« Nicolas Dubois de Chémant est né le 12 août 1753 en Charente. Il a été
baptisé le 15 août 1753. Il est le dernier fils de Mathurin Dubois et de Clémence Delpeux.
Son père ayant fait fortune à Paris, revint dans son pays natal à Garat, en Charente, et
acquit la terre noble de Chément. Il mourut alors que Nicolas avait trois ans. Sa mère se
remaria rapidement, moins d'un an après son veuvage. Nicolas vécut avec son frère au
château de Chément. Il prit le nom de Dubois de Chémant (l'orthographe varie), bien qu'il
n'eût aucun droit d'ajouter à son nom celui de Chémant » (B. Kurdyk, Fr. Vidal).
Il est maître en chirurgie à Paris en 1788; il habite alors au Palais
Royal, Arcades 92-94 (actuellement 9 rue de Beaujolais). Puis en 1790, il s'installe à
l'hôtel de Sillery, quai de Conty et impasse du même nom.
Ouvrons une parenthèse pour évoquer Alexis Duchateau (1714-1792),
apothicaire à Saint-Germain-en-Laye, le véritable inventeur des dents en porcelaine :
« Duchateau, perdant ses dents se fit faire des appareils en hippopotame. Incommodé par
l'odeur, il pensa à la porcelaine. (...) En 1774, il a 60 ans. Il va à Sèvres [pour
certains à Paris, pour d'autres à Saint-Germain en Laye, NDLR] voir Monsieur Guerhard;
il se confectionne des appareils en porcelaine dure, d'une seule pièce qui ne lui donnent
pas entière satisfaction à cause du retrait après la cuisson, mais qu'il améliore petit à
petit. Puis, satisfait de sa découverte, il aurait communiqué son procédé à l'Académie
royale de Chirurgie en 1776 pour les uns, (...) 1786 pour les autres (...) » (L. Verchère).
Mais aucune trace n’en a été trouvée.
Après différents essais, n'étant pas de la partie, il contacte Dubois de
Chémant pour qu'il lui améliore ses appareils. Leur collaboration sera de courte durée.
Dubois de Chémant reprend tout à son compte. « Tous ses travaux et
recherches ont été menés avec l'aide de la Manufacture de Sèvres où Dubois de Chémant
s'était même fait construire un petit four spécialement adapté pour la cuisson de ces
porcelaines. C'est là qu'il se procurait également de la pâte tendre » ( B. Kurdik).
Rencontrant le succès, il publie sa première Dissertation en 1788 qui répond à la
déclaration de Dubois-Foucou dans le Journal de Paris (n° 139 du 18 mai 1788). Ce
dernier dénonce l'usurpation de l'invention qu'il rend à Duchateau, discrédite le
contrefacteur et estime que cette matière incorruptible « peut convenir pour des dentiers
inférieurs seuls et entiers ou être utilisée pour des dentiers doubles destinés à des
personnes qui ne craignent pas la publicité que le choc mutuel des mâchoires peut donner
etc.. » ( B. Kurdyk).
En 1790, il écrit la Lettre à Monsieur Andouillé : Sur les dents
artificielles. Après maintes polémiques, rapports favorables ou prudents, Dubois de
Chémant dépose un Mémoire descriptif des Dents Minérales, et il reçoit le 6
septembre 1791 un des tout premiers brevets d'invention décerné par Louis XVI pour
« fabriquer, vendre et débiter dans tout le Royaume, pendant le temps et espace de quinze
années. (...) Faisons très expresses inhibitions et défense à toutes personnes d'imiter ou
contrefaire les dents de pâte minérale dont il s'agit, sous quelque prétexte que ce soit »
(Dagen, p 192-193). C'est alors que Dubois-Foucou, d'autres dentistes et Duchateau lui
intentent un procès pour rendre la paternité de l'invention à ce dernier. Par un jugement
du 26 janvier 1792, ils seront déboutés et Duchateau berné, par sa déclaration écrite le 20
octobre 1789 : j'atteste de plus que je les ai préférés même aux râteliers de porcelaine
que j'avais imaginés pour mon usage, il y a dix ans, soit parce qu'ils sont susceptibles
d'être mieux faits, soit enfin parce qu'ils imitent la couleur naturelle des dents et
qu'ils la conservent toujours. Je crois devoir cette attestation tant pour rendre hommage
aux talents de Monsieur Dubois de Chémant etc. (p. 23).
