alun, &c; &
enfin la sortie des dents (p. 283-285).
Il y a Parulie, abcès des gencives, lorsque
l'inflammation, tant du cordon dentaire que du périoste (...) se soutiennent jusqu'au degré
de terminer la suppuration (p. 285). Dans tous ces cas l'avulsion de la ou des dents
causales s'imposent. Les gargarismes émolliens & relâchans, cataplasmes (...), figues
grasses cuites dans du lait, pain d'épice &c. favorisent la suppuration (p. 296).
La fausse ouverture de la parulie constitue une Fistule
qui demandera en plus de la suppression complette de dents ou des racines cariées, &c.
si elles sont la cause de la maladie : la dilatation suffisante & prudente des sinus
[il s'agit ici des conduits de suppuration]; la destruction des callosités, &c.
(p.
299). En cas de fistule interne, on ne doit pas craindre, surtout si la maladie est
ancienne, de pratiquer la contre-ouverture, avec un trois-quarts, en le portant de
l'intérieur à l'extérieur. Ce qui sera souvent suivi d'une dilatation quelques jours
après, soit par l'éponge préparée, la corde à boyaux, (...) encore mieux assez souvent
par l'instrument tranchant. (...) On ne doit pas non plus négliger le cautère actuel, s'il
y a des duretés, des callosités, &c. (p. 300).
L'Épulis ou Excrescence des gencives se présente sous
différentes formes : on peut en reconnaître de pendantes, ce sont les vraies épulis, que
l'on peut comparer aux tumeurs polypeuses; elles ont également une appendice ou pédicule;
les épulis qui sont adhérentes aux gencives qui font corps avec elles, rentrent dans la
classe des sarcomes & des sclirosarcomes (p. 326-327). Le traitement des premières est
la ligature, dont le moyen est d'étrangler, de produire la mortification de la tumeur &
la cicatrice des vaisseaux au moment même de la chute complette de ces tumeurs (...). Pour les secondes,
l'instrument tranchant, (...) pour emporter d'abord la portion la
plus considérable, (...) mais ensuite on doit avoir recours au cautère actuel, tant pour
détruire ce qui a échappé à l'instrument, que pour prévenir & obvier à l'hémorragie (p.
329).
De la fongosité des gencives, on reconnaît
presque toujours un vice ou une affection qui de l'intérieur produit ses effets à
l'extérieur. Le vice scorbutique tient certainement le premier rang (...). Mais aussi
d'autres liqueurs, (...) imprégnées d'un miasme hétérogène, telles les dartres
répercutées, le vice laiteux, le vénérien dégénéré &c. [ainsi que] l'introduction du
mercure & sa circulation générale (p. 363). Il décrit parfaitement le déroulement après
l'exérèse jusqu'au vif [de toutes les fongosités] : je laissai dégorger
suffisamment, & je touchai ensuite avec l'eau-de-vie camphrée pure à laquelle j'avais
ajouté le sel ammoniac. Les soins postopératoires prescrits au malade sont : étuver
toutes les parties opérées avec un mélange d'eau-de-vie camphrée, d'un peu de sel
d'ammoniac, d'esprit de cochlearia; le tout édulcoré avec le miel rosat dans une décoction
de feuilles de petites ronces (p. 368).
Chapitre IX : De l'érosion des gencives
Cette multitude de petits ulcères rapprochés, qui en détruise
la substance, (...) attaque plus particulièrement la bouche des enfans. (...) Paraît
avoir pour principe, un levain putricide & acide, qui séjourne dans l'estomac des enfans.
Fièvre, convulsions nocturnes, clignotement des yeux, tranchées, déjections mal
conditionnées, démangeaisons du nez, ne donnent point lieu de douter que les vers soient
aussi de la partie. Cette maladie est des plus dangereuses si on la néglige : elle
conduit souvent au tombeau les enfans qui en sont attaqués. [Rien à voir] avec les
efforts de la dentition pendant lesquels la bouche des enfans est attaquée d'aphtes.
(...) Les gencives des incisives inférieures sont les premières qui en soient attaquées
(...). Le colet des dents se découvre, & assez souvent les bords alvéolaires &
maxillaires qu'elle carie & dissout quelquefois. (...) Enfin il n'y a pas une grande
différence entre cette maladie & la gangrène scorbutique (p. 376-378).
