C’est en cherchant à
rassembler les témoins du séjour parisien du naturaliste italien Paolo Boccone,
aujourd’hui dispersés dans diverses bibliothèques de la capitale, que nous
avons trouvé, à la bibliothèque du musée Condé de Chantilly, un manuscrit qui
semble échapper quelque peu à l’ordinaire de la littérature botanique
classique. Le catalogue des manuscrits des bibliothèques publiques de France
décrit ainsi ce témoin :
XVIIe siècle, Papier, 54
feuillets, 165x110mm.
Reliure originale avec veau brun et armes du duc d’Aumale ajoutées sur les
plats.
Cote : 91C11 ; cote CGM 341 (969).
A ces indications
codicologiques, il faut ajouter que les textes contenus dans le manuscrit sont
tous de la même main qui est sans doute celle de Paolo Boccone lui-même. Tel
qu’il se présente, le manuscrit de Chantilly contient plusieurs textes, en
lien direct et explicite entre eux.
Les deux premiers constituent un ensemble
: il s’agit d’un éloge du grand Condé, donné une première fois en latin, et
une seconde en italien. Cet éloge en deux langues présente une particularité
assez étonnante qui doit sans doute être comprise comme une sorte de
virtuosité rhétorique : aux mots latins ou italiens qui désignent les qualités
du grand Condé, le naturaliste italien a substitué, chaque fois que la
proximité phonétique le permettait, un nom de plante. Les équivalences restent
le plus souvent approximatives et fonctionnent indifféremment à partir du
latin ou à partir de l’italien. Ainsi, le verbe italien fù, se voit
substituer le nom latin de la grande valériane (phu) ; la vérité
première, donnée en latin sous la forme de primula ueritas, porte en
elle les graines des primevères (primula veri). La persona du
grand Condé, est relayée par la personata etc. Comme on voit, cet
exercice de voltige rhétorique est aussi un beau morceau de virtuosité
botanique dont le naturaliste souligne lui-même l’originalité dans l’une des
dernières lettres du recueil :
« Il mest
veneu en pensée d’eslever son merite par un moyen peu commun et qui peut
passer pour extraordinaire et parce que Monseigneur le Prince est res
intelligent dans touttes les sciences je croy quil n’aura pas pour
desagreable de voir que la Botanique sempresse a ramasser des fleurs et des
plantes pour en faire un des fleurons de sa couronne ».
Et, en effet, le procédé est
rare. Il est probable cependant qu’il est rendu possible, c’est à dire
cohérent, par le croisement de deux réalités bien attestées provenant, pour
l’une, de la littérature botanique la plus traditionnelle, et, pour l’autre,
d’une pratique des formes brèves de la prose, assez classique au XVIIe siècle.
Il n’était toutefois pas tout
à fait certain que le grand Condé comprît aisément les allusions de son
botaniste ; le manuscrit donne donc les noms de plantes en les soulignant d’un
trait discontinu. Nous les avons transcrits en caractères italiques, tant dans
le texte latin que dans le texte italien.
Mais Paolo Boccone n’était
pas seulement un poète de talent et un courtisan attentif. Il avait aussi de
très réelles compétences botaniques, compétences qu’il importait de rendre
évidente aux yeux de son protecteur. On sait ainsi, par la préface de
l’herbier de plantes séchées aujourd’hui consultable à la bibliothèque de
l’Institut de France, qu’il considérait ces herbiers de plantes courantes
comme une sorte de démonstration dans un jardin de papier. Il s’agissait par
le choix, le prélèvement, la préparation et la présentation des plantes de
montrer que le naturaliste était bien au sommet de son art et qu’il maîtrisait
toutes les techniques de la conservation et de la représentation des plantes.
C’est en tout cas ce que montrent à la fois la dédicace de l’herbier de la
bibliothèque de l’Institut et le dialogue
présentant les séminaires proposés par le naturaliste à Paris.
La même volonté
démonstrative, et peut-être aussi l’hypothèse de la relativité de la culture
botanique du maître de Chantilly, explique donc la troisième pièce du
manuscrit. Au-delà de la prouesse poétique, le naturaliste rassemble la
totalité de son herbier de mots pour en donner une description botanique ;
comme on pouvait s’y attendre, parce que c’est le contenu normal d’un discours
botanique au XVIIe siècle, le texte offre une série d’équivalences dans la
nomenclature botanique en cours de normalisation à cette époque. Cette «
explication du texte des plantes » fait la part belle à l’étymologie et reste
très souvent assez allusive sur le terrain de la description botanique. De ce
point de vue, la botanique de Paolo Boccone présente maints points communs
avec le discours sur les plantes communs à la Renaissance, et même au
Moyen-Âge comme le souligne Jerry Stannard dans un article de 1968.
Sans doute la littérature
botanique, celle de la Renaissance comme celle des siècles suivants est-elle
souvent plus austère que ce que semble révéler le manuscrit de Boccone. Sans
doute aussi la lecture des herbiers avant Linné (et aussi ceux après Linné)
ressemble-t-il très souvent à des suites infinies de nomenclatures sèches.
Cette apparente sévérité ne doit cependant pas faire oublier qu’il existe une
littérature relative aux plantes qui opère une synthèse originale entre la
diagnose et la poésie. Cette dimension reste assez discrète dans les textes
anciens qui constituent le fondement de la culture scientifique des
naturalistes de la Renaissance et du grand siècle ; elle existe cependant, dès
le moyen-âge et l’on n’oubliera pas, par exemple, que le dictionarium
morale de Pierre Bersuire, couramment utilisé par l’ensemble des
naturalistes encyclopédistes de la Renaissance, associe aux plantes couramment
connues des anciens, les interprétations symboliques que la culture chrétienne
y reconnaissait. La dimension extra-scientifique existe donc fort tôt ; et
elle perdure bien après Paolo Boccone ; l’un des exemples les plus fameux est
la description de l’andromède des marais que donne Linné dans son voyage en
Laponie. Cette double dimension, chez le naturaliste suédois est le signe d’un
regard profondément religieux sur le monde et sur la nature. Chez Boccone, ce
regard complexe sur la nature se double d’une attitude qui est clairement
celle de la stratégie du courtisan. L’histoire ne dit pas si le grand Condé a
été ou non sensible aux éloges fleuris de son protégé.
Le bouquet
mistique du naturaliste comporte encore quelques pièces intéressantes. On
trouve, à la fin du manuscrit, deux pièces très courtes qui commentent un
tableau ou une série de tableaux du grand Condé. Ces œuvres devaient présenter
le prince de Condé dans une sorte de triptyque. Le premier morceau devait, si
l’on en croit le texte de Paolo Boccone, présenter Condé en son enfance.
L’idée de Paolo Boccone est alors de montrer comment le portrait du jeune
prince porte en germe les qualités exceptionnelles que devait ensuite
développer l’homme jeune. Ce sont en particulier les qualités intellectuelles
du prince qui sont développées ; la partie centrale du triptyque présente le
jeune Condé au sommet de ses potentialités, et en pleine action, engagé dans
la vie politique, militaire et civile de son temps. La dernière partie achève
le portrait en évoquant la paix de la maturité. C’est alors le prince dans le
silence de sa bibliothèque et de ses collections qui est présenté, comblé des
effets de la reconnaissance de son roi et honoré de tous les titres convenant
à sa valeur. Ce portrait en trois temps est complété par deux très courtes
lettres mettant l’accent sur l’intérêt allégorique de ces portraits dans la
mise en valeur des qualités du prince.