Le sous-titre annonce la matière de l’ouvrage :
Recueil abrégé d’observations, tant sur les Maladies
qui attaquent les Gencives & les Dents, que sur les moyens de les guérir ; dans lequel on
trouve un précis de la structure, de la formation & de la connexion des Dents, avec une
réfutation de l’efficacité prétendue des essences & élixirs ; & la description d’un
nouveau Pélican imaginé pour l’extraction des dents doubles.
L’ouvrage de 343 pages comprend un précis, puis les 33
observations que j’ai eu occasion de faire depuis près de trente années que j’exerce la
partie qui traite des dents (p. xii).
Le précis en trois chapitres et 102 pages échappe
rarement à la platitude, on retiendra ce qui est un peu personnel à l’auteur.
De l’origine des dents, de leur accroissement, leur structure et leur
situation
On relèvera cette réflexion pertinente sur la morphologie des
racines des molaires supérieures : La nature a écarté les unes des autres les racines
des dents molaires de la mâchoire supérieure ; & en leur donnant dans l’intérieur des
alvéoles presque le double de surface qu’elles en ont à l’extérieur, elle leur communique
par là autant de solidité, & une assiette aussi ferme que celle des dents de la mâchoire
inférieure (p. 19).
Concernant l’émail, bouclier à la dent, il s’insurge,
contre les dentistes qui ont toujours la lime à la main et il préfère les bonnes
aux belles dents, sur-tout quand elles ne peuvent avoir ce dernier avantage qu’au
préjudice du premier (p. 25-26). Quant à l’usure de l’émail et à sa
régénération, on ne peut se refuser de l’admettre & convenir que sans elle il ne serait
pas possible de conserver les dents pendant un nombre d’années considérable, comme on le
voit dans la plupart des hommes (p. 28).
De l’usure pathologique, il est le premier à saisir avec une
rare subtilité le bruxisme dans sa réalité tant parafonctionnelle
qu’autodestructrice : il y a des personnes qui ont le tic singulier de mouvoir
perpétuellement leurs mâchoires l’une sur l’autre avec une si grande force qu’ils en font
craquer leurs dents. J’ai connu un Médecin qui était dans ce cas-là, (...) qui avait non
seulement l’émail, mais même le corps de la dent rongée jusques aux gencives. Les dents de
ce docteur étaient d’un sensible excessif au froid et au chaud, d’autant plus que les
lames osseuses qui restaient n’étaient pas suffisantes par leur épaisseur pour garantir
des impressions extérieures les parties contenues dans la cavité de la dent, je veux dire
les vaisseaux sanguins et le petit filet de nerfs qui les accompagne. On était obligé pour
pallier cet inconvénient d’avoir recours à un remède qui n’était guère meilleur que le
mal ; mais enfin il était le seul qui procurât quelque soulagement. Ce remède consistait à
passer un fer rouge sur la superficie de ces dents ainsi usées, et qui se trouvaient pour
le moment durcifiées par l’effet du cautère ; mais bientôt, il fallait recommencer, notre
docteur ne pouvant perdre l’habitude de manger ses dents (p. 29-30).
De l’usage & de la nécessité des dents, & de ce qui est leur contraire
À propos des cure-dents en or, argent ou acier décriés par certains,
Courtois plaide pour l’acier, non sans un certain humour : Pour moi qui ne sais pas
mentir, tout Dentiste que je suis, je dis hautement que les instruments dont se
servent tous les Dentistes pour nettoyer les dents sont faits de l’acier le plus dur & le
mieux trempé ; & cependant je n’ai jamais remarqué que l’usage de ces instruments ait
occasionné aucun dommage sur les dents (p. 47).
Causes des maladies qui attaquent les dents
On retiendra l’expression d’un doute insistant sur tout traitement
du mal de dents, caries pourrissantes ou dents déchaussées : Il y a beaucoup de
remèdes ; mais en général on en éprouve peu d’effets. (…) Chacun a le sien, (…) cependant,
pas un ne guérit, si l’on excepte celui où l’on fait le sacrifice de la dent (p. 68).
