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La médecine pratique et ses genres littéraires en France à l'époque moderne

par Joël COSTE
Université Paris Descartes
Ecole Pratique des Hautes Etudes
coste@cochin.parisdescartes.fr

 Liste des ouvrages numérisés

Les pharmacopées

Avant l’essor d’une discipline pharmaceutique autonome à la fin du XVIIIe siècle, sur le modèle de la chirurgie, avec des professionnels spécialisés et un savoir propre, l’apothicairerie était sous tutelle intellectuelle sinon organisationnelle de la médecine universitaire, qui dispensait seule des enseignements de pharmacie [20]. Les médecins (et les chirurgiens), qui rédigeaient des ordonnances de préparations que l’on qualifie aujourd’hui de magistrales, se devaient par ailleurs d’avoir des connaissances approfondies sur la manière de préparer les médicaments. Ces connaissances étaient présentées dans des livres de recettes qualifiés d’« antidotaires » puis de « pharmacopées » au milieu du XVIe siècle. Ces ouvrages de référence, éminemment pratiques, étaient rédigés par des médecins ou des collèges de médecins, et avaient valeur normative pour les apothicaires qui devaient se conformer aux indications qu’elles renfermaient.

La principale pharmacopée médiévale, l’antidotaire de Nicolas de Salerne (XIIe siècle), un ensemble de 140 recettes classées par ordre alphabétique avec les indications résumées de leur utilisation [21], fut imprimée dès 1471 et souvent rééditée dans les décennies suivantes avec divers commentaires (de Platearius, de Jean de Saint-Amand…) et surtout avec l’antidotaire du pseudo-Mesué (XIIe siècle) dit « Grabadin » qui présentait quant à lui les recettes par type de composition, donnée par voie interne puis externe (12 chapitres consacrés successivement aux électuaires, opiates, solutions, confections, loochs, sirops, décoctions, trochisques, pilules, poudres, emplâtres et huiles). Les Canons du même pseudo-Mesué, consacrés aux médecines évacuatives ou dissolvantes, complétaient parfois ces ouvrages composites qui furent imprimés jusque dans les années 1520 (ensuite seuls le Grabadin et les canons du pseudo-Mésué furent encore imprimés).

Le genre des pharmacopées ne tarda pas en effet à être illustré à l’époque moderne, et de nombreux médecins du XVIe siècle lui consacrèrent même des efforts importants, à commencer par le médecin de Ferrare Antonio Musa Brasavola, qui élabora une œuvre pharmaceutique considérable, publiée dès les années 1530 (De medicamentis tam simplicibus, quam compositis catharticis…  ; et la série des Examen omnium catapotiorum, vel pilularum...; electuariorum, pulverum, et confectionum..., loch.., simplicium medicamentorum..., trochiscorum, vnguentorum, ceratorum, emplastrorum cataplasmatumque, et collyriorum, quorum apud Ferrarienses pharmacopolas usus est a ) et Jacques Dubois qui commenta les Canons du pseudo-Mesué (Ioannis Mesuae Damasceni de re medica libri tres, 1561) mais fut surtout le premier à afficher le terme grec de pharmacopée pour désigner les connaissances nécessaires à la fois au médecin et à l’apothicaire (Pharmacopea, his, qui artem medicam, et pharmacopeam tractant exercentque, maxime necessarii 1548). Cet ouvrage, traduit en français en 1574 et plusieurs fois réédité jusqu’en 1625  et   , proposait une synthèse d’une grande clarté considérant à la fois l’ensemble des « simples » utilisables et leur préparation (racines, herbes, fleurs, semences, fruits, bois, écorces, sucs, liqueurs, résines, gommes, métalliques et terrestres et animaux), c’est-à-dire ce que l’on appelait la « matière médicale » et dont le De materia medica de Dioscoride représentait alors le modèle maintes fois édité et commenté depuis 1478, et l’ensemble des « composés » répartis en remèdes à usage interne (confits, sirops, élegmes (ou loochs), apozèmes, électuaires, pilules, trochisques, poudres) et remèdes à usage externe (huiles, onguents, cérats et emplâtres) [22]. L’ordre de présentation des composés adopté par Dubois, qui était assez peu différent de celui du Grabadin, fut repris par Laurent Joubert, dans sa Pharmacopée (1579, rééditée en 1581 et 1588 ) qui sépara toutefois les remèdes (composés) internes en « préparatifs » (sirops, conserves), « évacuatifs » (électuaires, pilules, élègmes) et « fortifiants » (opiates, poudres, tablettes, trochisques), puis par Brice Bauderon (dont la Pharmacopée  de 1595 fut réédité de très nombreuses fois jusqu’en 1681). La persistance de cette catégorisation, très similaire à celle du Grabadin, reflète la longue influence du pseudo-Mesué à l’époque moderne, influence qui s’exerça aussi – par exemple – de manière très directe sur les Œuvres pharmaceutiques de François Ranchin (1624, rééditées en 1628  et 1637) qui étaient « dictées aux compagnons pharmaciens » et incluaient notamment « un docte commentaire sur les quatre théorèmes et canons de Mesue » dont le texte était présenté en latin, en français, puis commenté, ainsi qu’un « traité des simples médicaments purgatifs suivant Mesué ».