De la supuration conjointe des alvéoles & des gencives. De
cette maladie, les dents s'ébranlent, les gencives & les alvéoles supurent : ce qui détruit
le périoste commun des dents avec leur boëtes osseuses, au point que les premières tombent
sans être gâtées, & qu'à mesure chaque place des gencives dépourvues de dents se réunit &
devient en bon état. Le malheur, c'est qu'en cinq ou six ans au plus, (...) les personnes,
(...) perdent la plus grande partie de leurs dents (...). En suivant de près cette maladie,
elle paraît être une dépuration d'une saumure à-peu-près analogue à la scorbutique. M.
Fauchard est le premier qui en a parlé (p. 397). Ceux qui se sont flattés de savoir
guérir par les scarifications, le dégorgement des gencives, l'application du cautère
actuel, pourraient bien être soupçonnés d'avoir confondu la fongosité supurante seule des
gencives, sans que les alvéoles & leurs parties intégrantes fussent elles-mêmes &
directement en supuration (p. 399). Il est rare que les jeunes gens y soient
exposés, à moins qu'ils ne mènent de bonne-heure une vie licencieuse, ou qu'ils tiennent
leurs jours de parens qui ont mené une vie peu conforme à la sagesse & à la conservation de
sa propre existence. Les riquets [ceux qui sont atteints de rachitisme] y sont
particulièrement exposés. Le travail d'esprit, le chagrin, les fautes dans le régime, la
suppression des hémorroïdes, (...) sont les causes de cette maladie. On y ajoutera chez
les filles, des règles difficiles, chez les mères, trop de lait, le tems critique chez
les femmes, & en même temps chez les filles qui ont gardé le célibat &c. (p. 404-406).
Puis, par analogie avec la gourme des enfants qu'aucun traitement local
réussit à guérir, et serait même plutôt néfaste, il s'interroge : ne peut-on pas aussi
regarder la supuration conjointe des gencives & des alvéoles comme une humeur morbifique
dont la Nature cherche à se débarrasser. (...) Je crois devoir établir comme un principe
certain qu'il n'y a point de personnes attaquées de cette maladie, qui n'y aient donné
lieu, soit par un manque dans le régime de vivre en général, ou qui n'aient eu précédemment
quelques affections particulières dont les restes suffisent pour altérer les liqueurs,
quoique d'une manière insensible, pendant un certain tems (p. 409). Enfin il y a des
constitutions & des tempéraments plus particulièrement disposés à cette maladie. Les
mélancoliques, les pituitaires, ceux qui abondent en sérosités, qui sont d'un tempérament
lâche & humide, en sont rarement exempts (p. 410). Jourdain constate, développe ce que
d'autres ont esquissé tout en les critiquant pour avoir essayé des thérapeutiques, mais ne
propose rien de plus.
Chapitre X : Des maladies de la langue
De par sa mobilité et ses multiples fonctions la langue nécessite une
prudence et une attention spécifique qui fait que l'on ne peut pas toujours tenter sur
elle des opérations dont le succès est assuré sur d'autres parties. La difficulté
d'y opérer, de panser ensuite, en laissant aux malades la liberté de déglutition,
s'opposent aux effets de certains médicamens qui regardés comme indispensables dans
d'autres circonstances, ne peuvent pas convenir dans celles-ci. L'impossibilité de remédier
à des hémorragies d'une certaine espèce (...) sont souvent les raisons qui déterminent un
Chirurgien prudent à conseiller une cure palliative, plutôt que d'accélérer les
jours des malades par une opération dont les suites peuvent être moralement & physiquement
mortelles. Elle [la langue] peut être coupée, emportée, brûlée, percée, déchirée, en
tout ou partie. Elle est encore exposée aux tumeurs de tout genre, aux abcès, au
skirrhe, aux cancers, aux carcinomes, au fongus, &c. Il y survient aussi des ulcères, des
excoriations & des fistules : on a trouvé des pierres par dessous; enfin elle peut acquérir
un volume si considérable qu'elle remplisse toute la cavité de la bouche, ou être
raccourcie, à raison du peu d'étendue, ou de la rétraction de son filet (p. 415-416).