Suit l’énumération de toutes les possibilités thérapeutiques présentées négativement avec
tous leurs dangers ou leur inefficacité : diverses essences, luxations, régénérations des
gencives. Et de conclure : au lieu de téméraire & d’entreprenant, qualités qui, pour
l’ordinaire, n’émanent que de l’impéritie, je préfère encore que de passer pour timide
réfléchi (p. 79). Cette connaissance de ses limites est au moins une preuve
d’honnêteté en regard de tous ceux qui n’ont d’autre motif qu’une fin lucrative &
intéressée, le seul qui pût les porter à conseiller & pratiquer de pareilles opérations
qui m’ont semblé non seulement inutiles, mais même pernicieuses pour toutes les personnes
qui s’y soumettent (p. 339).
Les observations
Elles sont plus personnelles et constituent un document bien édifiant.
Les trois premières fustigent et démontrent l’usage inutile ou parfois
dangereux des élixirs, essences ou liqueurs spiritueuses, tenus pour faire disparaître le
mal et sa douleur.
La quatrième : Sur l’inutilité ou peu d’avantages qu’on retire
par l’attouchement de différens corps sur les dents cariées.
Citons la relation naïve de la recette pour soulager la douleur d’un
secret infaillible confié par une femme venue se faire ôter une dent cariée,
(…) : Avoir une taupe vivante, (…) faites chauffer de l’eau au degré le plus chaud que
vous pourrez y souffrir la main pendant deux ou trois minutes, (…) saisissez la taupe &
l’étouffez dans votre main. La première personne qui viendra chez vous, touchez sa dent
douloureuse du bout du doigt. (…) Pendant quatre ou cinq jours, je n’ôtai pas une seule
dent, me contentant de les toucher toutes, sans parler encore du secret que je possédais,
qui ne m’inspirait pas plus de confiance que l’événement m’en justifia. Je priai toutes
les personnes à qui je touchais des dents cariées, de me revenir voir, si elles
souffraient encore dans trois ou quatre jours ; il n’y en eut pas un seul qui ne revint
avant le temps que je leur avais prescrit (p. 125-127).
La cinquième : Sur un corps étranger introduit dans le sinus
maxillaire supérieur, & des accidens qui sont survenus.
Des corps étrangers retrouvés dans le sinus y ont été portés par des
patients eux-mêmes ayant eu la curiosité d’explorer l’intérieur de leur cavité alvéolaire
après l’extraction d’une canine ou d’une prémolaire. Il en décrit l’exérèse parfois
périlleuse.
Puis, il dénonce une fois de plus les Dentistes de nos jours dont on
doit se méfier (p. 147).
Est relatée l’opération d’un auteur dont il semble qu’il
fasse dépendre sa célébrité. (…) Pour mettre des dents artificielles à une mâchoire qui
s’en trouve totalement dépourvue, & sur laquelle on ne peut employer le fil d’or pour les
fixer, il propose comme moyen sûr & le plus expéditif, de perforer les gencives, ainsi que
le corps alvéolaire, de part en part, faire embrasser les gencives par la pièce
artificielle pareillement perforée vis-à-vis le trou fait aux gencives, & de fixer cette
pièce artificielle par un cloux en or muni d’un côté d’une petite tête, & de l’autre formé
en vis pour recevoir un écrou recouvert, qui doit fixer la pièce ainsi adaptée à la
mâchoire. (…) Pour moi, je crois que pour l’exécuter, il faut trouver quelqu’un qui ait
autant de courage & de patience qu’on remarque de témérité, je dirai plus, de folie &
d’extravagance, dans la tête de celui qui l’a imaginée (p. 149-150).
Cette opération présente cependant les balbutiements des futures
plaques métalliques sous-périostées des années 1950-60 qui recevaient des prothèses
amovibles, chez les édentés totaux.
La septième : Où l’on prouve la nécessité d’une connaissance
parfaite des dents de lait d’avec les dents du second germe.
Rapportant une fois de plus les accidents ou les bévues de dentistes
maladroits ou incompétents, il dénonce ces Opérateurs qui courent la province (p.
169). Ces exemples frappans devraient, sans contredit, faire ouvrir les yeux sur la
prétendue science de ces hommes, qui n’ayant aucun domicile fixe, n’ont par conséquent
rien à ménager (p. 173).
