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Le Dr. Paul Ferdinand Gachet (1828-1909), amateur d'art

par Jacqueline SONOLET
Conservateur du Musée de l'Histoire de la Médecine de Paris.

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Vincent Van Gogh eut de nombreux médecins, depuis le docteur Cornélis van Ginneken qui le mit au monde en 1853, jusqu'au Docteur Gachet qui assista, ému et impuissant, à ses derniers moments à Auvers, en 1890. On ne saurait tous les citer : Rivet, Grüby connu pour ses "originalités", Mazery qui séjournait à Auvers, Meuriot, E. Blanche ; mais les relations de Vincent avec les médecins prennent une tournure qui témoigne presque toujours de rapports sympathiques, voire amicaux, comme ce fut le cas pour les docteurs Félix Rey de Saint-Rémy et P.F. Gachet dont il a laissé de curieux portraits.

Vincent et son frère Théo avaient des vues assez curieuses sur la médecine en général, sur leur cas en particulier et sur les médecins dont ils commentent souvent les diagnostics et les attitudes. A propos de conseils contradictoires donnés par les Docteurs Rivet et Grüby, Vincent pose cette question à Théo : "As-tu réfléchi que l'hébétement - un sentiment de lassitude extrême - pourrait être causé par cette maladie de coeur et que dans ce cas l'iodure de potassium serait innocent de ces abrutissements... Alors, si j'étais de toi, je m'expliquerais avec Rivet là-dessus, si Grüby te dit de ne pas en prendre". Et de conclure : "Je crois que l'iodure de potassium purifie le sang et tout le système, n'est-ce pas ? est-ce que tu pourrais t'en passer ?"

Dans une autre occasion, Vincent écrit à Théo : "As-tu revu le Docteur Grüby ? Je suis porté à croire qu'il exagère un peu la maladie de coeur au détriment des nécessités de te traiter carrément pour le système nerveux". Du Docteur Peyron, directeur de l'Asile de Saint-Rémy, Vincent dira : "Je lui dois beaucoup de liberté" ou "Je crois bien que Peyron a raison lorsqu'il dit que je ne suis pas fou proprement dit".

Avec le Docteur Gachet, les relations sont différentes. Ce médecin ne pratique pas dans le pays, à Auvers, et il n'a pas de clinique. Ainsi qu'on l'a écrit, c'est une affaire purement amicale. De plus, Van Gogh est pour Gachet un cas curieux : bien que non psychiatre spécialisé, il s'intéresse aux psychoses et aime les artistes l'étant lui-même et, lorsque Vincent se présente à Gachet, c'est comme malade et en tant qu'artiste.

Mais qui était le Docteur Gachet ?

Un tableau de Van Gogh peint en juin 1890 a immortalisé la figure du Docteur Gachet, assis, le coude appuyé sur une table, la main soutenant une tête pensive coiffée d'une casquette grise, pendant que dans un verre, près des livres aux couvertures jaunes, fleurissent des digitales. La riche gamme des couleurs de Vincent éclate dans cette toile et son couteau puissant a modelé avec amour les étoffes et les chairs pour bien fixer l'image qu'il se faisait de son ami. Certes il méritait cet honneur, ce médecin artiste si original dont le fils a fixé, en dix pages dactylographiées, les étapes essentielles de sa vie. Né à Lille en 1828, Paul Ferdinand Gachet a passé sa jeunesse dans les Flandres françaises et belges. Son père était filateur, mais lui, artiste et amateur, partagé entre des goûts pour l'art et la médecine, finit par opter pour la médecine et vint à Paris commencer ses études en 1848. Après avoir pris une première inscription, il rentra dans sa famille, fit son service militaire dans la cavalerie, reprit ses études, mais avec une assiduité relative car la Faculté l'informa que "ses inscriptions seront perdues s'il laisse passer l'année scolaire".

En octobre 1850, il a les six inscriptions requises pour entrer comme élève dans les hôpitaux et, en 1851, nous le retrouvons dans le service de Trousseau, aux Enfants malades. C'est en décembre 1851, qu'avec son camarade Marc Sée, il relève Baudin tué sur une barricade. Il suit ensuite les services de la Maison Nationale de Santé, de Bicêtre, de la Salpêtrière, de la Pitié, de Lourcine. Entre temps, il a fait partie d'une mission volontaire contre l'épidémie de choléra dans le Jura. En 1858, la Faculté de Montpellier lui décerne le diplôme de docteur après une thèse : "Etude sur la mélancolie".

Le Docteur Gachet revient ensuite à Paris, où il s'établit 9, rue Montholon ; il fait de la médecine générale mais déjà commence à se spécialiser dans les maladies nerveuses. Son activité est grande. Il est membre d'un grand nombre de sociétés, partage sa vie entre un dispensaire et son cabinet. En 1863, le voici installé 78, faubourg Saint-Denis, où son cabinet est qualifié d'électro-médical. Gaiffe et Radiguet l'ont équipé aussi complètement qu'il était possible à cette époque.