Chapitre XI : Des Aphthes
Pour nous, à qui une longue pratique a donné lieu d'en observer de près
une grande multitude, nous disons que les aphthes sont toujours blanches, blanchâtres, &
tendant à la couleur cendrée, sur-tout quand elles sont d'une qualité funeste; (...) Ces
pustules ou aphthes commencent par de petits points blancs sphériques, qui occupent le plus
souvent les deux côtés de la luette, s'étendent de là sur les parties abaissées du palais,
& quelquefois ne vont pas au delà, ou elles se répandent par toute la bouche, affectent la
langue, les gencives, les lèvres intérieures, & sont alors de la plus grande importance :
souvent mêmes elles ne se renferment pas dans ces bornes; mais se portent jusqu'au fond du
gosier, dans la gorge, l'oesophage, & les parties voisines, ordinairement plus arrosées de
sérosités que les autres (p. 511).
Je pense que tous les aphthes en général doivent leur naissance à une
crise ordinairement imparfaite & lente, & n'ont pour seule & unique cause qu'une humeur
sulphureuse qui a été formée dans les grands vaisseaux par differens moyens & qu'une
opération de la nature manifeste dans les parties (...) les plus disposées à en
recevoir les impressions. (...) C'est incontestablement dans les fièvres continues &
ardentes, & dans les sujets jeunes & vigoureux. Dans ces maladies, les symptômes de crise
sont trés-évidens avant la naissance & l'éruption des aphthes. (...) Un changement
inopiné décide de la vie ou de la mort du malade, ou convertit son état en mieux ou en pis
(p. 513-514). Il est certain qu'une sueur critique & copieuse, des urines abondantes,
redent les aphthes moins dangereuses & presque d'aucune importance (p. 521). La cure
commencera par des gargarismes lénitifs pour faire mûrir les aphthes, avant
l'éruption, la saignée pourra être indiquée, tout en restant prudent. Quant à la purgation
: les clystères lénitifs & emolliens méritent la préférence sur tous les autres, si les
forces du malade le permettent (p. 525-528). Le plus souvent, une diète accommodée à
la situation du malade & quelques gargarismes, [pour provoquer les aphthes & non les
dissiper p. 530] sont ordinairement suffisans (p.529). À la fin des observations
dont pas une n'est de lui, à propos de trois auteurs parlant du succès heureux
obtenu par l'application d'un crapaud sur les aphthes, Jourdain commente : Il est
possible que l'animal en suçant hâte le dégorgement des vaisseaux lymphatiques, & soulage
au moins la douleur que procure leur tension. On dit que les Hollandais & les Sages-Femmes
font grand usage de ce moyen pour guérir les aphthes de leurs enfants (p. 552).
Chapitre XII : De la Grenouillette ou ranule
Ainsi nommée parce que ceux qui en sont attaqués perdant une partie des
fonctions libres de la langue, parlent difficilement & comme en croassant (...) [elle]
est une tumeur indolente œdémateuse, molle, lâche ou oblongue, grosse souvent comme un œuf
de pigeon, située sous la langue, remplie d'une humeur glaireuse semblable à du blanc d'œuf
crud, ou à du miel. Cependant elle s'endurcit quelquefois & se pétrifie. (...) Si la
grenouillette est molle, flasque, lâche, l'incision suffit : mais si elle est dure,
résineuse, en un mot de la nature du skirrhe ou du carcinome, le cautère actuel mérite la
préférence sur l'instrument tranchant : il doit en être de même si la plaie ou la tumeur
sont revêtues de fonguosités (p. 553-554).
Chapitre XIII : Des Maladies du Filet ou ligament de la Langue
Il n'y a point d'opération chirurgicale dont le vulgaire fasse moins de
cas que de celle qui a pour objet la Section du filet ou ligament qui est sous la langue, &
qui l'empêche de se porter trop en avant ou en arrière (...). Il est rare que les
Sages-femmes ne fassent pas accroire qu'on leur a l'obligation de ce que l'enfant tette
bien, parce qu'elles ont rompu le filet; ce qu'elles font ordinairement avec l'ongle d'un
de leurs doigts; mais, il en résulte plutôt un déchirement plutôt qu'une section nette ; ce
qui compromet les parties voisines, donne lieu à leur irritation & à l'inflammation, en
sorte que les enfans ne tettant plus qu'avec peine, deviennent de mauvaise humeur,
s'exténuent & s'affaiblissent (p. 564).