De fait, il fallut attendre 1676 et la publication la Pharmacopée royale galénique et chimique  et  de Moyse Charas pour qu’une rupture formelle dans la structuration, comme dans le contenu des pharmacopées intervînt [23]. Dans cet ouvrage (réédité en 1682, 1691 et 1753, mis en latin en 1684), l’« apothicaire du Jardin du Roi » protégé par l’archiatre Antoine d’Aquin, devenu ensuite « médecin-chimiste du Roi d’Angleterre », rompit tous les codes des pharmacopées antérieures (jusqu’au titre, inédit mais qui n’est pas sans évoquer La royalle chymie, titre de la traduction française de la Basilica chymica d’Oswald Croll en 1624 ) pour réunir d’une part la « pharmacie des anciens qui est appelée Galénique » et d’autre part la « pharmacie chymique des modernes » qui venait de remporter des succès décisifs [24] et entrait dans sa phase d’assimilation. Après une première partie présentant les divers modes de préparation des remèdes, beaucoup plus nombreux que chez Dubois, Charas présentait, dans le tome 1, les « préparations galéniques » internes (infusions et décoctions, juleps et apozèmes, émulsions, potions et bols, masticatoires, injections, clystères et suppositoires, vins et vinaigres, robs, confections, gelées, conserves, sirops, miels, loochs, tablettes, poudres, opiates et électuaires, trochisques, pilules) puis externes (huiles, baumes, onguents et cérats, emplâtres, cataplasmes, fomentations et bains, épithèmes, écussons, parfums, frontaux, lotions et collyres), puis dans le tome 2, les « préparations chimiques » des végétaux (distillations, teintures, élixirs, extraits, sels), des animaux (crâne, sang et urine humaine, vipère, corne de cerf, crapaud, etc.) et enfin des minéraux et des métaux (pierres, corail, perle, eaux fortes, alun, vitriol, soufre, arsenic, or, argent, fer, mercure, antimoine, etc.) avant de conclure par une collection de « remèdes particuliers tirés de plusieurs auteurs célèbres » (de d’Aquin, surtout). La Pharmacopée universelle du chimiste cartésien Nicolas Lémery [25], publiée en 1697 (rééditée en 1716, 1729, 1734, 1738 et 1764  et ), accompagnée du Dictionnaire ou traité universel des drogues simples , ouvrage dépendant de la Pharmacopée universelle (1698, réédité en 1714, 1727, 1733, 1759) paracheva la synthèse « œcuménique » engagée par Charas et consacra la fusion des deux traditions dans un ensemble unique en deux parties : la Pharmacopée, dont la structuration en trois parties (préparation des matières, compositions internes, compositions externes) permit d’intégrer les matières et les remèdes issus de la chimie dans les catégories traditionnelles, à l’exemple d’un « vin émétique » antimonial, d’une poudre diatartar au tartre vitriolique, d’un trochisque au plomb, d’une pilule au mercure ou d’un emplâtre magnétique ou de sang humain ; et le Dictionnaire, qui présentait sur le même plan toutes les matières végétales, animales, minérales et métalliques et faisait suivre l’aloès par l’antimoine et le crâne humain par le crocus (tout en renouant par ailleurs avec l’ordre alphabétique qui n’avait plus été utilisé depuis l’antidotaire de Nicolas).

Notes

20 La séparation effective des apothicaires d’avec les épiciers –et le monde marchand– n’a été réalisée qu’en 1777 à Paris et les premières écoles de pharmacie, ancêtres des facultés de pharmacie, n’ont été crées qu’en 1803. Sur la mise en place des contrôles des apothicaires par les médecins à l’époque médiévale, voir D. Jacquart, La médecine médiévale…, op. cit., p. 303 sq, et sur les premières étapes de l’autonomisation, voir B. Dehillerin, J.P.Goubert, "A la conquête du monopole pharmaceutique: le collège de pharmacie de Paris (1777-1796)" In J.P. Goubert (Ed.), La médicalisation de la société française, 1770-1830. Historical reflections press, Waterloo (Ontario), 1982, p 237 sq.
21 De nombreux manuscrits de l’"antidotaire de Nicolas" avaient circulé au Moyen Age dont certains présentaient des traductions (souvent partielles) en français. L’historien de la pharmacie Paul Dorveaux a édité deux d’entre eux (P. Dorveaux, L’antidotaire Nicolas, deux traductions françaises de l’Antidotarium Nicolai, Paris, H. Welter, 1896), accessibles sur le site Internet de la BIU Santé.
22 Le plan de la pharmacopée de Jacques Dubois (simples et leur préparation, puis composés à usage interne puis externe) fut régulièrement repris ensuite, notamment dans Les ordonnances sur la préparation des médicaments tant simples que composes qui formait le cinquième tome des Œuvres de Nicolas Abraham de La Framboisière.
23 Les bibliothécaires de la Bibliothèque Impériale chargés de l’indexation ont tenté de séparer les pharmacopées médiévales (TE2) de celles des siècles modernes (TE146-7) et ces dernières des matières médicales (TE138-9) et des pharmacopées "chimiques" (TE131). Devenues ensuite mixtes, "galéniques" et "chimiques", les pharmacopées furent le plus souvent classées en TE146 mais certaines le furent en TE131 et d’autres en TE147. De même la cote TE147 a accueilli de nombreux ouvrages qui abordaient à la fois, comme celui de Jacques Dubois, la préparation des simples et les composés.
24 Rappelons que l’utilisation de l’"émétique" (tartrate d’antimoine) chez Louis XIV, probablement atteint de typhus pendant la campagne de Flandres en 1658, précipita la victoire des "chimistes" dans la "guerre de l’antimoine" qui faisait rage depuis près d’un siècle. L’antimoine fut en effet inscrit parmi la liste des purgatifs autorisés par la Faculté en 1666.
25 Nicolas Lémery (1645-1715) était, comme Charas, apothicaire et protestant avant de prendre ses grades de médecin et de se convertir au catholicisme. Sur Lémery, voir surtout l’Éloge de M. Lemery de Fontenelle (1715).
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