Exultant de satisfaction, Dubois de Chémant, toujours dans l'excès, va
publier des extraits du verdict par voie d'affiche dans tout Paris et le 22 mars 1792, il
est condamné pour avoir porté atteinte à la réputation de Dubois-Foucou.
Entre temps, il était parti à Londres d'où il faisait de fréquents
retours sur Paris. Dépité après cette condamnation, il rejoint son fils et son beau-père,
établis à Londres. Il y publie en 1797 : Dissertation sur les dents artificielles
démontrant les avantages des dents faites en pâte minérale sur tous les genres de
substances animales, avec un avis aux mères et aux nourrices sur les moyens de prévenir et
de guérir les maladies qui surviennent pendant la première dentition et Sur les
dents artificielles en général. Dans cette dissertation, on proscrit l'usage des dents
faites de substances animales. On y démontre les avantages des dents faites des substances
minérales.
Il ne manque pas de faire sa propre promotion tant pour ses publications
que pour ses mérites personnels et donne son adresse : 2, Frith Street, près de Soho
Square, et chez M. Highly, Fleet Street (Dagen, p. 198). C'est à ce même moment que Thomas
Rowlandson lui consacre une gravure très caricaturale montrant trois personnages
outrageusement dentés, en haut à droite desquels une affiche dit : monsieur de Charmant
de Paris fait des dents artificielles, de faux palais, (...) le tout sans douleur et d'une
manière qui lui est particulière.
Il revient à Paris, demeure rue de la Loi (Vivienne), puis rue Villedot,
rue de Richelieu, rue de la Feuillade, rue des Fossés Montmartre (du Mail) ; ces adresses
successives alternent avec les londoniennes.
En 1824, il publie à Paris sa Dissertation sur les avantages des
dents incorruptibles de pâte minérale démontrant leur supériorité sur toutes celles faites
en substances minérales et autres, suivie d'un jugement qui a condamné M. Dubois-Foucou,
dentiste du Roi et consorts, dans leur demande en nullité du brevet d'invention qui avait
été accordé à l'inventeur (Chez l'auteur à Paris). Il déclare en fin de cette
brochure : MM. Dubois de Chémant, père et fils, ont l'honneur de prévenir le public, que
d'après les nombreuses demandes qui leur ont été faites, depuis qu'ils sont en France, ils
ont fixé leur domicile à Paris, rue Vivienne, n° 7, au premier. On les trouvera tous les
jours, depuis onze heures jusqu'à trois. (...) L'exercice de sa profession est toujours
continué à Londres par M. Mortimer, son beau-frère (p. 39).
Il intente un procès à lord Egerton, comte de Bridgewater qui, mécontent
de ses cinq appareils successifs, refuse de payer. Audibran s'en mêle et Dubois de Chémant
publie Réfutations des assertions fausses et calomnieuses contenues dans un libellé
dirigé par Audibran, dentiste, contre M. Dubois de Chémant, sous le prétexte d'un procès
intervenu entre lord Egerton et M. de Chémant. (Paris 1826).
Après cela sa trace est perdue et l'on ne connaît pas la date de sa
mort.
Pour la réalité hors polémiques, deux témoignages d’auteurs dignes de
foi méritent d'être cités.