Le filet est encore l'objet de la cupidité de presque toutes les
nourrices. Il y a très peu de ces femmes qui, (...) ne demandent pas à être
remboursées des frais qu'elles disent avoir faits pour faire couper le filet à l'enfant
qu'on leur a confié. (...) La section du filet mal ou inconsidérément faite, peut
avoir des suites graves : il peut en résulter une hémorragie, des convulsions capables de
faire périr l'enfant (p. 565).
En présence d'un filet attaqué de fonguosité, Jourdain décrit, ce
qui est rare, le déroulement de l'opération sur un enfant âgé d'environ onze mois.
Après avoir éliminé l'utilisation d'un instrument tranchant par peur d'une hémorragie ou de
l'esprit de vitriol et autres caustiques, il déclare : Tout bien considéré, je pris le
parti de détruire cette fonguosité en appliquant dessus un bouton de feu. Je logeai le
dessous de la langue dans le creux de la cuillère. Une personne en tenait le manche presque
couché sur le nez; & pour tenir la bouche ouverte, je plaçai entre les mâchoires un morceau
de liège taillé en coin. Tout étant ainsi disposé, & l'enfant couché horizontalement sur
une de ses Bonnes, je portai le bouton de feu sur la tumeur, mais avec de tels ménagemens
que le filet n'en fut pas lui-même détruit. D'après cette opération, je fis présenter le
tetton à l'enfant, & je recommandai à la nourrice de lui rayer du lait sur la brûlure que
je venais de faire (...). L'escarre tomba le cinquième jour, & à compter de ce
moment l'enfant tetta sans difficulté ni douleur (p. 575-576).
Chapitre XIV : Des calculs & des Vers trouvés sous la langue
Les calculs sont bien entendus dans le canal de Wharton, mais
l'observation collective de vers logés dans la veine de la langue, [chez]
un homme de stature maigre, âgé d'environ cinquante ans laissent un peu dubitatif.
On vit sortir par l'incision de la veine un petit ver tout vivant; & après quelques gouttes
de sang : il en parut un autre un peu moins gros, qui ressemblait en tout & parfaitement
par la tête & par la queue, à une chenille (p. 589).
Chapitre XV : Des Hémorragies particulières de la langue
Une piquure, une morsure, une excoriation, en un mot, tout ce qui peut
occasionner la rupture, le déchirement de la tunique de ces mêmes vaisseaux ou l'entamer,
peut donner lieu à une hémorragie dont les suites peuvent être graves & même mortelles
(p. 590-591).
Chapitre XVI : Des Hémorragies occasionnées, tant par
l'extraction des dents que sans dents ôtées
Il faut observer, que si la disposition des vaisseaux contribue beaucoup
à donner lieu aux hémorragies, la façon d'opérer & quelquefois la disposition des racines
de telle ou telle dent peut aussi y donner lieu; on peut y ajouter la constitution, & même
le genre de vie des malades (p. 596). Deux observations font état de malade en état d'yvresse.
Voici la conduite tenue face à une hémorragie chez une demoiselle
d'environ trente six ans : j'introduisis dans le fond de chacune des alvéoles des
racines, un petit bourdonnet de charpie roulée & imbibé d'une dissolution de vitriol dans
de l'eau : je remplis de la même façon le reste de ces alvéoles jusqu'au niveau des
gencives; par dessus le tout, une espèce de petite compresse d'agaric; & pour contenir cet
appareil, je fis, avec un morceau de liège, un coin qui embrassait par des coulisses les
dents voisines de celle que j'avais ôtée, & la gencive, tant intérieurement
qu'extérieurement; je le plaçai entre les dents, ayant eu soin de traverser d'un fil pour
l'y attacher & l'y contenir ferme. Au moment même l'hémorragie s'arrêta, sans que la malade
fut gênée pour parler, boire ou manger (p. 600). La compression est le moyen le plus
assuré. Il n'y a même pas d'hémorragie de l'espèce de celles qui ont pour objet la partie
de la Chirurgie que je traite, qui lui résistent (p. 603). Les causes les plus
ordinaires des hémorragies sont la rupture, le déchirement, ou la section d'une artère.
(...) Quant à l'accélération du sang, elle peut être augmentée par l'usage des spiritueux,
les exercices pénibles, les passions violentes, &c. (p. 604).
Chapitre XVII : De la sortie difficile des dents dans les
Enfans & dans les Adultes indistinctement.
