Cet essai est dédié à son Altesse Sérénissime, le prince Louis-Frédérich de
Schwartzbourg.
En cette fin du XVIIIe siècle, Genève est une ville très cosmopolite
ouverte aux intellectuels et aux scientifiques. Colondre, citoyen de cette ville, pratique
probablement la langue anglaise et son seul mérite est de citer John Hunter (1728-1793),
premier anatomiste moderne, auteur de The natural history of the human teeth (1771),
et de Practical treatise on the diseases of the teeth (1778). Il n'en a
malheureusement pas retenu le plus novateur.
S'adressant au Public, ses principaux objectifs sont : guérir
les parens d'une insouciance trop générale, & quequefois funeste, sur les soins à prendre
des dents de leurs enfans. (...) Pour les Dames,(...) conserver un de leurs
ornements, celui qui donne tant de grâce à leur sourire (...). Je promets au Lecteur
de la simplicité dans le stile, de la clarté dans les idées, du zèle dans la recherche des
remèdes à ses maux; je lui demande à mon tour de l'indulgence.
Colondre est sans aucun doute jeune en 1791 puisqu'il écrit : On sera
peut-être étonné que n'ayant pas vieilli dans l'art du Dentiste, j'ose offrir au Public cet
ouvrage. Mais si l'on réfléchit que je m'y suis voué par goût, que je pratique cet art avec
plaisir, que je l'étudie avec délices, l'on concevra pourquoi je me hasarde à publier ce
faible essai (p. VI-VIII).
Aucune notice bibliographique sur cet auteur qui semble, à juste titre,
être resté confidentiel hors les murs de Genève.
L'ouvrage comporte 132 pages.
On retiendra ça et là quelques phrases édifiantes sur le ton de
l'ouvrage.
À propos de l'émail : appelé encore périoste, coiffe, croûte;
on le croit composé d'une infinité de petites fibres dont l'accroissement se fait comme
celui des ongles (...). Un chirurgien, nommé Monro, assurait qu'en injectant les vaisseaux
des dents des enfants, il les colorait à son gré. M. Hunter était persuadé que l'émail
n'avait pas de vaisseaux, & que nulle injection ne pouvait les teindre. Je crois avoir
observé que M. Hunter avait raison (p. 4).
Au chapitre De la division des Dents, il rapporte que les dents ordinairement divisées en trois classes, incisives, canines et molaires, le
sont par Hunter en quatre classes, [lequel] laisse le nom d'incisives aux quatre dents
du devant de la Mâchoire; il donne aux canines celui de cuspidati ou pointues, aux
deux molaires qui touchent les canines celui de biscupidati ou à deux pointes, & ne
donne le nom de molaire qu'aux trois dernières dents de chaque côté. On les divise encore
en incisives, canines, petites molaires, grosses molaires & dents de sagesse. Nous suivrons
ici la division ordinaire (p. 9-10). Tout est dit.
On est un peu surpris par son terme de bulbe. Dans
chaque racine, on observe, vers son extrémité, un petit trou qui conduit à la partie
intérieure ou à la bulbe de la dent (p. 17).
Sur la diversité morphologique des racines, il précise sans ambages :
Les molaires sont les dents les plus difficiles à arracher, même lorsque les dents voisines
n'y sont plus; quelquefois on les casse, sur-tout, si on les prend à contre-sens (p.
20).
Et toujours aussi rassurant sur la douleur : les maux qui
attaquent les dents molaires doivent être infiniment plus douloureux que dans aucune des
autres; car comme elles sont fournies d'un plus grand nombre de racines, & que chaque
racine a ses artères, ses veines & ses nerfs, il s'ensuit nécessairement qu'une dent de
cinq racines renferme quinze parties sensibles, lesquelles si elles sont exposées à la
chaleur & au froid par la carie de la substance de l'os, doivent produire, toutes choses
égales, une plus grande somme de douleurs que celles des dents qui n'ont qu'une racine
simple (p. 25-26).
Pour se tenir les dents propres, il déclare : les Dentistes
ont recommandé ce soin, mais ils l'ont chargé de tant de précautions minutieuses, de tant
de mystères, qu'ils ont fait craindre davantage cette opération, qu'ils n'ont prouvé
qu'elle était nécessaire. De quelque manière que cette opération soit faite, elle n'est
suivie d'aucun danger, pourvu que l'on ne se serve pas de drogues nuisibles. Dans la
pratique ordinaire, il suffit d'avoir de l'eau dans laquelle on répand un peu d'une bonne
eau-de-vie; de se frotter fortement les dents & les gencives avec une brossette.
Pour un ouvrage qui a pour objectif d'attirer l'attention du public sur
l'importance des dents et sur la prévention de leurs maladies, l'auteur n'en dit pas
davantage.
La suite immédiate est : Dans les cas où l'on est atteint de maladies
dangereuses, il faut consulter des personnes éclairées par l'étude & par l'expérience;
elles indiqueront les moyens les plus propres de parvenir à la guérison (p. 63-64).
Concernant les maladies à craindre davantage, il y a en premier
les maladies causées par la dentition dans les Enfans, & des remèdes qu'on peut y
apporter. Tableau clinique classique, suivi des remèdes allant de la diète douce
des nourrices à l'incision de la gencive enflée avec une lancette, puis si la
fièvre est forte : la saignée ou les sang-sues. Également, l'air pur d'une campagne
éloignée des marais, de l'exercice et quelquefois des infusions aromatisées de kina
(p. 68-70).