Ses déplacements sont nombreux : une année, c'est une saison d'eaux comme médecin à Evaux, dans la Creuse. En 1864, c'est un voyage d'études à Londres. En 1870/71, nous le retrouvons comme médecin de la deuxième ambulance du Grand-Orient, où il crée un vulnéraire - déjà un antiseptique - pour le traitement des plaies de guerre, qu'il emploiera par la suite avec succès dans sa clientèle. Pendant la Commune, il remplace le Docteur Cabrol - dont la tête est mise à prix - comme médecin-chef de l'hôpital militaire Saint-Martin. Sa conduite pendant la guerre lui vaut la croix de bronze de la Société de Secours aux blessés et une distinction analogue pour son rôle à l'ambulance du Grand-Orient. En 1879, il assiste à un accident de chemin de fer, ce qui lui vaut d'être nommé médecin de la Compagnie du Nord quatre ans plus tard. Toujours aussi actif, il s'inscrit à la Société protectrice des animaux, à la Société des sauveteurs médaillés. Il reçoit les palmes et la rosette de l'Instruction publique.

Quand il mourut à Auvers, le 9 janvier 1909, le Docteur Gachet avait pratiqué la médecine pendant cinquante ans, se dépensant sans compter, donnant ses consultations souvent sans demander d'honoraires, enthousiaste et curieux, empruntant tantôt à l'allopathie, tantôt à l'homéopathie ses traitements ; pressentant la radio-activité ; s'aidant de l'hygiène, des sports, de l'hydrothérapie.

Le Docteur Gachet attribuait son goût des arts à une hérédité paternelle qui le faisait descendre par une grand-mère, Thérèse Gossart, de Jean de Mabuse. A Lille, il passe de longues heures aux musées, et dessine avec Cuvelier et Ambroise Détrez. A Malines, il copie "La Lecture" d'après Adrien Brauwer. Vivant avec les peintres, le Docteur Gachet fréquente le café de la mère Andler dont Courbet nous a laissé l'image. Champfleury lui fait connaître à fond l'oeuvre de Daumier. En 1858, il rencontre Monticelli et Cézanne, et visite Méryon, hospitalisé à Charenton. En 1865, c'est la rencontre chez Gautier, son ami, avec Camille Pissaro.

L'achat de la maison d'Auvers date de 1872. Un des premiers hôtes fut Guillaumin, avec qui il va graver une série d'eaux-fortes. Daubigny, Oudinot, Geoffroy Jules Dupré et un grand nombre d'artistes fréquentent la maison d'Auvers ; le Docteur Gachet soigne Daumier et tente d'enrayer la cécité qui le menace ; Cézanne revient à Auvers dans le voisinage immédiat du Docteur Gachet, avec sa famille, peignant des fleurs et des natures mortes. Le Docteur Gachet s'inscrit à de nombreuses sociétés d'art et de philanthropie, passe de l'Histoire de Paris à l'Anthropologie, s'intéresse à tout. Bientôt, il connaîtra personnellement tous les Impressionnistes.

Les deux portraits de Van Gogh datent de 1890, année pendant laquelle le peintre demeure à Auvers. Le 27 juillet 1890, Vincent Van Gogh se tirait une balle dans la poitrine. Néanmoins la semence était jetée et l'art connaîtrait de nouvelles floraisons.
"Auvers mérite bien autant que Barbizon" a écrit Germain Bazin, "de rester dans l'histoire comme un des hauts lieux de la peinture. A ce joli village restera toujours attaché le souvenir de quelques grands artistes, d'un de leurs amis passionnés, le Docteur, associé à celui d'un grand Français".

En 1909, à 80 ans, le Docteur Gachet s'éteint au milieu de ses oeuvres d'art, entouré des siens, ayant donné l'exemple du goût désintéressé et passionné pour les arts et le bien, s'étant prodigué à ses malades comme à ses amis les peintres. Sa curieuse et sympathique figure appartient aujourd'hui à l'Histoire de l'Art.

Quelle était la situation de la Médecine, en France, à l'époque où Gachet exerçait, c'est-à-dire entre 1858 date à laquelle il soutient, à Montpellier, sa thèse de doctorat, et sa mort ?

Cette génération est marquée par les découvertes de Pasteur. L'ère pastorienne, une nouvelle conception microbiologique et les faits qui en découlent, constitue la plus grande révolution de l'histoire médicale toute entière.

On assiste en même temps au développement des idées biologiques. Les récents travaux de physiologie cellulaire, de physique et de chimie incitent le médecin à faire de la recherche biologique et bactériologique.

Pour ce qui est de la pratique médicale, l'étendue et la diversité des connaissances obligent les médecins à choisir une spécialité. Le médecin rural ne peut plus être le médecin universel et doit faire appel à des collègues des villes. Mais il n'en reste pas moins que chaque médecin, quelle que soit sa spécialité ne perd jamais de vue l'unité de la médecine et cette idée fondamentale qu'aucun organe, aucune cellule, aucune fonction ne peuvent être considérés isolément mais comme une partie d'un tout indissoluble.

L'anatomie et l'histologie, à la fin du 19ème siècle grâce au perfectionnement des études microscopiques, et grâce à l'invention du microtome et des nouvelles méthodes de coloration, s'oriente vers l'étude de la cellule, du système nerveux, de l'embryologie avec Farabeuf et Ranvier.