S'il nous dit en introduction : Je ne crois pas devoir m'occuper de
la plupart des accidens qui accompagnent ordinairement la sortie des dents des enfans,
il fustige néanmoins l'opinion commune que la plus grande opposition à la sortie des
dents des enfans, vient des gencives qui sont dures, coriaces, &c. (p. 612). et de
déclarer : S'il n'y avait que cette seule cause, sa destruction, c'est à dire l'incision
des gencives, faite suivant les règles, devrait sauver la vie de tous ceux auxquels on l'a
faite. Cependant elle n'est le plus souvent suivie d'aucun succès. Dans les cas de la mort
de ces sortes d'enfans, un examen anatomique m'a convaincu que le renversement des bords
alvéolaires contre la couronne de la dent qui veut sortir, est la vraie cause de l'orage.
(...) Enfin cela est si vrai, que quelquefois les bords alvéolaires sont tellement unis,
(...) que les dents ne pouvant les dilater & se faire jour, elles perforent plutôt la
lame externe de la mâchoire & paraissent à la partie inférieure du bord alvéolaire.
(...) Il n'y a pas d'autre parti à prendre que de détruire les parties osseuses mêmes
qui s'opposent à la sortie de la dent. (...) La tendresse des parens ne doit
point s'allarmer de cette opération; elle n'est pas dangereuse & les douleurs n'en sont pas
excessives; du moins les enfans sur lesquels je l'ai pratiquée ne m'en ont pas paru plus
fatigués que de la simple incision (p. 613-615).
Concernant les accidents d'éruption des dents de sagesse, Jourdain est
le premier à mettre l'accent sur les facteurs osseux et la disposition de la courbure de
l'apophise coronoïde. (...) La disposition que prennent les dents de sagesse lors de
leur sortie dépend de la structure de l'os qui les contient, & de la résistance qu'il leur
oppose en tous sens. C'est de là que ces dents sortent en dedans, en dehors, à moitié, &
quelquefois point du tout. (...) Quant à l'âge où ces dents sortent, on ne peut pas dire
qu'il soit limité (p. 617-618).
Après la relation d'une intervention particulièrement difficile et
relativement mutilante, Jourdain livre son combat personnel entre doutes et certitudes : En suivant les principes généraux, & ne pouvant douter de la carie des os, j'étais autorisé
à les ruginer ou à y porter le cautère actuel. Quand bien même il en serait résulté une
déperdition de substance assez considérable, j'étais à l'abri de tout reproche d'avoir
abusé des secours de l'Art. Ma conduite aurait été celle qu'indiquaient la circonstance &
les vrais principes; mais devons-nous toujours y astreindre strictement, & quand des
exemples multipliés nous démontrent sans réplique que l'Art ne fait le plus souvent que
seconder la Nature, quand l'évidence doit nous frapper tellement que nous soyons forcés de
lui rendre hommage, pourquoi la révoquer en doute, & faire d'un Art salutaire un Art
meurtrier & destructeur, comme si le Chirurgien ne méritait ce titre que par le fer & par
le feu ? (p. 624).
La cinquième observation (1774) : Clôture de la Bouche & autres
accidents, procurés par la Sortie difficile d'une dent de Sagesse, offre une belle
description clinique d'un trismus chez un Architecte, âgé de vingt huit à trente ans
[qui lui] donna sa confiance pour le soigner d'une fluxion considérable qu'il avait
depuis plusieurs jours au côté droit de la mâchoire inférieure, dont la base était
entreprise par une tumeur dure, rétinente & sans la moindre apparence de fluctuation dans
aucun endroit. Le malade pouvait à peine ouvrir la bouche pour prendre du bouillon avec une
cuillère à café. Il n'était pas tourmenté par ces douleurs qu'occasionnent ordinairement
les dents gâtées; il souffrait de l'oreille, & la déglutition de la salive ne se faisait
qu'avec peine. La fièvre & les maux de tête ne le quittaient pas. Comme la tumeur occupait
principalement le dessous & l'angle de la mâchoire, & eu égard à l'âge du malade, je
présumai que la sortie difficile d'une dent de sagesse pouvait être la cause de tous les
accidens. (...) J'écartai la joue du mieux qu'il me fut possible, & à l'aide
d'une bougie allumée & d'un stylet, je reconnus & sentis une dent de sagesse enveloppée
dans la substance des gencives, placée au niveau des bords alvéolaires. (...) La
constriction de la mâchoire inférieure ne me permettait pas de couper ou même de détruire
la bride des gencives qui couvraient cette dent. Mais l'écartement forcé de la joue procura
un suintement purulent entre la gencive & l'interstice de la dent voisine de la molaire de
sagesse (p. 630-631).