La dixième : Sur une dent usée
Il revient sur la destruction de l’émail, (…) le bouclier & le
préservatif des dents contre les différens frottements auxquelles elles sont exposées. Une
personne âgée d’environ soixante ans, qui était tourmentée par des fluxions considérables
occasionnées par une dent usée qui était d’une si grande sensibilité, que la
moindre fraîcheur donnait lieu aux plus vives douleurs.(…) L’échec des gargarismes
doux et du cautère actuel est présenté avec beaucoup d’humaine humilité : Le malade
fatigué de souffrir fut obligé de se résoudre à faire ôter sa dent pour atteindre au terme
de ses douleurs. Heureux encore de n’en avoir qu’une à sacrifier. Car lorsque toutes les
dents sont usées, le malade se trouve autant à plaindre que le Dentiste embarrassé (p.
180-181).
La onzième : Sur le peu de succès des dents remises dans leur
alvéole.
Il y a des personnes qui veulent se faire remettre les dents qu’elles
sont obligées de se faire ôter, par les douleurs qu’elles occasionnent. (…) J’ai observé
plusieurs fois que ces sortes de dents ne sont pas d’un long usage. (…) Outre les
fluxions, (…) on est exposé très souvent à avoir des abcès dont on ne guérit que par la
perte de cette dent. (…) Quoique je n’aye jamais fait de ces sortes d’opérations que
malgré moi, je conviens cependant en avoir fait quelques unes avec succès (p.
183-185).
Puis à propos de la transplantation, il évoque les Savoyards
itinérants si souvent cités par d’autres auteurs : On pratique encore quelquefois une
opération dont le succès est encore plus douteux, quoiqu’il soit fait mention de ces
sortes d’opérations comme étant très communes. Je dis au contraire qu’elles sont très
rares, parce qu’on ne rencontre pas aisément des personnes assez folles ou assez
intéressées pour se faire ôter leurs dents, moyennant certaine somme. (…) C’est aux
Savoyards qui se tiennent sur la place publique pour faire des commissions ou exercer
d’autres emplois de même espèce, que l’on s’adresse pour acheter leurs dents. (…) Ce genre
d’hommes, à qui la pluie d’or aplanit tous les obstacles, se vendraient non seulement en
détail pour avoir de l’argent, mais même tout entier s’ils le pouvaient (p. 189-191).
Et peu convaincu de la validité de ce type d’opération, il conclut :
Quelque temps après, [ un échec de transplantation]
, je fis cette même opération qui réussit assez bien, mais la dent transplantée n’a
jamais été bien solide, ni d’une couleur bien avantageuse (p. 197).
La vingt et unième : Sur une portion de la joue qui se trouva
prise dans le davier avec une dent qu’on voulait ôte, dénonce la
maladresse d’un Dentiste dont la pratique est flétrie par un accident qui ne peut venir
que de sa faute (p. 246).
Dans la vingt-deuxième : Sur un dent de sagesse venue fort tard,
et non diagnostiquée chez une femme de 50 ans, l’auteur avec beaucoup d’honnêteté
déclare : Bien persuadé de mon tort à cet égard & de n’avoir pas soupçonné ce qui
pouvait arriver, je me promis de mettre à profit la faute, (…) et d’éviter à l’avenir
d’être la dupe d’une inattention … (p. 252-253).
Les quatre dernières observations relatent des hémorragies
post-extractions, monstrueuses dont l’une fut mortelle pour un homme atteint de scorbut .
Sur le pélican :
Justification majeure de l’ouvrage, la genèse de l’instrument dont
l’auteur est si fier, remonte à ses maîtres : Ne pouvant rien ajouter à la supériorité
de cet instrument [ le pélican de Fauchard]
, (…) mon oncle a cherché à le simplifier, & à le perfectionner de façon qu’il n’y eut
qu’un seul manche sur lequel on pût monter les six crochets differens dont on est obligé
de se servir (p. 317-318).
L’objectif à atteindre est de définitivement proscrire le repoussoir
ou pied-de-biche, avec lequel un chirurgien opérant un jeune paysan, la veille de
son mariage, n’ayant d’autre instrument qu’un pied de biche, (…) le repoussoir glisse
de dessus la dent qu’il laisse à sa place, & vient percer de part en part la joue du côté
opposé où il opérait (p. 328).
Les planches et les explications de cet instrument pas aussi novateur
que son auteur le prétend sont à consulter aux pages 342 et 343.