Au cours de cette période et dans le monde entier, la physiologie prend un développement merveilleux dans tous ses domaines, étayée par la physique, par la chimie et par la mécanique. Les découvertes se multiplient : physiologie de la circulation, localisations cérébrales, sécrétions internes, phénomènes de la digestion dont les principaux artisans sont P. Broca, E. Marey, P. Bert, Brown Sequard, A. d'Arsonval, tous élèves et successeurs de Claude Bernard inventeur de la "Médecine expérimentale".

La chirurgie, à la fin du 19e, devient de plus en plus audacieuse et de plus en plus heureuse grâce à deux découvertes : l'anesthésie générale et l'asepsie.

Le perfectionnement de la technique opératoire et l'anémie artificielle du champ opératoire sont deux autres facteurs importants de succès. En outre, le diagnostic et les indications opératoires sont plus précis (endoscopie, rayons X, etc...). Les chirurgiens les plus éminents de cette époque sont F. Guyon, urologue, J. Lucas-Championnière, pionnier de l'antisepsie, L. Doyen qui fait faire d'importants progrès à la technique chirurgicale et à l'instrumentation, pour n'en citer que quelques-uns.

L'obstétrique, comme la chirurgie, fait aussi des progrès considérables. Ils sont dûs à la mise en pratique de l'asepsie et de l'antisepsie. L'obstétrique est alors illustrée par J. Péan, S. Tarnier, opérateur audacieux et très adroit, luttant contre la fièvre puerpérale. La pédiatrie devient une spécialité à part entière qui se préoccupe principalement de l'alimentation artificielle du nourrisson et de la première enfance. L'urologie devient une discipline spéciale et l'école française de dermato-vénéréologie est grandement représentée, grâce à P. Ricord et A. Fournier, son élève.

L'hygiène et la médecine sociale sont développées pour engager la lutte contre les maladies infectieuses et épidémiques, contre les fléaux sociaux, la criminalité, l'alcoolisme... par l'amélioration des conditions de vie collective, par l'hygiène générale et individuelle. Des Conventions Internationales sont créées pour la protection contre les épidémies.

Enfin, l'Ecole française tient une place considérable dans le développement de la neurologie et de la psychiatrie, et, plus particulièrement, depuis Pinel au 18ème siècle et ses élèves : Esquirol, Ferrus, Falret. L'Ecole de la Salpêtrière est célèbre, à l'époque qui nous occupe, grâce à Charcot (1825-1893), l'un des plus grands neurologues de tous les temps, peintre magistral de l'hystérie, de l'atrophie musculaire, de la paralysie agitante. Sa réputation est internationale, les visiteurs étrangers, nombreux. L'excellence de l'enseignement prodigué à la Salpêtrière (on y traitait la folie des femmes) et à l'hospice de Bicêtre (pour la folie des hommes) ne pouvait que retenir l'attention de Gachet qui séjourna dans le service de Falret - à qui l'on doit une méthode "moderne" dans l'observation des mentaux, - en 1855, comme externe. Ses autres maîtres dans cette discipline étaient réputés : Lélut, Félix Voisin, Lasègue et Baillarger restent aussi de grandes figures médicales.

Cependant la psychiatrie elle-même, ne devait disposer d'une doctrine et d'une nosologie réelle que vers 1914 avec les premières thérapeutiques modernes.

Tel était donc, brièvement retracé, l'état de la médecine française à la fin du XIXe et au début du XXe siècle.

Gachet, en définitive, peut, dans ce contexte, être considéré comme un médecin généraliste, curieux et passionné par l'application de thérapeutiques nouvelles (homéopathie, électricité médicale, métallothérapie, médecine physique) qu'il considérait sincèrement comme meilleures pour l'homme malade. "Son altruisme, son dévouement professionnel lui ont valu des amitiés aussi nombreuses qu'extraordinaires, mais plus encore l'estime de quelques-uns dont le nom a, depuis, fait plusieurs fois le tour de la terre", disait son fils Paul.

En définitive, un désintéressement complet domine et conditionne cette existence curieuse dont il est impossible aujourd'hui de mesurer l'ampleur et d'apprécier l'intérêt.

Nous souhaitons vivement que les oeuvres d'art et les documents qui ont été rassemblés et présentés à l'Exposition d'Auvers-sur-Oise en 1980 aient éclairé le visiteur. (1)

C'est le but que se proposait cette manifestation : "Qui était le Docteur Gachet ?" : contribuer le plus largement possible à la connaissance de celui dont on peut se demander s'il fut meilleur peintre que médecin ou meilleur médecin que peintre.

N'a-t-on pas dit que la médecine était un art ? C'est peut-être le secret de la personnalité du Docteur Gachet, médecin.

(1) P. Gachet par E.V. Vernier, Lith et A. Gautier Pinx.

et pour aller plus loin, quelques sites Internet :

12, rue de l'Ecole de Médecine - 75006 PARIS - Tél. 01.76.53.19.51 - Fax. 01.44.41.10.20 - Contact : info-hist@biusante.parisdescartes.fr

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