Cette dernière observation, et beaucoup d'autres, lorsqu'elles lui sont
personnelles sont souvent très remarquables, livrant ses réflexions, ses difficultés et ses
insuccès lorsque l'issue en est fatale.
Et de terminer cet ultime chapitre par cette conclusion : Enfin de
tout ce que j'ai dit dans cet Ouvrage en général, il est aisé de s'appercevoir que la vraie
Chirurgie de la Bouche n'est pas aussi bornée qu'on s'est toujours efforcé de le faire
accroire. Mais pour l'exercer avec succès, le titre de Chirurgien n'est pas suffisant; il
faut y joindre les preuves réelles d'une étude suivie & spéciale de cette branche
essentielle de l'Art de guérir, & ne point s'abuser sur les mots (p. 639-640).
Conclusion
La présentation de cet ouvrage est probablement aussi ardue, que la
lecture en est difficile et fastidieuse. Il aurait gagné à moins de prolixité due en partie
à un découpage anatomique systématique, facteur d'inévitables répétitions; Jourdain ne
reconnaît-il pas lui-même que ce défaut d'ordre n'influe en rien sur l'utilité de la
chose ? (T II, p. 85). L'accumulation d'observations, remontant pour la plupart
au début du XVIIe siècle, émanant toutes de chirurgiens ou de médecins plus ou moins
illustres, pas toujours convaincants, l'alourdissent parfois bien inutilement. Mais lorsque
des observations réellement intéressantes sont discutées tant sur le diagnostic que sur la
thérapeutique employée, Jourdain décrivant en détail la conduite chirurgicale la plus
indiquée selon la topographie anatomique de l'atteinte de la maladie, ce Traité
devient un ouvrage brillant et unique en son genre. Élagué, structuré plus simplement, cet
ouvrage éminent aurait sans doute connu un plus grand succès.
Jourdain est bien un homme réellement instruit, terme qu'il
emploie pour désigner une personne très compétente. Il est capable de fulgurances dans ses
remarques, ses hypothèses, il émet des théories admirables et à d'autres moments, surprend
par une naïveté déconcertante.
À la question de Duval de savoir s'il avait conçu le projet d'un traité
concernant les lésions dentaires, au bout de ces 1200 pages qui viennent couronner tant
d'œuvres publiées en plus de vingt ans, on est tenté de dire non. Car Jourdain se veut
chirurgien et pas dentiste; il écrit un traité de chirurgie pour éclairer le monde des
chirurgiens et des médecins sur la sphère bucco-dentaire et toutes ses parties voisines; il
ignore ou critique les chirurgiens dentistes qui sont à cent lieues de pathologies et
d'interventions aussi lourdes. Seul Fauchard est reconnu en tant que chirurgien. Le choix
de Jourdain en devenant expert dentiste a peut-être été tout simplement une sorte de
tremplin plus ou moins conscient pour lui permettre d'accéder à d'autres sphères qui le
démarqueraient de ses pairs. Son ouvrage en témoigne.
Bibliographie
|
BARON Pierre.
« Dental Practice in Paris », dans Dental Practice in Europe at the
End of the 18th Century. Edited by Christine Hillam. Amsterdam-New-York, Rodopi, 2003.
|
|
DUVAL Jacques René. Notice historique sur la vie et les ouvrages de M. Jourdain, dentiste.
Paris, Méquignon-Marvis, 1816 |
|
GYSEL Carlos. Histoire de l’Orthodontie, Bruxelles, Société belge d’Orthodontie,
1997 |
|
PARONNEAU Philippe. Anselme Jourdain : « expert pour les dents ». Un grand nom dans la
chirurgie du XVIIIe siècle. Thèse doctorat en chirurgie dentaire, Paris VII, 1988, n°2864.
|
|
VANDERMONDE Charles Augustin. Essai sur les moyens de perfectionner l’espèce, Paris,Vincent,1756
|
|
François VIDAL (dir.), Histoire d’un diplôme : 1699-1892 : de
l’expert pour les dents au docteur en chirurgie dentaire. Étude réalisée sous la
direction de François Vidal, 1992. Recueil d’articles parus en 1992 dans la revue Le
Chirurgien dentiste de France .
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