Avant l’essor d’une discipline pharmaceutique autonome à la fin du XVIIIe
siècle, sur le modèle de la chirurgie, avec des professionnels spécialisés et un savoir
propre, l’apothicairerie était sous tutelle intellectuelle sinon organisationnelle de la
médecine universitaire, qui dispensait seule des enseignements de pharmacie [20]. Les
médecins (et les chirurgiens), qui rédigeaient des ordonnances de préparations que l’on
qualifie aujourd’hui de magistrales, se devaient par ailleurs d’avoir des connaissances
approfondies sur la manière de préparer les médicaments. Ces connaissances étaient
présentées dans des livres de recettes qualifiés d’« antidotaires » puis de « pharmacopées »
au milieu du XVIe siècle. Ces ouvrages de référence, éminemment pratiques, étaient rédigés
par des médecins ou des collèges de médecins, et avaient valeur normative pour les
apothicaires qui devaient se conformer aux indications qu’elles renfermaient.
La principale pharmacopée médiévale, l’antidotaire de Nicolas de Salerne
(XIIe siècle), un ensemble de 140 recettes classées par ordre alphabétique avec les
indications résumées de leur utilisation [21], fut imprimée dès 1471 et souvent rééditée
dans les décennies suivantes avec divers commentaires (de Platearius, de Jean de
Saint-Amand…) et surtout avec l’antidotaire du pseudo-Mesué (XIIe siècle) dit « Grabadin »
qui présentait quant à lui les recettes par type de composition, donnée par voie interne
puis externe (12 chapitres consacrés successivement aux électuaires, opiates, solutions,
confections, loochs, sirops, décoctions, trochisques, pilules, poudres, emplâtres et
huiles). Les Canons du même pseudo-Mesué, consacrés aux médecines évacuatives ou
dissolvantes, complétaient parfois ces ouvrages composites qui furent imprimés jusque dans
les années 1520 (ensuite seuls le Grabadin et les canons du pseudo-Mésué furent encore
imprimés).
Le genre des pharmacopées ne tarda pas en effet à être illustré à
l’époque moderne, et de nombreux médecins du XVIe siècle lui consacrèrent même des efforts
importants, à commencer par le médecin de Ferrare Antonio Musa
Brasavola, qui élabora une œuvre pharmaceutique considérable, publiée
dès les années 1530 (De medicamentis tam simplicibus, quam compositis
catharticis…
; et la série des Examen omnium catapotiorum, vel
pilularum...; electuariorum, pulverum, et
confectionum..., loch..,
simplicium medicamentorum...,
trochiscorum, vnguentorum, ceratorum, emplastrorum cataplasmatumque, et
collyriorum, quorum apud Ferrarienses pharmacopolas usus est
a
) et Jacques Dubois qui commenta les Canons du pseudo-Mesué (Ioannis
Mesuae Damasceni de re medica libri tres, 1561) mais fut surtout le premier à afficher
le terme grec de pharmacopée pour désigner les connaissances nécessaires à la fois au
médecin et à l’apothicaire (Pharmacopea, his, qui artem medicam, et pharmacopeam tractant
exercentque, maxime necessarii 1548). Cet ouvrage, traduit en français en 1574 et
plusieurs fois réédité jusqu’en 1625
et
, proposait une synthèse d’une grande clarté considérant à la fois l’ensemble des
« simples » utilisables et leur préparation (racines, herbes, fleurs, semences, fruits,
bois, écorces, sucs, liqueurs, résines, gommes, métalliques et terrestres et animaux),
c’est-à-dire ce que l’on appelait la « matière médicale » et dont le De materia medica
de Dioscoride représentait alors le modèle maintes fois édité et
commenté depuis 1478, et l’ensemble des « composés » répartis en remèdes à usage interne
(confits, sirops, élegmes (ou loochs), apozèmes, électuaires, pilules, trochisques, poudres)
et remèdes à usage externe (huiles, onguents, cérats et emplâtres) [22]. L’ordre de
présentation des composés adopté par Dubois, qui était assez peu différent de celui du
Grabadin, fut repris par Laurent Joubert, dans sa Pharmacopée (1579, rééditée en 1581
et 1588
) qui sépara toutefois les remèdes (composés) internes en « préparatifs »
(sirops, conserves), « évacuatifs » (électuaires, pilules, élègmes) et « fortifiants » (opiates,
poudres, tablettes, trochisques), puis par Brice Bauderon (dont la Pharmacopée
de 1595 fut
réédité de très nombreuses fois jusqu’en 1681). La persistance de cette catégorisation, très
similaire à celle du Grabadin, reflète la longue influence du pseudo-Mesué à l’époque
moderne, influence qui s’exerça aussi – par exemple – de manière très directe sur les
Œuvres pharmaceutiques de François Ranchin (1624, rééditées en 1628
et 1637) qui étaient « dictées aux compagnons pharmaciens » et incluaient
notamment « un docte commentaire sur les quatre théorèmes et canons de Mesue » dont le texte
était présenté en latin, en français, puis commenté, ainsi qu’un « traité des simples
médicaments purgatifs suivant Mesué ».De fait, il fallut attendre 1676 et la publication la Pharmacopée
royale galénique et chimique
et
de Moyse Charas pour
qu’une rupture formelle dans la structuration, comme dans le contenu des pharmacopées
intervînt [23]. Dans cet ouvrage (réédité en 1682, 1691 et 1753, mis en latin en 1684),
l’« apothicaire du Jardin du Roi » protégé par l’archiatre Antoine d’Aquin, devenu ensuite
« médecin-chimiste du Roi d’Angleterre », rompit tous les codes des pharmacopées antérieures