Sur l'érosion et la carie, concernant l'usage de la lime,
les auteurs français sont discrètement critiqués : des dentistes intelligents le
conseillent & le pratiquent pour ménager les dents gâtées, & empêcher les progrès du mal :
c'est, ce me semble, une erreur (p. 87).
Sur le tartre : il ronge la gencive qui ne leur
[aux dents] fournit plus de nourriture, les dents sortent de leurs alvéoles, elles
paraissent s'alonger & deviennent branlantes, enfin elles tombent, & c'est ce qui
n'arriverait jamais si les dents étaient nettoyées avec soin chaque matin, même après
chaque repas, avec quelque liqueur propre à ce dessein. (...) Il faut le faire enlever le
plutôt, le mieux qu'il est possible (...). L'instrument de l'adroit Dentiste doit le
poursuivre & en chasser la moindre parcelle, soit au-dedans, soit au-dehors. Il ne faut pas
renvoyer cette opération qui n'est suivie d'aucun danger, qui ne fait point éprouver de
douleur : alors les dents branlantes se raffermiront; les dents bien entretenues
conserveront leur même longueur; elles seront toujours fermes dans leurs alvéoles, & les
gencives saines aideront à les nourrir & à les maintenir (p. 90-92). Promesse risquée
mais démonstration réussie pour inviter le lecteur à se confier à l'adroit Dentiste.
Dans Quelques remarques & singularités sur les dents,
Colondre, déclare qu'il ne faut être ni incrédule, ni superstitieux; il est des faits
constatés dont on ne peut rendre raison. (...) Mais un fait dont plusieurs
personnes ont été témoins, c'est que j'ai guéri divers affligés de maux de dents par le
simple attouchement. Je n'en vois point la raison, un voile épais m'en cache la cause,
& je n'ai que des conjectures vagues pour la faire soupçonner. Serait-ce qu'un attouchement
subit, d'une main étrangère & plus froide que la dent & les parties environnantes, donne
aux humeurs un refluement subit qui soulage le malade ? Cette impression aurait-elle
quelqu'analogie avec celle dont l'effet se remarque dans plusieurs personnes ? Elles
souffrent des douleurs intolérables, & se déterminent à envoyer chercher un Chirurgien pour
arracher la dent douloureuse; il approche, il arrive, & le mal n'existe plus; l'émotion,
l'attente d'une douleur vive, la crainte dissipe le mal au moins pour un tems. Un soufflet
a parfois guéri un mal de dent : la cause n'était probablement pas enlevée, mais elle était
détournée. Quoiqu'il en soit, je me garderai de décider sur une matière où il ne se
présente aucun principe pour me conduire (...) & où une nouvelle démonstration
pourrait n'être qu'une nouvelle erreur (p. 94-96). Que peut conclure le lecteur devant
tant d'ambiguïté ?
Sur les autres causes des maux de dents, hormis la grossesse, on
retrouve entre autres le passage subit & imprudent d'un appartement chaud dans un lieu
humide & froid, cause fréquente de fluxion (p. 104). Pour calmer la douleur des
maux de dents, le remède qui réussit le mieux est un gargarisme fait avec des
clous de girofles & de la cannelle qu'on fait bouillir avec du vin rouge. Un des meilleurs
qu'on puisse suppléer à celui-là, c'est de faire cuire une gousse d'ail sous les cendres &
de la mettre sur la dent (p. 106). Je crois pouvoir conseiller l'usage du tabac en
poudre aux personnes sujettes à de fréquentes fluxions : il détermine les humeurs à
s'écouler par le nez; il les détourne, les empêche de tomber sur les dents. Au contraire je
voudrais qu'on s'abstînt d'en fumer : cette habitude entraîne souvent la ruine des dents;
la fumée du tabac est corrosive, elle les noircit, elle en détruit l'émail (p. 109).
Conseil clair, trop rare.
Sur les maladies des gencives : peuvent être causées,
ou par la pression produite par le tartre des dents, ou par une pléthôre locale. Pour
la première cause, on enlèvera le tartre, on scarifiera les gencives, on prescrira des
anti-scorbutiques et des médecines astringentes. Pour la seconde : la méthode la plus
sûre est de prendre des évacuans pour enlever les humeurs viciées & diminuer l'épaisseur
des gencives (...) se servir des astringens (...) un régime approprié et les
ablutions qui lui sont devenues nécessaires (p. 114-115). Épulis, ulcères, corrosions
des gencives (?), scorbut, abcès, aposthèmes, fistules, petits cancers, suppurations sont
brièvement présentés, puisque la nature de cet ouvrage ne nous permet d'entrer
dans d'aussi longs détails (p. 123).
Sur les dents artificielles, on en retiendra qu'on peut
remplacer la perte des dents, mais qu'il faut autant qu'il est possible prévenir la
perte de celles-ci par des soins bien ordonnés, & porter à chaque accident le remède
nécessaire. On ne saurait trop le recommander, sans quoi il ne reste plus de moyens pour
réparer ses pertes, & les réparer avec quelqu'utilité réelle (p. 129-130).
Et de conclure : Je dois m'arrêter ici. Il faut connaître ses forces,
& s'arrêter aux limites qui nous sont prescrites par nos connaissances (p. 131).