Gariot en 1805 a utilisé son brevet : « Aujourd’hui on n’emploie
presque plus que les dents humaines, celles du cheval marin, et la pâte minérale, (...) de
MM. Dubois Chement, l’un dentiste à Paris, et l’autre à Londres : ces artistes sont
parvenus à perfectionner cette matière au point de la rendre très-préférable pour les
pièces artificielles à tout ce qui a été employé jusqu'alors à cet usage. (…). En achetant
de M. Dubois-Chement de Paris le secret de sa composition, je me suis engagé à ne pas
publier son procédé qu’il s’est réservé de faire connaître lui-même. Je l'engage beaucoup à
ne pas différer plus-longtemps de faire jouir les confrères éloignés des avantages que
présente sa composition, qui n'a encore été que mal imitée jusqu'à présent. Il ne doit pas
craindre que cette publication nuise à ses intérêts. (...) Le mystère dans une chose utile
restreint toujours son emploi; il empêche qu'elle ne se répande, qu'elle ne s'accrédite, et
fait toujours plus de tort à l'inventeur, qu'il ne lui procure d’avantages; je pense que
c’est toujours par un faux calcul qu’on garde un secret de cette nature. D'ailleurs le
petit tort particulier que pourrait éprouver l'inventeur d'une découverte en la divulguant,
ne peut être mis en balance avec la satisfaction qu'il doit éprouver à être d'une utilité
générale, et l'honneur d'être rangé parmi les vrais savans qui se piquent de faire faire
des progrès dans les sciences » (J. B. Gariot, Traité des maladies de la bouche.
1805, p. 296- 298). On peut se demander si les rumeurs concernant l'inventeur arrivaient
jusqu'à la cour d'Espagne ou bien alors, Gariot délivre en toute liberté, non sans humour,
son opinion de pur bon sens ?
Quinze années après, Christophe-François Delabarre qui fut l’ami
de Dubois de Chémant, tient un discours encore plus net sur ces vaines rétentions
techniques. « Tant qu'isolés les uns des autres ils travailleront en cachette, l'un
obtiendra un résultat, et ne pourra arriver à un autre, tandis qu'un second s'applaudira de
son succès sur un essai, et se désespèrera de ne pouvoir imiter une chose que fait aisément
son confrère ». Puis il relate à sa manière la naissance de « l'heureuse idée » de son ami
: « Elle vint à M. de Chemant, en 1787, il était alors chirurgien à Paris, et je
tiens de lui-même les détails qui suivent. Je fus frappé, me dit-il, de la
mauvaise odeur qu'avait l'haleine d'une dame dont les gencives étaient malades par le
contact d'un dentier d'hippopotame qu'elle portait depuis longtemps. (...) J'imaginai que,
si on pouvait en fabriquer une autre [pièce] en porcelaine, la malade se trouverait à
l'abri des désagréments qu'elle avait éprouvés. Comme j'étais entièrement étranger à
l'art du dentiste, je consultai à ce sujet diverses gens de cette profession; tous
m'opposèrent quelque obstacle à vaincre. (...) [Après de nombreux essais
infructueux], je consultai M. Darcet père, alors Essayeur de la monnaie (...). J'obtins
par lui l'entrée de la manufacture de Sèvres, où je fus mis en rapport avec les plus
habiles artistes. Ils m'insinuèrent de lever des moules de la bouche, afin d'obtenir des
modèles en plâtre, sans lesquels je ne pouvais rien faire de bon à employer. On me bâtit
un petit four, et je fis un grand nombre d'expériences. (...) Je me trouvai
très-embarassé pour placer les pièces : mais le temps, l'expérience, et de fréquentes
visites aux dentistes, m'apprirent peu-à-peu la partie mécanique ». (...) Après
l'exposé intégral du Mémoire descriptif des Dents Minérales et la relation
bienveillante des nombreuses polémiques provoquées par son ami, Delabarre reprend son
objectivité pour conclure : « Tout homme impartial qui aime l'art pour l'art même et qui
met de côté toute prévention conviendra que le genre de dents minérales dont il est
question ne peut entrer en comparaison avec celles qui ornent la bouche, car la pâte
n'étant pas transparente, elle a étant cuite le ton terreux de la faïence, (...) un œil
scrutateur y distingue toujours quelque chose de disparate. Je n'admettrais donc l'emploi
de ce travail que pour une suite non interrompue de huit à dix dents, ou même, pour les
dentures complettes, particulièrement chez les personnes âgées ». (Christophe-François
Delabarre. Traité de la partie mécanique de l'art du chirurgien-dentiste. Ouvrage orné
de 42 planches. 1820. T I, p. 87-90 et p. 98).
Après ces précieuses révélations, il n'est pas étonnant que ceux dont
notre « inventeur » avait largement exploité les compétences aient cherché, par tous les
moyens, de discréditer celui qui, sans vergogne, gardait tout son savoir acquis pour lui !