(jusqu’au titre, inédit mais qui n’est pas sans évoquer La royalle chymie, titre de
la traduction française de la Basilica chymica
d’Oswald Croll en 1624
) pour réunir d’une part la « pharmacie des anciens qui est appelée Galénique »
et d’autre part la « pharmacie chymique des modernes » qui venait de remporter des succès
décisifs [24] et entrait dans sa phase d’assimilation. Après une première partie présentant
les divers modes de préparation des remèdes, beaucoup plus nombreux que chez Dubois, Charas
présentait, dans le tome 1, les « préparations galéniques » internes (infusions et
décoctions, juleps et apozèmes, émulsions, potions et bols, masticatoires, injections,
clystères et suppositoires, vins et vinaigres, robs, confections, gelées, conserves, sirops,
miels, loochs, tablettes, poudres, opiates et électuaires, trochisques, pilules) puis
externes (huiles, baumes, onguents et cérats, emplâtres, cataplasmes, fomentations et bains,
épithèmes, écussons, parfums, frontaux, lotions et collyres), puis dans le tome 2, les
« préparations chimiques » des végétaux (distillations, teintures, élixirs, extraits, sels),
des animaux (crâne, sang et urine humaine, vipère, corne de cerf, crapaud, etc.) et enfin
des minéraux et des métaux (pierres, corail, perle, eaux fortes, alun, vitriol, soufre,
arsenic, or, argent, fer, mercure, antimoine, etc.) avant de conclure par une collection de
« remèdes particuliers tirés de plusieurs auteurs célèbres » (de d’Aquin, surtout). La
Pharmacopée universelle du chimiste cartésien Nicolas Lémery [25], publiée en 1697
(rééditée en 1716, 1729, 1734, 1738 et 1764
et
), accompagnée du Dictionnaire ou traité universel des drogues simples
, ouvrage dépendant de la ″Pharmacopée
universelle″ (1698, réédité en 1714,
1727, 1733, 1759) paracheva la synthèse « œcuménique » engagée par Charas et consacra la
fusion des deux traditions dans un ensemble unique en deux parties : la Pharmacopée,
dont la structuration en trois parties (préparation des matières, compositions internes,
compositions externes) permit d’intégrer les matières et les remèdes issus de la chimie dans
les catégories traditionnelles, à l’exemple d’un « vin émétique » antimonial, d’une poudre
diatartar au tartre vitriolique, d’un trochisque au plomb, d’une pilule au mercure ou d’un
emplâtre magnétique ou de sang humain ; et le Dictionnaire, qui présentait sur le
même plan toutes les matières végétales, animales, minérales et métalliques et faisait
suivre l’aloès par l’antimoine et le crâne humain par le crocus (tout en renouant par
ailleurs avec l’ordre alphabétique qui n’avait plus été utilisé depuis l’antidotaire de
Nicolas).
Notes
| 20 |
La séparation effective des apothicaires d’avec
les épiciers –et le monde marchand– n’a été réalisée qu’en 1777 à Paris et les
premières écoles de pharmacie, ancêtres des facultés de pharmacie, n’ont été crées
qu’en 1803. Sur la mise en place des contrôles des
apothicaires par les médecins à l’époque médiévale, voir D.
Jacquart, La médecine médiévale…, op. cit., p. 303 sq, et sur les premières étapes de l’autonomisation, voir B.
Dehillerin, J.P.Goubert, "A la conquête du monopole pharmaceutique: le collège de
pharmacie de Paris (1777-1796)" In J.P. Goubert (Ed.),
La médicalisation de la
société française, 1770-1830. Historical reflections press, Waterloo (Ontario),
1982, p 237 sq. |
| 21 |
De nombreux manuscrits de l’"antidotaire de
Nicolas" avaient circulé au Moyen Age dont certains présentaient des traductions
(souvent partielles) en français. L’historien de la pharmacie Paul Dorveaux a édité
deux d’entre eux (P. Dorveaux, L’antidotaire Nicolas, deux traductions françaises de
l’Antidotarium Nicolai, Paris, H. Welter, 1896),
accessibles sur le site Internet de la BIU
Santé. |
| 22 |
Le plan de la pharmacopée de Jacques Dubois
(simples et leur préparation, puis composés à usage interne puis externe) fut
régulièrement repris ensuite, notamment dans
Les ordonnances sur la préparation des
médicaments tant simples que composes qui formait le cinquième tome des
Œuvres de
Nicolas Abraham de La Framboisière. |
| 23 |
Les bibliothécaires de
la Bibliothèque Impériale chargés de l’indexation ont tenté
de séparer les pharmacopées médiévales (TE2) de celles des siècles modernes
(TE146-7) et ces dernières des matières médicales (TE138-9) et des pharmacopées
"chimiques" (TE131). Devenues ensuite mixtes, "galéniques" et "chimiques", les
pharmacopées furent le plus souvent classées en TE146 mais certaines le furent en
TE131 et d’autres en TE147. De même la cote TE147 a accueilli de nombreux ouvrages
qui abordaient à la fois, comme celui de Jacques Dubois, la préparation des simples
et les composés. |
| 24 |
Rappelons que l’utilisation de l’"émétique"
(tartrate d’antimoine) chez Louis XIV, probablement atteint de typhus pendant la
campagne de Flandres en 1658, précipita la victoire des "chimistes" dans la "guerre de l’antimoine" qui faisait rage depuis près d’un siècle. L’antimoine fut
en effet inscrit parmi la liste des purgatifs autorisés par la Faculté en 1666. |
| 25 |
Nicolas Lémery (1645-1715) était, comme Charas,
apothicaire et protestant avant de prendre ses grades de médecin et de se convertir
au catholicisme. Sur Lémery, voir surtout l’Éloge de M. Lemery de Fontenelle (1715). |
|
|